Politique

Tunisie : Vers une alliance entre Kaïs Saied et l’UGTT ?

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Mis à jour le 21 mai 2020 à 20h48
Kaïs Saïed recevant Noureddine Taboubi, à Carthage, le 15 février.

Kaïs Saïed recevant Noureddine Taboubi, à Carthage, le 15 février. © hichem

Noureddine Taboubi, le secrétaire général de la principale centrale syndicale en Tunisie, a surpris tout le monde en s’alignant sur le point de vue du président de la République, Kaïs Saied. Désormais, il appelle, lui aussi, à la tenue d’un référendum. Quelles raisons motivent ce choix ?

« Le gouvernement a échoué ! Non pas à cause de sa composition, mais en raison du système politique en lui-même, qui est aujourd’hui un cadavre en décomposition », martèle en conférence de presse ce 18 mai le Secrétaire général de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), Noureddine Taboubi. Une harangue qu’il conclut ainsi: « Aujourd’hui, on se bat pour le pouvoir, alors que chacun a des prérogatives bien définies. Le peuple tunisien a perdu dix ans et la deuxième République n’a pas répondu à ses attentes… La légitimité est la souveraineté du peuple et le peuple doit évaluer sa situation et voir si le système adopté a réussi à mener sa mission ou pas ».  Par ces prises de positions, le camarade Taboubi veut rappeler que l’UGTT a son mot à dire en politique : partenaire de la lutte pour l’indépendance, la centrale entend perpétuer son rôle d’instance nationale et peser comme à chaque crise. Chacun a d’ailleurs en mémoire son initiative du Dialogue national, qui a empêché la Tunisie de sombrer dans le chaos d’une crise politique inextricable en 2013.

Un pacte inattendu

Ceux qui pensaient que Noureddine Taboubi s’était fait rare, le temps d’apprécier les dispositions du nouveau gouvernement entré en fonction fin février, se trompaient. Il a commencé par exprimer, de manière attendue lors du traditionnel discours du 1er mai, ses craintes quant aux conséquences sur les travailleurs de la pandémie de coronavirus et de l’arrêt de l’économie tunisienne. Et a prévenu, au passage, l’Exécutif des coups de canif apportés aux accords sur la fonction publique. Avant de créer la surprise en s’alignant su le point de vue du président de la République Kaïs Saied : « Il faudrait organiser un référendum pour évaluer le régime politique. L’objectif est de savoir si c’est une réussite ou un échec, et s’il aide une orientation politique déterminée à occuper les rouages de l’État, sans véritablement tenir compte de l’intérêt du pays », a-t-il asséné le 18 mai 2020.

Encore une fois, l’UGTT déplace les curseurs et intervient dans le débat politique. Durant les dernières semaines, le Secrétaire général de l’UGTT et le président de la République ont multiplié les rencontres et se sont rapprochés ; à l’issue de celle du 14 mai, Taboubi était apparu particulièrement remonté contre la volonté de partis politique de mettre à mal des symboles et des institutions du pays au nom de « la légitimité ou la démocratie ». Des propos similaires à ceux que tient le président de la République, Kaïs Saied, lui aussi très critique envers le système politique adopté par la Tunisie. Prenant la parole à l’Académie militaire de Fondouk Jedid, il a réaffirmé qu’il « est du  droit de tout citoyen d’exiger que la légalité s’associe à la légitimité populaire ».  Une thématique devenue récurrente dans ses discours, à l’instar de celui de tenu à Kébili le 11 mai où il a soutenu que « la seule vérité est le peuple ».

Le poids de la centrale, conjugué à la popularité de Kaïs Saied, pourront faire la différence et conduire à revoir le système politique

Le poids de la centrale conjugué à la popularité de Kaïs Saied pourront faire la différence et conduire à revoir le système politique. Le pacte qui s’esquisse entre Carthage et l’UGTT ambitionne de mettre le holà à l’hégémonie qu’installe Rached Ghannouchi, président de l’Assemblée et du parti Ennahdha. Les députés ultra-conservateurs de la coalition El Karama, qui œuvrent de concert avec les islamistes d’Ennahdha, ont en effet introduit en avril 2020 un projet de loi qui permettrait de dissoudre les syndicats. Devant cette démarche, perçue comme une menace par la centrale, et face à un gouvernement et une assemblée qui semblent peu disposés à l’écouter, l’UGTT se rallie à Kaïs Saïed. Une opération tout bénéfice pour le président, paralysé par ses faibles marges de manœuvre constitutionnelles. « Dans la mesure où le parlement, qui a une légitimité électorale, est en train de perdre sa légalité, Kaïs Saied est en train de préparer la deuxième phase de son projet : destitution du parlement et passage à un référendum », préfigure la sociologue Fathia Saidi.

Nouvelle impasse ?

Paradoxalement, Taboubi et Kaïs Saied sont au diapason avec le président défunt, Béji Caïd Essebsi. Lui aussi avait souhaité amender la Constitution et revoir le régime politique, auquel il imputait la paralysie du pays. Mais ils risquent de se heurter aux mêmes difficultés que l’ancien locataire de Carthage. A contrario de celle de 1959, qui permettait au président de court-circuiter l’assemblée et d’appeler à une consultation populaire, la Constitution de 2014 verrouille le système. « Elle ne prévoit de référendum que dans deux cas. Et pour chacune de ces situations, le chef de l’État y recourt pour obtenir un veto populaire soit contre une loi votée (article 82), soit contre une révision de la Constitution adoptée par l’ARP (article 144 dernier paragraphe). En d’autres termes, le peuple ne décide pas par référendum, il s’oppose ou confirme ce que le parlement a décidé », précise le constitutionnaliste Slim Laghmani. Sans compter que si, selon la loi fondamentale, « l’initiative de la révision de la Constitution revient au président de la République », elle doit recueillir « l’accord des deux tiers des membres de l’Assemblée » et être ensuite éventuellement soumise à référendum.

Une impasse en perspective qui n’augure d’aucun apaisement politique en Tunisie d’autant que ni l’UGTT ni Kaïs Saied n’ont de représentativité au parlement. A ce stade chacun compte les forces dans ses rangs, lance quelques provocations mais les élus restent imperturbables et tablent sur un parlement morcelé pour demeurer dans une inertie qui protège leurs avantages. Une situation ubuesque où Rached Ghannouchi fait des pieds de nez à Kaïs Saied en interférant dans les affaires diplomatiques et en imposant la coupole du Bardo comme centre du pouvoir. La seule menace qu’il pourrait prendre au sérieux est une confrontation avec la colère de la rue. Un registre où l’UGTT excelle.

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