Politique

Côte d’Ivoire : Guillaume Soro et le fantôme d’IB

Réservé aux abonnés | | Par - à Abidjan
Mis à jour le 22 mai 2020 à 16h22
L'ancien chef rebelle Ibrahim Coulibaly, en avril 2011.

L'ancien chef rebelle Ibrahim Coulibaly, en avril 2011. © Rebecca Blackwell/AP/SIPA

Neuf ans après les faits, le mystère demeure autour de la mort d’Ibrahim Coulibaly, dit IB. Début mai, une plainte a été déposée à Paris contre Guillaume Soro et contre X. Retour sur le parcours tourmenté et émaillé de secrets de l’ancien chef rebelle.

Parfois, l’histoire vous revient à la figure tel un boomerang. On croyait Ibrahim Coulibaly et ses secrets définitivement enterrés. Les voici pourtant qui refont surface à la faveur d’une plainte déposée, le 7 mai à Paris, contre Guillaume Soro et contre X par cinq personnes de nationalité ivoirienne et une de nationalité française pour « torture, assassinat et crimes de guerre ».

Soutenus par une association de droit français baptisée « Les victimes de Guillaume Soro » (VGS), les plaignants accusent l’ancien chef de la rébellion des Forces nouvelles (FN), candidat à la prochaine élection présidentielle, d’être responsable de la mort d’Ibrahim Coulibaly, dit « IB », et de quatre autres personnes entre 2004 et 2011. Parmi les parties civiles : une fille et une sœur de la victime.

Ibrahim Coulibaly est décédé à l’âge de 47 ans le 27 avril 2011. C’était un homme imposant, au charisme incontesté, mais considéré par ses détracteurs comme un chef mégalo et incontrôlable, aux douteux talents de stratège. Ses proches ajoutent qu’il pouvait être trop naïf et qu’il s’est souvent fait avoir.

Depuis 1999, l’ancien garde de la famille d’Alassane Ouattara a été impliqué dans toutes les tentatives de déstabilisation qui ont secoué la Côte d’Ivoire. Impliqué dans les coups d’État de décembre 1999 et septembre 2002, il fut accusé d’en ourdir de nouveaux en 2003 puis en décembre 2007.

Dernier acte de la crise

Sa mort sonna comme le dernier acte de la crise postélectorale, une tragédie qui coûta la vie à au moins 3 000 Ivoiriens. Ce jour-là, c’était un mercredi, le ciel d’Abidjan était chargé, et il régnait une sale ambiance de règlements de comptes. Laurent Gbagbo avait été capturé deux semaines auparavant, mais la guerre était prête pour un dernier rappel.

Un temps exilé en Europe, puis au Bénin et au Ghana, IB était discrètement réapparu à Abidjan au début du mois de mars avec la bénédiction d’Alassane Ouattara et de ses soutiens, notamment français – avant de rentrer en Côte d’Ivoire, il avait notamment rencontré Amadou Soumahoro, l’actuel président de l’Assemblée nationale, ainsi que le premier conseiller de l’ambassade de France au Ghana.

Au début de janvier, des jeunes d’Abidjan, brièvement entraînés à Bouaké, avaient commencé à mener des attaques contres les Forces de défense et de sécurité (FDS) dans la commune d’Abobo. Un groupe était piloté par Salif Traoré, alias Commandant Tracteur, l’autre par Ibrahim Coulibaly, dont le bras armé se nommait Commandant Bauer.

Très vite, Ibrahim Coulibaly se sentira concurrencé par Guillaume Soro

L’équipe avait pour surnom « le commando invisible » et utilisait des méthodes de guérilla urbaine. Son but : attaquer l’ennemi sans jamais être vu. Elle était en contact permanent avec l’hôtel du Golf, où le gouvernement formé par Ouattara à l’issue de l’élection présidentielle d’octobre 2010 avait établi ses quartiers. « L’idée était que le commando se joigne aux éléments qui devaient descendre à Abidjan pour la bataille finale », explique un acteur de la rébellion. « Cela devait aussi permettre de réduire l’influence de Guillaume Soro », ajoute une source sécuritaire française.

