Justice

Rwanda : comment l’étau s’est resserré autour de Félicien Kabuga

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Mis à jour le 21 mai 2020 à 09h25
Le dossier sur Félicien Kabuga, entre les mains d’un enquêteur de l’Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité, les génocides et les crimes de guerre (OCLCH), à Paris, le 19 mai 2020.

Le dossier sur Félicien Kabuga, entre les mains d’un enquêteur de l’Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité, les génocides et les crimes de guerre (OCLCH), à Paris, le 19 mai 2020. © REUTERS/Benoit Tessier

Pendant 23 ans, Félicien Kabuga avait réussi à échapper aux polices du monde entier. Le 16 mai, celui qui est soupçonné d’avoir été « l’argentier » du génocide contre les Tutsi a été arrêté près de Paris. Retour sur les derniers mois de traque du plus recherché des fugitifs rwandais.  

C’est à La Haye, à près de 10 000 kilomètres du Rwanda, que la traque de Félicien Kabuga a trouvé un second souffle, près de 26 ans après que ce dernier a quitté son pays. La relance de ce dossier emblématique s’est faite en juillet 2019, lors d’une réunion tenue sous l’égide du « Mécanisme », la structure qui assure les fonctions résiduelles du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), lui-même chargé de juger les principaux instigateurs des massacres commis contre les Tutsi au printemps 1994.

Félicien Kabuga est alors l’un des trois principaux fugitifs rwandais accusés par la justice internationale d’avoir joué un rôle majeur dans le génocide. Homme d’affaires prospère, proche du régime hutu avant et pendant le génocide, il a fondé et financé la Radio-Télévision libre des Mille Collines (RTLM), qui propagera messages de haines et appels à l’extermination des Tutsi. Il est également soupçonné d’avoir importé plusieurs centaines de tonnes de machettes, l’arme qui fut au cœur de la machine meurtrière, et d’avoir assuré le transports de miliciens Interahamwe vers les lieux des massacres.

Lors de cette réunion, le procureur du Mécanisme, le magistrat belge Serge Brammertz, décide d’associer aux gendarmes de l’Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité, les génocides et les crimes de guerre (OCLCH) leurs homologues britanniques et belges afin de venir renforcer la « Tracking Unit » qui œuvre à la traque des grands génocidaires depuis la création du TPIR. Avec un objectif : remettre sur le haut de la pile des priorités le dossier du « financier du génocide », qui nargue la justice internationale depuis 1997.

Passé successivement par la Suisse, la RDC, le Kenya puis l’Allemagne, Félicien Kabuga a toujours su semer ses poursuivants, au point de donner l’illusion qu’il demeurerait éternellement insaisissable…

L’OCLCH, l’unité de la gendarmerie française affectée au pôle du tribunal de grande instance de Paris  chargé de réprimer les crimes contre l’humanité, est composée de vingt enquêteurs. « Lorsque nous avons été associés à nos collègues européens, l’hypothèse d’une présence sur ce continent n’était pas confirmée », raconte à JA le colonel Éric Emeraux, qui dirige l’unité depuis 2017.

Complaisance

À l’époque, dans la traque de Kabuga, les investigations patinent. Des témoignages contradictoires parviennent aux enquêteurs, qui situent « l’argentier du génocide » tantôt en Afrique, où il a longtemps trouvé refuge, avec la complaisance de certains gouvernements, comme celui du président kényan Daniel Arap Moi, tantôt en Europe occidentale, où il avait fui au lendemain du génocide. Visé par un mandat d’arrêt international depuis 1997, le richissime homme d’affaires est constamment parvenu échapper à la police, de la Suisse à la RDC en passant par l’Allemagne.

Mais cette fois, les choses se passent différemment. La « tracking team » de Serge Brammertz formule une demande d’entraide internationale auprès de la France, de la Belgique et du Royaume-Uni. Début 2020, une nouvelle enquête est ouverte en France, sous l’autorité du Parquet de Paris. Celle-ci renforce notamment les moyens mobilisables par les équipes affectées à ce dossier, leur permettant d’avoir recours à l’interception des télécommunications des personnes soupçonnées d ‘aider Félicien Kabuga à prolonger sa cavale.

Une piste en banlieue parisienne

Grâce aux échanges de renseignements entre les policiers et gendarmes européens, une piste émerge progressivement, à Asnières-sur-Seine, dans la banlieue ouest de Paris. Selon une source proche du dossier, le premier « tuyau » décisif émane de la Grande-Bretagne. Les policiers britanniques signalent en effet à leurs homologues que l’une des filles de Félicien Kabuga – père de onze enfants – effectue régulièrement des voyages de Londres vers Paris. De leur côté, les enquêteurs français constatent qu’un de ses fils se déplace régulièrement depuis la Belgique vers la France. Félicien Kabuga pourrait-il se trouver dans l’Hexagone, malgré les risques encourus ?  En février, lors d’une nouvelle réunion à La Haye, les enquêteurs réunis par le Mécanisme décident d’explorer cette piste.

En coopération avec leurs collègues européens, Les hommes de l’OCLCH décident de suivre les traces téléphoniques des membres de la famille situés dans les pays concernés. Cette cartographie permet de tracer un schéma qui semble confirmer les premières suspicions : sur une période d’un an, quasiment tous les enfants semblent converger à un moment ou à un autre vers un même lieu, situé à Asnières. La suite de l’enquête permettra d’établir que l’endroit en question est loué au nom de l’un des fils de Félicien Kabuga.

Dispositif resserré

Pour les enquêteurs, le confinement décrété en France à partir du 17 mars a pour avantage de limiter les risques de déplacement du fugitif. Mettant à l’arrêt plusieurs autres dossiers, il permet aussi de creuser cette piste. Et pourtant, c’est moins d’une semaine avant l’arrestation du fugitif, dans une France tout juste déconfinée – où les citoyens sont donc autorisés à se déplacer à nouveau – que le dispositif de surveillance se resserre autour de l’appartement suspect.

Malgré les nombreuses pistes laissant entendre que Félicien Kabuga s’y trouve, des doutes persistent. « Nous avions de bonnes raisons de penser qu’il s’y trouvait mais aucune certitude, car il était très discret », raconte le colonel Éric Emeraux, le chef de l’OCLCH. La semaine suivante, l’homme ne se montre pas. Tout s’accélère dans les heures qui précèdent l’aube du 16 mai. « Des mouvements anormaux » mettent la puce à l’oreille des enquêteurs. Décision est alors prise d’intervenir. « Ce n’est que lorsqu’on a ouvert la porte que nous avons eu la confirmation qu’il était bien là », relate le colonel Éric Emeraux.

Dans l’appartement, c’est un Félicien Kabuga physiquement diminué qui est découvert en compagnie de l’un de ses fils. Parmi les pièces d’identité dont dispose l’as rwandais de la cavale – qui aurait, selon le gendarme, eu recours à 28 fausses identités en 26 ans -, un passeport africain dont la nationalité n’a pas encore été révélée.

Au terme de la longue cavale de « l’argentier du génocide », de nombreuses questions restent en suspens, notamment autour de la durée de sa présence en France. De même, les soutiens dont il a bénéficié durant un quart de siècle restent largement inconnus. Les pièces à conviction récoltées le 16 mai par la gendarmerie française à son domicile permettront-elle d’éclairer le mystère Kabuga ?

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