Politique

Algérie: une figure du Hirak raconte sa détention à El Harrach

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Mis à jour le 22 mai 2020 à 19h42
Le militant Abdelouahab Fersaoui à sa sortie de la prison d'El Harrach, le 18 mai 2020, à Alger.

Le militant Abdelouahab Fersaoui à sa sortie de la prison d'El Harrach, le 18 mai 2020, à Alger. © RYAD KRAMDI/AFP

Arrêté en octobre 2019, Abelouahab Fersaoui, figure du Hirak algérien, a passé sept mois à la prison d’El Harrach, où croupissent hauts dignitaires de l’ancien régime, hommes d’affaires et prisonniers de droit commun.

« Je me suis préparé à aller en prison. J’étais dans le collimateur du pouvoir. » Au téléphone depuis son village Ath Smail, sur les hauteurs de Béjaia, Abdelouahab Fersaoui parle avec la lucidité et l’assurance d’un homme dont le cuir a été tanné par des années de militantisme. Les 220 jours qu’il a passé derrière les barreaux l’ont rendu encore plus déterminé et plus engagé. « La prison est un centre de formation », ironise cet informaticien au chômage, qui a commencé le militantisme à l’âge où les adolescents connaissent leurs premiers émois amoureux.

Ce jeudi 10 octobre 2019, Abdelouahab assiste à un rassemblement de soutien aux détenus d’opinion devant le tribunal d’Alger. Président de RAJ (Rassemblement Action Jeunesse), une organisation très active dans les luttes sociales et politiques, Abdelouahab est une figure du mouvement hirak à l’origine de la chute du président Bouteflika. Objet de surveillance et de filature depuis plusieurs semaines, ses publications sur les réseaux sociaux font également l’objet d’une attention particulière de la part des autorités. Sous la menace d’une interpellation, il n’oppose aucune résistance aux policiers qui le conduisent, à la fin du rassemblement, au commissariat central.

Durant des heures, il est interrogé sur ses activités, ses opinions, son engagement dans le Hirak. Comme il s’y attendait, les policiers lui mettent sous le nez une centaine de feuilles représentant les captures d’écran de ses publications sur Facebook. L’objet du délit. La courte garde-à-vue se termine par une visite médicale avant le passage chez le procureur. Nouvel interrogatoire. Le magistrat ne s’éternise pas avant de lui signifier les deux chefs d’inculpation pour lesquels il sera déféré devant un juge : incitation à la violence et atteinte à l’unité nationale. Chez le juge d’instruction, l’audience est plutôt brève. « Vous avez trois jours pour faire appel », lui lance-t-il avec l’aplomb de celui qui a vu défiler des prévenus dans son bureau. Abdelouahab se défend et clame son innocence, mais le juge reste de marbre. « La décision de m’incarcérer a été prise à l’avance », dit-il. Neuf militants de RAJ sont déjà en prison. 

Numéro d’écrou : 272639

Il est 22 heures quand Abdelouhab Fersaoui, 39 ans, fait son entrée à la prison d’El Harrach, désormais célèbre dans le monde entier pour abriter dans ses hauts murs deux anciens Premiers ministres, une vingtaine de ministres et une bonne dizaine d’hommes d’affaires qui sont jugés ou attendent de l’être pour des faits de corruption présumée. Désormais, Abdelouahab n’est qu’un numéro d’écrou : 272639. « Même si mes années de militantisme depuis le lycée m’ont préparé à tout affronter, se retrouver derrière les barreaux est d’une grande violence.»

La vie carcérale est un long jour, triste et monotone, où seules les visites d’avocats et des proches au parloir apportent chaleur et réconfort

Dans ce pénitencier construit durant l’époque coloniale, il partage une petite cellule avec trois autres militants de RAJ. Sorties dans la cour deux fois par jour, repas servis derrière les barreaux, lecture des journaux ou des livres distribués chaque semaine par un factotum, discussions interminables avec les compagnons de cellule, la vie carcérale est un long jour, triste et monotone, où seules les visites d’avocats et des proches au parloir apportent chaleur et réconfort.

Pour égayer un tant soit peu le quotidien des prisonniers, la direction a fait installer dans les cellules ou les salles un écran télé pour diffuser les programmes des quatre chaines nationales. La prison d’El Harrach possède aussi son propre canal pour diffuser des informations internes, des feuilletons, des reportages de la chaîne National Geographic ou encore des matchs de foot.

Hauts responsables vs. prisonniers anonymes

Pour garantir leur sécurité et celui de l’établissement, la direction a fait installer hauts responsables de l’ancien régime et hommes d’affaires dans un pavillon à l’écart des autres prévenus et prisonniers. Si leur accueil fut fortement chahuté par la communauté carcérale durant les premières vagues d’emprisonnements à l’été 2019, la cohabitation semble plus apaisée. « Quand on les croise au parloir, ils nous disent qu’ils sont victimes du système, raconte Abdelouahab. Ils disent qu’ils ont été sacrifiés sur l’autel de la lutte contre la corruption. Nous ne menons pas le même combat et n’avons pas les mêmes engagements. Eux, ils ont profité d’un système dont nous sommes, nous, les vraies victimes. »

Lundi 23 mars, la propagation du coronavirus n’est pas encore suffisamment grave pour empêcher la justice de fonctionner. Ce jour-là, Abdelouahab est extrait de sa cellule pour être conduit devant le tribunal de Sidi M’hamed pour son premier procès. Le jugement est expédié comme une formalité. Le président du RAJ a beau clamer son innocence quant aux charges retenues contre lui, qu’il ne fait qu’exercer son droit constitutionnel, rien n’y fait. Le procureur réclame deux ans de prison ferme. Retour à El Harrach, en attendant le verdict.

Avec l’épidémie du coronavirus, les visites des familles sont interdites et les avocats décident de ne plus se rendre au parloir

L’épidémie du coronavirus s’installe et la vie en prison devient encore plus difficile. Les visites des familles sont interdites et les avocats décident de ne plus se rendre au parloir. Un coup dur qui s’abat sur le moral des prisonniers. « Au début de l’épidémie, je me faisais un devoir d’y aller par devoir moral, explique une avocate. Mais ces visites devenaient un risque. » Lundi 6 avril, le verdict tombe : Abdelouahab est condamné à un an de prison ferme. Bien qu’il se soit endurci et préparé mentalement à toutes les éventualités, il vit sa condamnation comme une injustice. Le procureur fait appel.

Jugement par visioconférence

C’est que le Covid-19 ne bouleverse pas seulement le quotidien carcéral. Il chamboule aussi le fonctionnement de la justice. Les audiences criminelles et correctionnelles étant suspendues pour cause de confinement, seules les cours continuent de fonctionner. Ce dimanche 17 mai, Abdelouahab est extrait encore une fois de sa cellule pour son procès en appel. Cette fois-ci, le jugement se déroulera par visioconférence dans une salle spécialement aménagée dans la prison. Faut-il accepter ou refusé d’être jugé à distance ? Abdelouahab y a longuement réfléchi avant de s’y résigner. Résigné mais pas forcé, car le prévenu a le droit d’assister à son jugement par écrans interposés. « Je me suis fait violence en acceptant d’être jugé ainsi, confie-t-il. J’ai toujours milité par des procès équitables en présence des avocats et du public. Clairement, les conditions n’étaient pas réunies pour un procès équitable. Mais je voulais être fixé sur mon sort. »

Seul dans la salle et en présence d’un surveillant, Abdelouahab se défend dans une espèce de huis-clos insolite, alors que le procureur demande un durcissement de la peine prononcée en avril. Finalement, à 22h45, le juge le condamne à 6 mois de prison ferme. « Normalement, j’aurais dû être acquitté, observe Abdelouahab. Je suis un citoyen libre qui n’a fait qu’exercer le droit à la liberté de s’exprimer que la Constitution lui garantit. »

Ce qui m’a le plus marqué, c’est cet homme en détention préventive depuis 6 ans, et qui attend toujours d’être jugé

Cette nuit du dimanche à El Harrach a été courte. Le lendemain, jour de l’anniversaire de sa fille Mira, Abdelouahab Fersaoui franchit les portes de cette prison où il a passé sept mois pour retrouver les siens. De son passage derrière les barreaux, il dit retenir assez de choses pour écrire un livre. « Ce qui m’a le plus marqué est cet homme qui me raconte qu’il est à sa sixième année de mandat de dépôt, souffle-t-il. Six ans de détention préventive dans l’attente d’un procès, c’est une torture physique et morale. On vous condamne avant même d’être jugé. J’ai rencontré beaucoup de prévenus qui ont été placés sous mandat de dépôt. Ce qui est une exception est devenue la règle. »

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