Mais les vieilles rancœurs resurgissent. Alliances, trahisons et meurtres entre amis ont jalonné l’histoire des FN et, au début de 2011, les comptes ne sont pas encore soldés.

Duel sanglant

Après l’échec, en janvier 2001, du complot de la « Mercedes noire » visant à destituer Gbagbo, le sergent-chef IB s’est exilé au Burkina Faso, où il bénéficie du statut de réfugié politique et d’où il prépare le putsch de septembre 2002. Il y demeurera après le début d’une rébellion dont il était l’homme-orchestre, chargé notamment du réapprovisionnement en armes et en munitions.

Toutes les semaines, Ibrahim Coulibaly, Guillaume Soro et les chefs militaires se retrouvent à la frontière pour un point opérationnel. Très vite, le premier se sent concurrencé par le second et, quand les premières tractations politiques commencent quelques mois plus tard, ce n’est pas l’ex-garde du corps mais l’ancien leader estudiantin qui s’impose comme l’interlocuteur principal. Moins enclin à la négociation, IB voit ses relations avec le Burkina se dégrader. L’homme de Séguéla devient gênant.

En août 2003, il sera arrêté à Paris, où il séjournait depuis plusieurs semaines. Soupçonné d’avoir participé à un complot en vue d’assassiner Laurent Gbagbo, il sera finalement libéré après vingt et un jours de détention. Plus tard, IB dira être tombé dans un piège tendu par ses compagnons d’armes, mais aussi par le Burkina et la France.

« Après les premiers accords de paix, nous avions décidé de structurer notre mouvement, se souvient un ancien cadre de la rébellion. IB devait devenir le chef d’état-major de la branche militaire, et Soro prendre la tête de l’aile politique. Mais quelques jours avant son arrestation, IB avait proposé de transformer les FN en un mouvement politique dont il deviendrait le président. L’idée a été refusée. »

Cet épisode parisien marque le début d’un duel sanglant entre les deux têtes du mouvement. Désormais, on se regarde en chiens de faïence, et toujours l’arme à la main. Le 8 février 2004, Adama Coulibaly, un pro-IB chargé de la zone sud de Korhogo, est abattu de plusieurs balles. Le 20 juin, deux camps militaires de cette même ville et un convoi de Guillaume Soro sont attaqués par des hommes lourdement armés. S’ensuivent de terribles affrontements entre les hommes de Soro et ceux d’IB à Bouaké et à Korhogo. L’un des principaux soutiens d’IB, le caporal Kassoum Bamba, dit « Kass », est tué. Son corps calciné est mutilé.

Plusieurs semaines plus tard, la mission des Nations unies déployée dans le pays découvrira trois charniers à Korhogo, contenant au moins 99 corps. L’ONU pointera ensuite la responsabilité de Martin Kouakou Fofié, responsable des FN dans la zone, et le placera sous sanctions.

Laurent Gbagbo et son épouse Simone lors de leur arrestation à Abidjan, le 11 avril 2011.

Laurent Gbagbo et son épouse Simone lors de leur arrestation à Abidjan, le 11 avril 2011. © Aristide Bodegla/AP/SIPA

Sa « part du gâteau »

Lorsque Ibrahim Coulibaly débarque à Abidjan au début du mois de mars 2011, de l’eau semble avoir coulé sous les ponts – en 2007, les crimes de la guerre ont été amnistiés par Laurent Gbagbo. IB saisit l’occasion qui s’offre à lui de participer à la prise d’Abidjan, mais il demeure méfiant. « Il ne faisait plus confiance à personne », confie un de ses vieux compagnons de route.

Il évoquait l’idée d’une troisième voie, qui ne verrait ni Ouattara ni Gbagbo prendre le pouvoir, mais lui-même

Les relations entre ses hommes et le reste de la rébellion se dégradent rapidement. Alors que la crise postélectorale s’éternise, le doute sur ses véritables intentions s’installe. Devant certains de ses interlocuteurs, il évoque l’idée d’une troisième voie, qui ne verrait ni Alassane Ouattara ni Laurent Gbagbo prendre le pouvoir, mais lui-même.

Après la chute de Gbagbo, le 11 avril, il refuse de déposer les armes. Avec ses hommes, il règne sur le quartier PK 18, dans la commune d’Abobo. Il a établi sa résidence dans une cité appelée « Coccinelle ». Certains de ses soldats assurent la sécurité de grandes usines de la zone industrielle voisine. Il est frustré, estimant que son travail n’a pas été reconnu à sa juste valeur. Autoproclamé « Général trois étoiles », il réclame une « part du gâteau ». « J’ai lutté pendant dix ans pour revenir dans mon pays. C’est fini, je ne bouge pas», s’exclame-t-il devant les caméras de télévision.

Plusieurs médiations sont alors entamées. Des chefs religieux musulmans sont impliqués, sans succès. IB s’entretiendra même plusieurs fois avec Alassane Ouattara, exigeant, avant de désarmer, d’être nommé chef d’état-major. « Tu n’as pas le grade requis », rétorque le chef de l’État. « J’ai battu tous vos généraux sur le terrain », argumente IB. Le 22 avril, sous pression de la communauté internationale, Ouattara demande aux nouvelles Forces armées nationales de Côte d’Ivoire (Fanci) de « le désarmer par la force s’il le faut».

D’ultimes négociations ont tout de même lieu. Le 25 avril, plusieurs anciens commandants de zone se rendent au carrefour N’dotré, à Abobo, où ils rencontrent des représentants d’IB. Ces derniers assurent que leur chef doit rallier Ouattara à l’hôtel du Golf dans la journée.

Finalement, Ibrahim Coulibaly ne viendra pas, affirmant que sa sécurité n’était pas assurée. Pour la même raison, il refusera le lendemain de se rendre au siège de l’Onuci, à Sebroko, pour une tentative de conciliation, préférant se faire représenter par son porte-parole Félix Anoblé.

« Il était persuadé qu’on voulait lui tendre un piège », se souvient un de ses hommes. Le message passé à la délégation d’IB est sans appel. Il doit désarmer sans conditions avant d’espérer rencontrer Alassane Ouattara. Quand, enfin, le chef de guerre semble disposé à obtempérer, il est trop tard. « Personne n’y croyait plus, raconte un diplomate occidental en poste à Abidjan à cette époque. Il fallait mettre un terme à ses activités. » L’affrontement est inévitable.

L’assaut final

Le 27 avril au petit matin, l’armée ivoirienne lance l’assaut contre le quartier de PK, 18 à Abobo. Chérif Ousmane, Issiaka Ouattara, alias Wattao, Zakaria Koné ou encore Hervé Touré Pelikan, dit Vetcho : tous les anciens commandants de zone, ceux qui ont préparé la rébellion de 2002 avec IB, sont présents, tout comme le général Michel Gueu, alors chef de cabinet de Soro.

Apprenant qu’une opération a été lancée contre lui, IB a intimé à ses hommes l’ordre de déposer leurs uniformes et de se fondre dans la population. Lui non plus ne compte pas se rendre. « Je ne quitte pas la zone. Je vais me cacher », confie-t-il à un ami au téléphone. Une dizaine d’éléments sont encore avec lui.

Les heures passent, IB est toujours introuvable, mais l’étau se resserre. Il n’a plus que six fidèles avec lui, dont son petit frère. Ils se sont cachés dans une petite maison, où vit une famille avec enfants. IB multiplie les appels, à des proches, à des journalistes et même à certains responsables du nouveau pouvoir d’Abidjan. Il dit vouloir être exfiltré par l’Onuci.

Les parties civiles affirment qu’IB était vivant à la fin de l’assaut et qu’il s’est rendu avant d’être emmené

Selon plusieurs sources sécuritaires, c’est l’un de ces appels qui permettra à Hamed Bakayoko, alors ministre de l’Intérieur et de la Sécurité, de le localiser. L’escorte demandée n’arrivera jamais. La maison dans laquelle se trouve IB est encerclée. Il est près de 19 heures.

Moussa* (le nom a été modifié) s’en souvient comme si c’était hier. Pendant la rébellion, il a été le bras droit de l’un de ces principaux comzones. « En arrivant devant la maison, nous avons réussi à faire sortir cinq membres de la famille. Les éléments d’IB ont répliqué par une rafale de PKM et nous ont lancé une grenade. Plusieurs soldats ont été blessés, dont moi. Un autre est mort », raconte ce grand gaillard de 38 ans dans l’obscurité d’une cour commune de Yopougon. Les éclats de grenade sont encore visibles sur son bras gauche et sur sa jambe.

La maison est prise d’assaut. Rafales de kalachnikov, tirs au lance-roquette RPG. IB a-t-il été tué à ce moment-là ? C’est ce que dit la version officielle. Plusieurs membres de l’ex-rébellion le confirment. Un soldat présent ce soir-là précise : « Nous avons trouvé son corps dans la maison. Il était inconscient. Dans sa veste, il y avait des tas de papiers. Certains ont cru que c’était de l’argent, mais c’était des centaines de cartes de visite. »

Guillaume Soro, le 25 mars 2015 à Abidjan.

Guillaume Soro, le 25 mars 2015 à Abidjan. © Olivier pour JA

Démêler le vrai du faux

Dans leur plainte déposée au début de mai à Paris, les parties civiles esquissent une toute autre version. Elles affirment qu’IB était encore vivant à la fin de l’assaut, qu’il s’est rendu avant d’être emmené dans un véhicule. À les en croire, son corps sans vie aurait été déposé à proximité de la mairie d’Abobo deux heures plus tard. Cette théorie serait confirmée par un proche d’IB, qui, depuis une maison voisine, assure avoir assisté à la scène. D’autres racontent que le chef rebelle a effectivement été retrouvé, caché sous un lit de la maison.

Si elle juge la plainte de l’association des victimes de Guillaume Soro recevable, la justice française devra démêler le vrai du faux, et établir ou non la responsabilité de l’ancien président de l’Assemblée nationale.

Pour les plaignants, « IB était visé par les hommes de Soro, qui nourrissait une rivalité notoirement connue à son endroit. Il s’était semble-t-il convaincu que la présence et le charisme d’IB pourrait nuire à ses ambitions politiques un jour et qu’il serait préférable de le supprimer ».

Ils s’appuient notamment cet enregistrement d’une conversation avec l’ancien ministre Djbril Bassolé versée au dossier de l’instruction du putsch manqué de septembre 2015 au Burkina dans lequel Soro déclare : «Est-ce que toi tu imagines que nous on aurait pu faire ce qu’on est en train de faire si [Désiré] Tagro et puis IB étaient vivants ? C’est-à-dire que tous les jours IB allait chercher à faire un coup d’État.»

En exil en France depuis plusieurs mois, Guillaume Soro a nié toute implication dans la mort d’IB par le biais de ses avocats. Ses proches rappellent qu’il était certes Premier ministre et ministre de la Défense au moment des faits, mais plus chef suprême des armées. Et que le jour de la mort d’IB, Soro rencontrait Blaise Compaoré à Ouagadougou en compagnie du Mauritanien Moustapha Limam Chafi.

Estimant que la plainte n’est « qu’un énième épisode de la persécution dont il est l’objet depuis sa déclaration de candidature », les conseils de Soro ont porté plainte pour dénonciation calomnieuse. À Abidjan, les autorités démentent tout lien avec cette nouvelle affaire, qui pourrait obscurcir l’avenir de l’homme politique. « Nous n’avons rien à voir avec ça, assure une source judiciaire. Ce n’est pas dans notre intérêt. Soro est déjà visé par deux procédures en Côte d’Ivoire. »

Une chose est sûre : près de dix années se sont écoulées, mais la mort d’Ibrahim Coulibaly embarrasse toujours autant.

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