Médias

Télévision : incidents diplomatiques en série pendant le ramadan

Réservé aux abonnés | | Par - avec AFP
Mis à jour le 23 mai 2020 à 16h39
La série saoudienne « Oum Haroun », sur la chaîne MBC

La série saoudienne « Oum Haroun », sur la chaîne MBC © MBC/AFP

De Rabat au Caire, les séries télévisées du ramadan ont accompagné l’évolution des sociétés arabes, brisant des tabous tels que l’adultère ou l’homosexualité. Le cru 2020 détonne, lui, par ses positions politiques.

Alors que les pays arabes n’ont pas de relations diplomatiques avec Israël, et que certains d’entre eux vont jusqu’à appliquer un embargo sur les produits ou les services « made in Tel-Aviv », le plan de paix israélo-palestinien présenté le 28 janvier par Donald Trump a pour ambition de normaliser, à terme, ces relations.

Et, en la matière, la fiction a peut-être devancé le président américain. Deux séries diffusées pendant le ramadan en Arabie saoudite ont provoqué un tollé sur les réseaux sociaux.

Dans Exit 7, l’un des comédiens affirme que les Palestiniens sont les vrais « ennemis » qui insultent le royaume « jour et nuit », malgré des décennies d’aide financière. Le même feuilleton met également en scène une amitié nouée entre un Saoudien et un Israélien à travers un jeu vidéo en ligne.

La deuxième série, Oum Haroun, retrace elle la vie d’une communauté juive dans un village du Koweït des années 1940. Les deux formats sont produits par le groupe MBC, sous contrôle du gouvernement saoudien, et ont, à en croire la production, réalisé les meilleures audiences du ramadan.

Ces séries « cherchent à projeter une autre image, faite d’espoir, de tolérance et de dialogue entre les religions », explique à l’AFP le porte-parole de MBC, Mazen Hayek. Selon des spécialistes, elles permettent surtout de prendre le pouls de l’opinion. « Ce sont des outils de mesure, utiles à l’État saoudien pour comprendre la position du public », assure Aziz Alghashian, professeur à l’Université d’Essex (Royaume-Uni) et expert en politique étrangère saoudienne à l’égard d’Israël.

Outil de propagande ?

Rien à voir donc avec El-Nehaya (« la fin », en arabe), le feuilleton égyptien de science-fiction produit par Synergy – une entreprise dont le fondateur est proche des autorités – et diffusé sur le réseau de télévision ON, qui appartient à une société progouvernementale. La série, dont l’intrigue se déroule en 2021, imagine un avenir sombre avec une violence inouïe, des robots, et des technologies encore inconnues à ce jour.

La série El-Nehaya a provoqué la colère d’Israël en évoquant une guerre de « libération de Jérusalem »

Dès le premier épisode (sur trente), le personnage principal, le professeur Zein, incarné par le célèbre acteur Youssef el-Sherif, évoque la guerre de « libération de Jérusalem », qui se serait tenue avant le centenaire d’Israël (soit avant 2048). À la destruction de l’État hébreu, raconte-t-il, les Juifs d’Europe sont retournés sur le Vieux Continent.

Le monologue a provoqué la colère des autorités israéliennes, le ministre des Affaires étrangères jugeant la série « malheureuse et inacceptable », avant de rappeler à son voisin l’accord de paix qui lie les deux pays depuis quarante-et-un ans. Une « déclaration plutôt fade », a commenté le Jerusalem Post, lequel demande à son gouvernement d’aller plus loin encore, en vertu d’une clause du traité de paix qui stipule que les deux parties « s’abstiendront de toute propagande hostile l’une envers l’autre. »

Silence embarrassé côté égyptien, où la question de la coopération avec Israël reste sensible. Malgré les batailles passées, dont celle de Yom Kippour, en 1973, les deux États ont collaboré pour faire respecter un blocus à Gaza, l’enclave palestinienne avec laquelle ils partagent tous deux une frontière.

En janvier 2019, le président Abdel Fattah al-Sissi avait reconnu, sur la chaîne de télévision américaine CBS, que la coopération militaire avec Israël, pour lutter contre les jihadistes du Sinaï, était intacte et qu’elle n’avait jamais été aussi rapprochée. Après l’enregistrement de l’entretien, la présidence s’était rétractée, et avait demandé à l’équipe de l’émission 60 minutes de renoncer à la diffusion de l’interview.

Une sitcom inflammable

Durant ce mois de jeûne, les programmes ramadanesques ont aussi manqué de provoquer des incidents diplomatiques en Afrique du Nord. En Algérie, la chaîne de télévision privée Echourouk a suspendu sa sitcom Dar Laadjeb et supprimé l’ensemble des vidéos y faisant référence sur son site et sur les réseaux sociaux du groupe.

En cause, le troisième épisode, diffusé à la fin d’avril, mettant en scène un père de famille algérien, aux revenus très modestes, qui offre ses maigres gains à un vieil ami tunisien démuni. D’aucuns y ont vu une allusion à un geste diplomatique qui avait suscité une large controverse en février dernier, quand le président tunisien Kaïs Saïed s’était rendu à Alger. Son homologue Abdelmadjid Tebboune avait alors annoncé le dépôt par l’Algérie de 150 millions de dollars à la Banque centrale tunisienne.

Face au tollé provoqué par sa sitcom, le groupe Echourouk a présenté des excuses officielles et « sincères aux frères du pays bien-aimé – la Tunisie – pour tout abus éventuel », affirmant « n’avoir eu aucune intention de nuire au voisin tunisien, ni de porter atteinte aux bonnes relations algéro-tunisiennes », et réitérant « sa volonté professionnelle et nationale de promouvoir les relations entre les deux pays dans tous les domaines ».

La commission chargée du visionnage des programmes avant diffusion a, elle, été convoquée devant le conseil de discipline. La chaîne a aussi écopé d’un avertissement oral de l’Arav, l’instance de régulation de l’audiovisuel, pour « non-respect des intérêts économiques et diplomatiques du pays ». L’incident en est resté là, de part et d’autre de la frontière.

La caméra cachée de la discorde

Mais au même moment, un second feu prenait, entre la Tunisie et le Maroc. C’est peu dire que le royaume chérifien a peu goûté la caméra cachée Al Malek (« Le Roi »), diffusée par la chaîne privée Hannibal, où Walid Zeribi fait croire à des célébrités tunisiennes qu’elles ont décroché un contrat pour un spectacle royal. Le présentateur-producteur se propose ensuite de leur enseigner les coutumes royales, telles que le baise-main. Et suggère aux artistes de ne pas décliner les avances des têtes couronnées.

 On vient de sociétés qui s’enflamment rapidement car il y a un manque de représentation

Vague d’indignation au Maroc, relayées par le Syndicat professionnel des créateurs de la chanson (SPMCC), qui a fermement condamné « des agissements gratuits, honteux et irresponsables » à l’égard du « royaume, ses institutions, ses rites sacrés et ses traditions séculaires ancrées dans l’Histoire ». « Par respect pour les relations entre les deux pays, le syndicat exige des excuses », lit-on encore dans le communiqué. Le SPMCC s’est adressé à la Haute Autorité indépendante de la communication audiovisuelle (Haica) tunisienne, lui demandant de suspendre la diffusion de l’émission.

La Haica n’a pas répondu à cette sollicitation, mais l’homologue tunisien du SPMCC s’est fendu d’un communiqué pour « mettre en garde contre toute tentative de manipulation » qui envenimerait les relations entre « deux peuples frères » et souligner la bonne foi de Walid Zeribi.

Ce dernier évoque « un malentendu », et regrette que certains aient sorti l’émission de « son contexte initial de divertissement pour lui attribuer une portée d’ordre politique ». Ce n’est pas la première fois que le producteur suscite l’indignation en mêlant fiction et diplomatie. En 2018, il avait déjà été à l’origine de la caméra cachée Shalom, qui proposait à des artistes, à des hommes politiques et à des sportifs de coopérer avec Israël.

Le fait que les séries provoquent des incidents diplomatiques n’étonne pas Yanis Koussim, scénariste Algérien. « On vient de sociétés qui s’enflamment rapidement car il y a un manque de représentation, et du coup les gens ne font pas de distanciation entre la réalité et la représentation dans les séries. De plus, la diplomatie est réservée à une certaine élite, ce n’est pas une composante qui entre dans nos sociétés. Nous savons qu’elle existe, mais nous n’y avons pas droit. » Malgré tout, lui assure ne pas faire attention quand il écrit et se « donne la liberté de critiquer » en faisant son travail.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3094_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer

Je me connecte