Politique

Aboubakar Soumahoro, le syndicaliste ivoirien qui bouscule l’Italie

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Mis à jour le 24 mai 2020 à 14h06
Le syndicaliste Aboubakar Soumahoro, en octobre 2018, à Riace, dans le sud de l'Italie.

Le syndicaliste Aboubakar Soumahoro, en octobre 2018, à Riace, dans le sud de l'Italie. © DiVincenzo/Kontrolab/IPA/SIPA

Ancien ouvrier agricole, le syndicaliste ivoiro-italien est devenu une figure incontournable de la Péninsule, au point d’être présenté dans les médias comme la « nouvelle idole de la gauche » italienne.

Ce 21 mai, les Italiens étaient appelés à ne pas consommer de légumes. Une initiative lancée par l’activiste Aboubakar Soumahoro pour attirer l’attention de l’opinion publique sur une catégorie de travailleurs invisibles : les ouvriers agricoles. Ce syndicaliste ivoiro-italien, dont le visage est connu dans tout le pays, est aussi à l’origine d’un appel à la grève générale dans les champs italiens, où des milliers de migrants travaillent pour 3 euros de l’heure.

Souvent sans papiers, confinés au quotidien dans de véritables ghettos installés loin des villes, exploités par les « caporaux » – grade militaire utilisé pour désigner leurs recruteurs liés au crime organisé – , ils sont un rouage indispensable à l’approvisionnement alimentaire du pays.

Et, à ce titre, ils sont considérés comme « essentiels » par le gouvernement, qui a décidé, pandémie oblige, de leur faire bénéficier d’une régularisation « massive ». Mais celle-ci est accordée sous conditions : la durée des permis de séjour exceptionnels octroyés n’excède pas six mois. Et les critères établis par le décret signé le 13 mai exclut, de fait, une bonne partie des personnes en situation d’irrégularité.

« En ce moment d’urgence sanitaire, un médecin ne demande pas quelles sont les origines, le statut ou le salaire du patient. Il le soigne. De la même façon, l’État italien aurait dû sauver toute la communauté en octroyant un permis de séjour d’urgence sanitaire pour des raisons de santé publique, et non pas au regard de l’utilité économique de ces personnes, afin de permettre à tout démuni en situation d’irrégularité de pouvoir se soigner », juge Aboubakar Soumahoro.

Des champs au combat militant

Né en Côte d’Ivoire, Aboubakar Soumahoro vit en Italie depuis son adolescence. À l’époque, il était lui aussi « bracciante » – ouvrier agricole – et cueillait les tomates sous le soleil brûlant des Pouilles, dans le sud de la péninsule. Le militant occupe désormais le poste de responsable de la coordination des travailleurs agricoles de l’Union syndicale de base (USB), un syndicat indépendant fondé en 2010.

Mais il est surtout devenu une personnalité publique dans le pays, et apparaît désormais comme une figure intellectuelle. Dans son livre L’Humanité en révolte, notre lutte pour le travail et le droit au bonheur, publié en 2019, il défend ainsi une nouvelle conception du travail. Il prône « l’abolition de l’esclavage moderne », et le développement d’« une nouvelle solidarité », au sens où l’entendait Albert Camus.

Quant on lui demande quels sont les penseurs qui l’inspirent, Soumahoro cite tour à tour l’économiste Thomas Piketty, le communiste italien Antonio Gramsci, le syndicaliste Giuseppe Di Vittorio, l’écrivain suisse Max Frisch ou encore Nelson Mandela. C’est une photo de Madiba qu’il a d’ailleurs choisie pour illustrer sa page Facebook.

Il publie sur les réseaux sociaux des vidéos tournées dans les ghettos où vivent les travailleurs agricoles.

Connu pour être l’une des rares personnalités afro-descendantes occupant un poste à responsabilité en Italie, Aboubakar Soumahoro refuse d’évoquer son parcours personnel. Il assure préférer « prêter sa voix à ceux qui n’en ont pas ».

« Pendant la pandémie, les ouvriers agricoles, que nous représentons, italiens et étrangers, n’ont pas reçu de moyens de protection de la part de l’État. Alors j’ai lancé une cagnotte en ligne. Ils ont été nombreux à nous soutenir [4 000 donateurs], et c’est ainsi que nous avons acheté de la nourriture et les protections nécessaires », rapporte-t-il.

Très actif sur les réseaux sociaux, il publie régulièrement des vidéos tournées dans les ghettos dans lesquels sont maintenus les travailleurs agricoles pour dénoncer leurs conditions de vie.

« On assiste aujourd’hui à une forme de racialisation culturelle et urbaine institutionnalisée, considère le syndicaliste. Dans certains pays africains, le FMI prévoit un taux de croissance supérieur à celui des États européens, mais dans ces mêmes pays on souffre de la faim, selon la FAO [Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture]. Pourquoi ? »

Nouvelle idole de la gauche ?

« La pandémie nous prouve que nous sommes une société fragile, poursuit le syndicaliste. Nous devons nous mettre au service de la construction du nouveau monde. Cela signifie, aussi, soigner les inégalités sociales et combattre la crise climatique, en Europe comme en Afrique. »

Avec ses positions tranchées et sa verve militante, Aboubakar Soumahoro a conquis une partie de l’opinion publique italienne.

En juin 2018, il a même fait l’objet d’une une très commentée de l’hebdomadaire L’Espresso. Alors que Matteo Salvini venait d’être nommé ministre de l’Intérieur, l’hebdomadaire avait juxtaposé la photo du syndicaliste à celle du leader de la Ligue du Nord, parti d’extrême droite xénophobe, comme dans un tête-à-tête électoral.

Deux ans plus tard, Soumahoro continue de tenir tête à Salvini. Lors d’un débat télévisé sur le récent décret pour la régularisation des migrants sans permis de séjour, le 15 mai, Soumahoro a ainsi invité l’ancien ministre à « porter une paire de bottes et venir dans les champs, avec [les ouvriers agricoles] ».

Présenté dans les médias italiens comme « nouvelle idole de la gauche », le syndicaliste s’est pourtant toujours, pour le moment, refusé à franchir le Rubicon, et à entrer en politique. Il concède cependant « être à la disposition de tout projet ayant en son centre la conquête du bonheur et de la justice sociale, à la condition qu’il s’inscrive dans un chemin collectif ».

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