Diplomatie

Des propos d’outre-tombe de Mouammar Kadhafi ciblent l’Arabie saoudite

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Mis à jour le 27 mai 2020 à 11h24
L'ancien maître de Tripoli, Mouammar Kadhafi.

L'ancien maître de Tripoli, Mouammar Kadhafi. © Ben Curtis/AP/SIPA

La révélation d’extraits de conversation entre Mouammar Kadhafi et des responsables du Golfe où l’ex-guide libyen appelle à trouver un remplaçant à la famille Al Saoud à la tête de l’Arabie saoudite alimente les dissensions dans la région.

Alors que la crise du Golfe entamera en juin sa quatrième année, une conversation entre Mouammar Kadhafi et le ministre des Affaires étrangères de Oman Youssef Ben Alawi datée entre 2005 et 2007 a fuité récemment, et a été largement relayée sur les réseaux sociaux saoudiens et ceux de l’opposition omanaise. Si les autorités omanaises contestent l’authenticité de l’enregistrement, son écoute laisse peu de doutes aux spécialistes. Diffusé par plusieurs médias arabes, dont la chaîne d’informations Al Arabiya, l’extrait débute par les remerciements de Mouammar Kadhafi pour un « khanjar », poignard traditionnel omanais, offert par le ministre. Le guide libyen demande ensuite au ministre de transmettre ses salutations au sultan Qabous – décédé en janvier 2020. Après ces amabilités protocolaires, la conversation prend très vite un tour géopolitique.

Dans l’extrait de plus de 16 minutes, l’ancien chef de l’État libyen évoque notamment la situation dans la péninsule arabique et son hostilité à la famille régnante d’Arabie saoudite, les Al Saoud. Rapportant des conversations qu’il aurait tenues avec des membres du Congrès, Kadhafi évoque une rupture entre les États-Unis et Riyad. Il affirme ainsi que ses interlocuteurs américains jugent périmée (« expired » selon le mot rapporté par l’ex-guide) la famille des Saoud, à qui il faudrait trouver un remplaçant à la tête du royaume. Selon Kadhafi, ces mêmes Américains seraient inquiets du danger que représente aujourd’hui la famille régnante saoudienne pour leur sécurité et celle de la région. « C’est une question sur laquelle nous devons être d’accord », déclare-t-il au ministre omanais. « Je leur ai dit (aux Américains) : « Que l’armée américaine entre en Arabie saoudite comme en Irak, nous sommes contre. (…) Mais si vous encouragez l’indépendance des peuples de la péninsule arabique, comme vous l’avez fait pour les peuples de l’URSS, de la Yougoslavie ou de la Tchécoslovaquie, cela nous le soutenons ». » Avant d’évoquer une indépendance pacifique du Hejaz – la province saoudienne où se trouvent La Mecque et Médine – et sa sortie du « wahhabisme », ainsi que l’indépendance d’autres provinces saoudiennes.

Se débarrasser du wahhabisme

Selon le raisonnement de Kadhafi, ces diverses régions abritant des populations non historiquement wahhabites et des minorités, il serait facile de se débarrasser du wahhabisme en œuvrant à leur indépendance. « C’est une lutte historique et il est de notre devoir d’y participer d’une manière ou d’une autre » ajoute l’ancien chef de l’Etat libyen. L’intérêt du projet, aux yeux de Kadhafi, est aussi de redistribuer la manne pétrolière saoudienne afin qu’elle ne demeure pas entre les mains d’un seul État et d’une seule famille. Mouammar Kadhafi distingue aussi dans l’extrait l’ennemi stratégique – « les Américains, les juifs et les chrétiens » –, et l’ennemi « du moment », en l’occurrence la famille royale saoudienne. « Puisque l’ennemi stratégique vient avec nous contre l’ennemi du moment, pourquoi le refuser ? » plaide-t-il ainsi auprès du ministre omanais. Il précise à son interlocuteur omanais que cette conversation doit rester secrète.

Kadhafi accuse notamment les Al Saoud d’avoir transformé le pèlerinage dans les lieux saints en « saison touristique ».

Mouammar Kadhafi demande ainsi aux Omanais de réfléchir à un remplacement de la famille Saoud du fait de leurs « contacts avec les tribus arabes de l’intérieur » et évoque la possibilité de s’appuyer sur la tribu des Shammar, laquelle s’était opposée à Ibn Saoud, le fondateur du Royaume saoudien. L’ex-guide poursuit en accusant les Al Saoud d’avoir transformé le pèlerinage dans les lieux saints en « saison touristique ».

 

 

« Tout arrive en son temps », commence par lui répondre Youssef Ben Alawi, le ministre des Affaires étrangères omanais — depuis 1982. « Je pense que le grand instigateur (du mouvement qui vient, ndlr) dans les quatre ou cinq ans viendra de Téhéran (sic) » poursuit-il, avant d’être coupé par Kadhafi qui s’interroge sur l’intérêt pour les Arabes d’une vague de changement venue d’Iran. Le ministre omanais poursuit en estimant que la plus grande crainte des Al Saoud concerne le retour de 4000 combattants saoudiens partis combattre en Irak. Youssef Ben Alawi semble aussi vouloir tempérer les ardeurs de Kadhafi, arguant que les « États du Golfe sont de petits pays et leur influence est limitée, (…) malgré Cheikh Hamad Ben Khalifa (alors l’émir du Qatar, ndlr), qui est un homme audacieux. » Le ministre omanais se dit par ailleurs convaincu que les Américains préparent un plan pour la région, lui-même rapportant des discussions avec des officiels américains à la Maison-Blanche au cours desquelles ces derniers auraient comparé le leadership saoudien avec la gérontocratie soviétique. Le ministre rappelle ainsi que le Shah d’Iran, bien qu’allié des Américains, a été expulsé du pouvoir en 6 mois – un renversement de régime selon lui échafaudé par l’administration américaine elle-même.

Indignation

La révélation de cet extrait a provoqué une vague d’indignation sur les réseaux sociaux saoudiens, avec l’apparition du hashtag #Alawicomplotecontrel’ArabieSaoudite, repris notamment par plusieurs membres de la famille royale saoudienne comme Sattam Bin Khalid Bin Nasser Al Saoud ou Fahd Ben Saif al Nasr Al Saoud, qui dénoncent un « plan de démantèlement du royaume ».

 

En juin 2017, la diffusion de conversations entre Mouammar Kadhafi et l’ex-émir du Qatar Hamad Al Thani, ainsi qu’entre le guide libyen et l’ex-Premier ministre qatari Jassem Ben Hamad Al Thani, avait suivi de quelques jours la décision du blocus contre le Qatar, imposé par l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et Bahreïn.

Oman a changé de sultan en janvier, à la mort du sultan Qabous. C’est son cousin Haïtham Ben Tarek qui a pris les rênes du pouvoir. Le sultanat mène une active diplomatie de médiation entre pays du Golfe et entre l’Arabie saoudite et l’Iran.

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