Pétrole & Gaz

Samir : retour sur la plus grosse faillite de l’histoire du Maroc

Réservé aux abonnés | | Par - à Casablanca
Mis à jour le 27 mai 2020 à 14h30
La raffinerie de la Samir, à Mohammédia.

La raffinerie de la Samir, à Mohammédia. © Samir

Alors que la justice vient d’autoriser l’État marocain à disposer des capacités de stockage de la Samir, le feuilleton de la liquidation du raffineur national n’est toujours pas bouclé.

La décision judiciaire du 14 mai, par laquelle l’État marocain a réussi à obtenir – deux jours après en avoir fait la demande – la location des bacs de stockage de la Samir, avait de quoi surprendre dans le pays, où le processus de liquidation de la raffinerie de Mohammedia fait figure de feuilleton.

Cela fait plus de quatre ans que ce qui est l’une des plus grosses affaires judiciaires du pays a commencé au tribunal de commerce de Casablanca. Le 21 mars 2016, le juge a ordonné la mise en liquidation de la Samir, unique raffinerie du Royaume appartenant (hauteur de 67 % au milliardaire saoudien Cheikh Mohammed Al Amoudi via son entreprise, Corral Morocco Holding.

L’entreprise, qui employait 867 salariés à l’époque, a cumulé des dettes pour un montant de plus de 45 milliards de dirhams (4,16 milliards d’euros), notamment envers la douane, ce qui a fini par provoquer l’arrêt d’activité, en août 2015.

Une liquidation étendue aux patrimoines privés des dirigeants

Depuis, le processus de liquidation n’en finit pas, malgré deux syndics judiciaires successifs – Mohamed El Krimi a été remplacé, en mai 2018, par Abdelkbir Safadi, à la suite de conflits avec les parties prenantes du dossier.

Mais les rebondissements se sont enchaînés. L’ex-syndic chargé de la liquidation, Mohamed El Krimi, avait ainsi demandé, en 2017, l’extension de la liquidation aux patrimoines personnels de dirigeants de la Samir, estimant que ces derniers avaient commis des erreurs de gestion qui ont mené à la situation actuelle.

En novembre 2018, le tribunal de commerce s’est prononcé en faveur de cette extension aux patrimoines personnels de six de ses dirigeants (tous étrangers) : Mohamed Houcine Al Amoudi (PDG et actionnaire majoritaire), Jamal Mohamed Baamer (DG), Bassam Felix Aburdene (administrateur), Jason T.Milazzo (administrateur), Lars Nelson (administrateur), George Salem (administrateur). Un jugement confirmé en appel – où il leur a été interdit en outre d’exercer toute activité commerciale au Maroc pour les cinq prochaine années – mais qui sera difficile à exécuter – les biens concernés étant tous à l’étranger.

La nationalisation, l’option des salariés et du conseil de la concurrence

En février 2019, le Conseil de la concurrence s’était intéressé au dossier de la Samir lors de l’élaboration de son avis sur le sujet du plafonnement des marges des pétroliers au Maroc. « Avant sa mise à l’arrêt en août 2015, la Samir approvisionnait le marché national à hauteur de 64 % des besoins en produits raffinés (…) le raffineur national jouait donc un rôle fondamental dans l’approvisionnement, mais aussi dans le stockage, puisqu’il détenait plus de 50 % de capacités de stockage du pays, ce qui assurait la sécurité de notre pays contre toute pénurie éventuelle », regrettait Driss Guerraoui, patron du Conseil de la concurrence le jour de la présentation de son rapport.

Le Conseil plaide ouvertement, donc, pour une « nationalisation » de la raffinerie pour des raisons de souveraineté et pour stabiliser les équilibres entre les pouvoirs économiques sur le marché. « Il faut une décision politique audacieuse pour la préservation du raffineur national », avait lâché le nouveau patron du Conseil, rejoignant en cela les salariés de la Samir, qui demandent la nationalisation de la raffinerie depuis le début du processus.

L’offre de Petroen Engineering

En septembre 2019, le groupe émirati Petroen Engineering DMCC s’est offert une large campagne médiatique au Maroc, médiatisant son offre de rachat de la Samir à grands coups de publirédactionnels. Le juge-commissaire Aberrafii Bouhamria, en charge de la liquidation de la raffinerie, a reçu en effet une offre de 2,4 milliards de dollars – un montant qui correspond à l’évaluation des actifs de la raffinerie par l’expert local mandaté par le tribunal, qui a estimé le tout à 21 milliards de dirhams (2,12 milliards de dollars).

Le groupe émirati, détenu par Khurram Bin Latif Abdul Latif Quershi, devait avoir le soutien financier de la filiale dubaïote de la banque Canadienne Canaccord Genuity, et recherchait le soutien banque marocaine pour lui apporter une garantie, mais il semble que le dossier patine. Le juge en charge du dossier  – refroidi par la campagne médiatique ? – prend en tout cas son temps pour examiner l’offre.

Selon nos sources, aucune autre offre concrète n’a été adressée au tribunal, malgré le nombre de groupes internationaux qui semblent intéressés.

Stocks stratégiques

Enfin, en février dernier, le juge-commissaire Aberrafii Bouhamria a donné son feu vert pour une gestion locative de la Samir. Si les membres du syndicat national du pétrole & gaz de la CDT avaient demandé aux juges de ne pas prendre une telle décision de peur de freiner des acheteurs potentiels, la remise en service des installation pourrait aussi permettre de préserver des actifs inutilisés depuis fin 2015.

Pour le moment, les contours du contrat qui lie le gouvernement et le syndic judiciaire ne sont pas connus. Le prix et la durée du bail seraient encore en cours de négociation, selon nos sources. L’accord permettra au royaume de constituer un stock important en cette période où le cours du pétrole est bas. Grâce à ces cuves dont la capacité est de 2 millions de m³, le stock marocain devrait ainsi passer de 30 à 90 jours.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3093_600b devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte