Politique

Mali : la trop longue captivité de Soumaïla Cissé

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Mis à jour le 25 mai 2020 à 12h18
Soumaïla Cissé, le leader de l'opposition malienne, en août 2018.

Soumaïla Cissé, le leader de l'opposition malienne, en août 2018. © Michele CATTANI / AFP

Le chef de file de l’opposition malienne est aux mains des jihadistes depuis maintenant soixante jours. Malgré la mobilisation de ses partisans, de ses proches et des autorités du pays, sa libération semble encore loin d’être acquise.

Voilà soixante jours que Soumaïla Cissé a été enlevé. Soixante jours que l’on est sans nouvelles ni preuves de vie. Soixante jours que rien ou presque ne filtre des négociations menées pour obtenir sa libération. Le Mali, pourtant, se trouve dans une situation tout à fait inédite : le chef de file de l’opposition, plusieurs fois candidat à la magistrature suprême, est entre les mains de jihadistes, dont on ne sait même pas avec certitude à qui ils sont affiliés.

Les faits remontent au 25 mars. Il est environ 15 heures ce mercredi-là quand le convoi de Soumaïla Cissé quitte le village de Saraféré pour celui de Koumaïra. Quatre jours plus tard doit se tenir le premier tour des élections législatives, et l’heure est aux derniers meetings de campagne. Dans ce cercle de Niafunké, sur les bords du fleuve Niger, le président de l’Union pour la République et la démocratie (URD) est dans son fief. Ici, beaucoup sont acquis à sa cause.

Est-ce parce qu’il est chez lui qu’il se sent en relative sécurité ? Ce jour-là, les miliciens armés de la Coalition du peuple pour l’Azawad (CPA), qui l’escortaient jusqu’à présent dans la région, ne sont pas à ses côtés pour ne pas provoquer d’accrochage avec les jihadistes qui écument la zone. Pas question non plus de s’exposer en se mettant sous la protection des FAMa (Forces armées maliennes), une de leurs cibles privilégiées.

Convaincu par des cadres locaux de son parti, qui lui ont assuré avoir reçu des garanties de chefs jihadistes locaux sur sa libre circulation, Cissé décide de poursuivre sa tournée et de se rendre à Koumaïra.

Onde de choc

À quelques kilomètres du village, un déluge de balles s’abat sur les deux véhicules qui forment sa délégation. Son garde du corps, Mohamed Cissé, est mortellement touché au cou. Lui reçoit des éclats de vitres qui le blessent à la main. Très vite, les assaillants enturbannés font sortir tous les occupants des voitures. L’opposant est emmené sur une moto. Le reste de ses compagnons est divisé en deux groupes. Certains, dont des blessés, sont relâchés et donnent l’alerte.

L’information parvient rapidement à Bamako. Beaucoup peinent à y croire. Comment Soumaïla Cissé, principal opposant d’Ibrahim Boubacar Keïta et finaliste des deux dernières présidentielles, a-t-il pu tomber aux mains de jihadistes ? Dans les coulisses du pouvoir et les états-majors politiques, les téléphones crépitent. L’onde de choc est immense.

Dans son palais niché sur les hauteurs de Koulouba, le président, lui, peaufine son adresse à la nation sur le plan de riposte au Coronarivus qu’il doit prononcer à 20 heures. Lors de son allocution, il ne dit pas un mot du sort de son rival. L’entourage de Cissé et nombre de ses partisans en sont heurtés. « Pourquoi n’en a-t-il pas parlé ? Tout le monde était déjà au courant de son enlèvement depuis le milieu de l’après-midi. Beaucoup l’ont pris comme un manque de considération », s’agace un proche du leader de l’URD.

« Il n’a rien dit parce que la situation était encore floue quand il a pris la parole, se défend un collaborateur du chef de l’État. Dès que sa disparition a été confirmée, il a envoyé un message à l’épouse de Soumaïla et donné des ordres aux services de renseignements pour qu’ils travaillent sur ce dossier en priorité. »

Le président malien Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), en avril 2020.

Le président malien Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), en avril 2020. © Facebook Présidence de la République du Mali

« Cela fait deux mois qu’il a été kidnappé, mais rien ne bouge », peste un proche

Dans les jours qui suivent, toute la classe politique affiche sa solidarité. Ibrahim Boubacar Keïta annonce la création d’une cellule de crise pour tenter d’obtenir sa libération. Dirigée par Ousmane Issoufi Maïga, un ancien Premier ministre d’Alpha Oumar Konaré, qui connaît bien Soumaïla Cissé pour avoir été son secrétaire général lorsqu’il dirigeait le ministère de l’Économie et des Finances dans les années 1990, elle ne sera mise sur pied que trois semaines plus tard, le 21 avril. Un laps de temps qui suscite l’incompréhension au sein de l’URD et dans la famille de l’otage.

Dans les rangs du premier parti d’opposition, une cellule de crise est aussi formée sous la houlette de Me Demba Traoré. Elle organise des conférences de presse pour continuer à alerter l’opinion publique.

Une campagne de sensibilisation est aussi menée pour faire pression sur les autorités. Des clips vidéos demandant sa libération sont diffusés sur les télévisions privées. « Nous en avons aussi envoyé un à l’ORTM [la télévision publique malienne], mais nous n’avons jamais reçu de réponse de leur part », glisse, amer, un cadre de l’URD. Des messages similaires passent sur les radios, des panneaux à l’effigie de l’opposant sont affichés dans Bamako, et des encarts sont glissés dans les journaux.

De son côté, la famille se mure dans le silence. Rentrée de Niafunké, où elle se trouvait lors de l’enlèvement de son époux, Cissé Assitan Traoré a regagné le domicile familial dans le quartier bamakois de Badalabougou. Le 23 avril, elle a été reçue par le président dans sa résidence de Sébénikoro pour évoquer le sort de son mari. Les quatre fils du couple sont, eux, restés à Abidjan, Dakar et Washington, où ils mènent leurs carrières professionnelles.

Peu de progrès dans l’enquête

Comme souvent dans ces affaires d’otages complexes et souvent très longues à régler, l’absence d’informations provoque angoisse et aigreurs. « Cela fait deux mois qu’il a été kidnappé, et nous n’avons aucune réponse à nos questions. Ce n’est pas normal ni acceptable. Les autorités nous disent qu’elles y travaillent, mais rien ne bouge », peste un proche de la famille.

Soumaïla Cissé, le chef de file de l'opposition malienne, en juin 2018 à Bamako (Archives).

Soumaïla Cissé, le chef de file de l'opposition malienne, en juin 2018 à Bamako (Archives). © Nicolas Réméné pour JA

Certains pourraient-ils être tentés de laisser traîner les choses pour tenir Soumaïla à l’écart ?

Un observateur bamakois croit, lui, déceler un « manque de volonté politique » de certains acteurs gouvernementaux. « Certains pourraient être tentés de laisser volontairement traîner les choses pour tenir Soumaïla à l’écart, le temps que la nouvelle Assemblée nationale se mette en place et qu’un nouveau chef de file de l’opposition soit désigné », suggère-t-il.

Quoi qu’il en soit, la détention du natif de Niafunké pourrait encore durer. « Nous n’avons malheureusement pas de perspectives de progrès à court terme », reconnaît un officiel qui suit le dossier.

« Les ravisseurs savent qu’ils tiennent un gros poisson. À l’heure où les otages occidentaux se font rares, ils vont sûrement essayer de faire monter les enchères », s’inquiète une source à la présidence. D’après elle, IBK supervise ce dossier personnellement et fait un point quotidien sur son évolution. « Contrairement à ce que certains disent, il est très préoccupé par la situation de Soumaïla Cissé. Il évoque son nom avec émotion», assure-t-elle.

Le président malien s’entretient aussi régulièrement au téléphone avec ses homologues qui pourraient aider à une libération : l’Algérien Abdelmadjid Tebboune, le Mauritanien Mohamed Ould Ghazouani et le Nigérien Mahamadou Issoufou. Il a également été question de Soumaïla Cissé lors des récents sommets de chefs d’État en visioconférence, comme celui de la Cedeao ou celui de l’Uemoa, à la fin d’avril.

Certains présidents ouest-africains, comme Alassane Ouattara ou Macky Sall, que Soumaïla Cissé connaît personnellement, s’enquièrent aussi de son sort auprès d’IBK. Mahamat Saleh Annadif, le chef de la Minusma, fait de même lorsqu’il s’entretient avec les membres du gouvernement malien. L’affaire est également suivie de près à l’Élysée et au Conseil de sécurité des Nations unies, à New York, qui a réclamé le 7 avril la « libération rapide» de Soumaïla Cissé.

En coulisses, les services de renseignements militaires, bien introduits dans le Centre, et la Direction générale de la sécurité d’État (DGSE) sont sur le coup depuis le 25 mars. Néanmoins, au début de mai, la cellule de crise gouvernementale n’avait pas encore établi de canaux de négociations solides avec les ravisseurs.

Amadou Koufa, dans une vidéo de propagande diffusée le 28 février 2019 (image d'illustration).

Amadou Koufa, dans une vidéo de propagande diffusée le 28 février 2019 (image d'illustration). © Capture d’écran d’une vidéo de propagande jihadiste

Aux mains d’Amadou Koufa ?

« Beaucoup se sont proposés pour jouer les intermédiaires, mais ils n’ont pas encore trouvé les bons interlocuteurs, notamment parce que certains pensaient d’abord à se faire de l’argent avec cette affaire », assure un spécialiste des réseaux jihadistes du centre du Mali.

Un manque de réseaux et de résultats qui soulève des questions, alors que le gouvernement a déjà mené ces derniers mois, via différents services de renseignements ou médiateurs, plusieurs négociations avec le chef jihadiste Amadou Koufa – très actif dans le Centre. Bien qu’aucune revendication n’ait été formulée depuis le 25 mars, il ne fait guère de doutes que ce sont des hommes de sa katiba Macina qui ont enlevé Soumaïla Cissé.

Reste à savoir s’il est toujours entre leurs mains et dans quelle zone il a été transféré. S’il est bien détenu par Amadou Koufa, son émir, Iyad Ag Ghaly, le puissant chef du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), aura forcément son mot à dire dans les négociations. Libéré le 10 mai dernier après avoir été enlevé au cours d’une tentative de médiation, Amadou Kolossi, le maire de Koumaïra, a pour sa part assuré que le président de l’URD était traité « avec respect » par ses ravisseurs.

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