Cinéma

Mustapha Kessous : « Le Hirak est une déclaration d’amour à l’Algérie »

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Mis à jour le 25 mai 2020 à 17h21
Mustapha Kessous, réalisateur du film "Algérie, mon amour".

Mustapha Kessous, réalisateur du film "Algérie, mon amour". © DR

Témoin de l’histoire qui s’écrit, le journaliste Mustapha Kessous a suivi pendant plusieurs mois cinq jeunes Algériens engagés dans le Hirak. Son documentaire « Algérie mon amour » est diffusé ce mardi 26 mai à 20h50 sur France 5.

En Algérie, manifester peut valoir la prison. Raconter son histoire aussi. C’est ces deux interdits que bravent les témoins choisis par Mustapha Kessous. Cinq jeunes engagés dans le Hirak, cette révolution populaire démarrée en février 2019 et qui a chassé du pouvoir l’ancien président Abdelaziz Bouteflika. Cinq jeunes qui, face caméra, justifient leur combat et dessinent leur Algérie rêvée, celle qui tournerait le dos à l’oppression militaire.

Le réalisateur voit dans ce mouvement une déclaration d’amour que portent ses compatriotes à leur patrie. « C’est presque irrationnel », affirme-t-il. Habitué des va-et-vient entre la France et l’Algérie, Mustapha Kessous a voulu raconter l’histoire en marche.

Jeune Afrique : Vous avez sillonné l’Algérie pour documenter le Hirak. Comment ce projet est-il né ?

Mustapha Kessous : Quand j’étais plus jeune, d’anciens collègues journalistes me parlaient de leurs expériences sur le terrain durant la chute de Berlin, lors des révolutions en Amérique au Sud, ou du Printemps arabe de 2011. J’ai encore le souvenir de leurs récits, de ces moments historiques qu’ils ont vécus. Je me suis toujours dit que c’était incroyable d’être le témoin d’une révolution, de couvrir un événement qui restera gravé dans l’histoire. C’est pour cela que j’ai souhaité être le témoin de ce mouvement et donné la parole aux Algériennes et aux Algériens qui le font vivre.

Pourquoi avez-vous fait le choix de vous concentrer sur la jeunesse algérienne ? 

La moitié de la population a moins de 30 ans. Il était donc important de donner la parole aux jeunes, puisque ce sont eux qui ont été massivement dans les rues durant le Hirak. Je n’ai pas voulu interviewer d’historiens ou de spécialistes qui parleraient à leur place. Cette jeunesse a soif de liberté, un concept ancré dans la mémoire collective depuis que leurs grands-parents se sont battus pour l’indépendance.

« On aime ce pays même s’il nous rend vieux ». Comment expliquer que des jeunes tiennent ce type de propos ? 

Anis, 20 ans, dit effectivement qu’il a l’impression d’en avoir 40. Je pense que cela est dû à l’étouffement de la jeunesse. Le manque de liberté – d’opinion, d’expression ou même sexuelle – fait que les jeunes Algériens suffoquent. Le nombre d’activités qu’ils peuvent faire se compte sur les doigts d’une main.

La misère et l’injustice font qu’à 20 ans, les jeunes sont déjà épuisés

Le système bureaucratique est également épuisant : tout prend beaucoup de temps. Et même si leur pays est magnifique, voyager en Algérie coûte très cher. L’argent se fait rare dans un pays où le chômage des jeunes est endémique. Cette hogra – misère et injustice – fait qu’à 20 ans, on est déjà épuisés.

Ce que vous décrivez en matière de liberté, beaucoup l’expliquent comme une conséquence de la guerre civile algérienne. La décennie noire a-t-elle pesé sur la vie de vos héros ?

Ils ne l’ont pas vécue de manière directe mais cette période a laissé un traumatisme à leurs parents, qui en gardent des souvenirs angoissants, qui craignent le retour des islamistes et des violences, et qui ont de ce fait été réticents, dans un premier temps, à l’idée d’un Hirak.

Les plus jeunes ont bien sûr en tête cette décennie noire mais ils se sont affranchis de cette peur, notamment après avoir passé vingt ans sous l’ère Bouteflika. Je les appelle la « génération 4G » car, grâce aux réseaux sociaux, ils sont interconnectés à travers l’ensemble du pays, ce qui leur permet une prise de conscience sans précédent.

Des étudiantes manifestant contre la tenue de l'élection présidentielle, mardi 10 décembre 2019 à Alger (image d'illustration).

Des étudiantes manifestant contre la tenue de l'élection présidentielle, mardi 10 décembre 2019 à Alger (image d'illustration). © Toufik Doudou/AP/SIPA

J’espère que le régime regardera ce film et se demandera si il n’est pas temps de mettre l’Algérie sur le chemin de la démocratie

Sonia, Hania, Mehdi, Anis et Athmane se confient sans concession. Ont-ils peur des conséquences après la diffusion du documentaire ?

Ils savent le danger qu’ils courent et cela ne les empêche pas de s’exprimer. J’ai gardé contact avec eux, ils vont bien et attendent impatiemment la diffusion du film pour connaître la réaction de l’opinion publique. Ils en sont fiers, car le documentaire ne véhicule ni haine ni violence. Il s’agit plutôt d’une déclaration d’amour à l’Algérie.

Les slogans utilisés par les « Hirakistes » sont clairs. Quand ils scandent « Les généraux à la poubelle », ils ne nient pas l’importance de l’armée, mais dénoncent plutôt ceux qui se mêlent à la politique. « Un état civil, pas militaire », cela veut dire qu’ils ne souhaitent pas que l’Algérie se transforme en un pays comme l’Égypte. Je suis peut-être naïf mais j’espère que le régime regardera ce film et se demandera si il n’est pas temps de mettre l’Algérie sur le chemin de la démocratie.

Un autre slogan, « Le libérateur devient l’oppresseur », référence au FLN qui s’était battu contre la colonisation française, devenu l’oppresseur que le peuple rejette. Ce sentiment est-il partagé en Algérie ?  

Le Hirak fait un parallèle entre les deux périodes : l’Algérie libérée du colonisateur français par le FLN en 1962, et, 57 ans plus tard, ce même FLN qui monopolise le pouvoir et qui devient le nouveau visage de l’oppression. Tout cela est illustré par ce fameux slogan « 1962 = libération du territoire. 2019 = libération du peuple » dans le film.

C’est pourquoi j’ai voulu inclure dans le documentaire des images de 1962 et les mettre en miroir avec les manifestants qui scandent aujourd’hui « FLN dégage. »

Les jeunes Algériens sont-ils condamnés à l’exil ? 

Partir ou rester est le dilemme ultime. Quand vous vivez dans un pays comme l’Algérie, où vous avez les quatre saisons en une journée, la mer, la montagne, le désert, c’est dur de partir.

Mais le manque de liberté, le chômage élevé chez les moins de 30 ans et le fait de devoir rendre des comptes constamment poussent souvent les jeunes à la harga, cette traversée de la Méditerranée sur une embarcation de fortune au péril de sa vie. Certains préfèrent être sans papiers en France que de rester en Algérie avec des moyens. Voilà pourquoi le Hirak est une déclaration d’amour : c’est le combat de ceux qui veulent rester en Algérie.

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