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Hors du mariage, point de salut ?

Par - Ridha Kéfi
Mis à jour le 18 avril 2006 à 16:37

Le nombre des mères célibataires – et des enfants sans père – est en constante augmentation. Un reportage tourné à Gafsa témoigne de leur calvaire.

Orpheline de père, Souad vivait avec sa mère et son beau-père. Un homme brutal qui la jetait dehors en pleine nuit en criant : « Va chercher de quoi payer tes dépenses ! » Pour survivre, l’adolescente a dû se prostituer. Elle eut ses premiers rapports sexuels à 12 ans et, à 30 ans, sa première grossesse. Aujourd’hui, elle a une fille de 3 ans, née d’un père inconnu, qu’elle élève seule. « Je ne sais pas de quoi demain sera fait », lâche-t-elle, désespérée.
Née d’une relation hors mariage, Sabrine a quant à elle 15 ans. Elle aussi a eu une enfance difficile. À cause du manque d’argent – sa mère était femme de ménage -, mais surtout de son statut d’enfant naturelle. Pour éviter les allusions déplaisantes de ses camarades à propos de son « père absent », elle a très tôt arrêté sa scolarité. Il y a un an, son père s’est enfin décidé à assumer ses responsabilités. Mais l’adolescente continue de souffrir de ce qu’elle appelle le « jugement de la société ».
Pourquoi Souad, Sabrine et d’autres jeunes femmes ont-elles accepté de témoigner à visage découvert ? « J’ai longtemps été écrasée par la honte et la culpabilité. Aujourd’hui, j’ai besoin de libérer tout ce que j’ai sur le cur », répond la première. Ces témoignages sont extraits d’un documentaire tourné à Gafsa, dans le sud-ouest de la Tunisie, par l’Office national de la famille et de la population (ONFP) et diffusé en introduction à une table ronde sur « les mères célibataires et l’enfant né hors mariage » organisée à Tunis, le 31 mars.
Chef du service de gynécologie-obstétrique au Centre de maternité et de néonatologie de Tunis (CMNRT), le Pr Héla Chelli déplore le manque de statistiques fiables – preuve que le sujet est encore tabou. En se fondant sur les statistiques du centre qu’elle dirige, elle estime cependant que le nombre des mères célibataires et des enfants nés hors mariage est en constante augmentation. Selon un rapport de l’Unicef (2004), le nombre d’enfants « nés de grossesses non désirées et ne pouvant être pris en charge par leurs mères » est passé de 300 par an dans les années 1960 à plus de 1 000 aujourd’hui (1 660, selon l’Institut national de statistique). Encore ce chiffre est-il inférieur à la réalité, car il ne prend en compte que les enfants nés dans les centres hospitaliers publics. Or beaucoup naissent dans des cliniques privées, voire hors des circuits sanitaires. Le rapport précise que l’écrasante majorité (93 %) de ces « mères malgré elles » sont célibataires, les deux tiers étant âgées de 15 ans à 25 ans et 25 % mineures. Quatre-vingt-cinq pour cent d’entre elles n’ont fait que des études primaires ou sont pratiquement analphabètes.
Qu’elle soit jeune fille, femme séparée de son conjoint, divorcée ou veuve, la femme célibataire est, en terre d’islam, généralement assimilée à une fajira (« prostituée »), une âhira (« dépravée ») ou une fatina (« séductrice »). Coupable du délit de zina (« liaison interdite »), elle est, selon la charia, passible de la peine de mort par lapidation. Cette loi archaïque aujourd’hui ignorée dans la plupart des pays musulmans a été appliquée à la lettre, il y a quelques années, par les talibans afghans. En pratique, les oulémas encouragent les hommes à épouser des mères célibataires, afin de leur donner une seconde chance et de sauver leurs enfants, en leur donnant une éducation islamique.
Considéré comme ibn haram (« enfant du péché »), l’enfant né hors mariage n’est pas mieux loti. Pour éviter d’éventuelles controverses sur sa filiation, l’islam interdit l’adoption, tout en encourageant la kafala (« tutelle légale »), qui permet à l’enfant adopté par décision juridique d’avoir un nom patronymique, sans pour autant bénéficier de la filiation proprement dite ni de ses attributs légaux (héritage). La Tunisie est le seul pays musulman à ne pas prohiber l’adoption dans son acceptation universelle. Elle est aussi l’un des rares pays de la région à avoir entrepris d’améliorer le statut et les conditions de prise en charge judiciaire et matérielle des enfants nés hors mariage.
Depuis l’indépendance, plusieurs lois ont été promulguées concernant l’adoption, l’identité matrilinéaire, l’autorité parentale de la mère et même la recherche de paternité par test ADN. La loi n° 98-75 du 28 octobre 1998 donne à l’enfant naturel ou abandonné le droit d’intenter une action en recherche de paternité. Une fois la paternité établie, « par aveu, témoignage ou tests d’empreintes génétiques », l’enfant a droit au nom patronymique et à une pension alimentaire versée par son géniteur. Le législateur n’a cependant pas poussé l’audace jusqu’à lui reconnaître le droit à l’héritage. Un amendement introduit il y a trois ans rend le test ADN obligatoire. En cas de refus du père présumé de s’y soumettre, le tribunal peut accorder d’office la paternité à l’enfant biologique. « Les juges interprètent généralement le refus du père comme un aveu de paternité non assumée », explique Sassi Ben Halima, professeur à la faculté de droit et des sciences juridiques de Tunis.
Malgré cette législation révolutionnaire pour un pays musulman, la Tunisie est loin d’être un paradis pour les mères célibataires et les enfants nés hors mariage. Ces derniers n’y sont pas socialement mieux acceptés que dans les autres pays de la région. Et les lois ne sont pas toujours respectées. Beaucoup donc reste à faire, notamment en matière de prise en charge des mères et des enfants dans des centres spécialisés, qu’ils soient publics ou gérés par des ONG.