Politique économique

En Tunisie, cacophonie sur les chiffres de la croissance

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Mis à jour le 20 mai 2020 à 15h29
Volets tirés dans les commerces tunisiens de La Marsa, le 10 avril 2020.

Volets tirés dans les commerces tunisiens de La Marsa, le 10 avril 2020. © A Hassene Dridi/AP/SIPA

-2,5 % selon la Banque européenne de développement, -4,3 % pour le FMI, ou même -10 % selon des experts tunisiens. Derrière la disparité des chiffres, des méthodologies mais surtout des visions de sortie de crise divergentes.

Un peu, beaucoup, énormément : à quel point l’économie tunisienne sera-t-elle touchée par la pandémie du coronavirus ? Passé le choc et l’urgence sanitaire, les économistes se sont penchés sur l’après. Et si le premier constat est la prudence – la Tunisie n’en est qu’au stade du déconfinement ciblé -, le second est l’étonnement devant la diversité des chiffres publiés.

Le FMI, dans son rapport d’avril, avance une contraction de 4,3 % de la croissance. En mai, la Berd (Banque européenne pour la reconstruction et développement), évoque le chiffre de -2,5 % tandis que l’économiste et ancien ministre Mahmoud Ben Romdhane prédit une chute d’environ 10 % de la richesse nationale lors d’une interview le 11 mai à un média national.

L’évolution constante de l’épidémie –  et donc de ses conséquences économiques – n’explique pas à elle seule ces divergences, les deux annonces les plus divergentes – celle de la Berd (2,5 %) et celle de Mahmoud Ben Romdhane (- 10 %), étant  concomitantes.

Raisonnement mathématique

« Devant le caractère unique de cette crise, qui touche simultanément l’offre et la demande, est planétaire et d’origine sanitaire, les économistes ont été pris de court pour élaborer une méthode de calcul fiable. D’autant plus que la crise n’est pas finie », décrypte Moez Soussi, professeur d’économie à l’Institut des hautes études commerciales de Carthage (IHEC).

C’est le FMI qui, avec un rapport de 34 pages, apporte le plus de détails pour étayer ses projections. L’institution prévoit notamment un creusement de 445 millions d’euros du déficit balance des paiements qui atteindrait à la fin de l’année 1,6 milliard d’euros. Pour faire face à ce déficit, le pays devra trouver 500 millions de dollars d’ici la fin de l’année, auprès des créanciers internationaux – BAD et FMI en tête. Une somme qui s’ajoutera aux 750 millions de dollars déjà prêtés par le FMI en avril.

Mais Mouez Soussi doute de la pertinence de l’exploitation de ces chiffres dans le contexte actuel : « Le FMI se base sur des indicateurs macro-économiques avec une grille mécanique de réciprocité : si un point de croissance crée X emplois, la perte d’un point de croissance engendrera X chômeurs en plus. Je suis sceptique sur ce raisonnement appliqué à crise inédite. Par exemple, un point de croissance crée 15 000 emplois, mais un point de croissance négative détruit 25 000 emplois », détaille-t-il.

Une économie dépendante du Nord

De leurs côté, nombre d’économistes tunisiens ne partent pas d’une méthode de calcul prédéfini mais d’un constat, celui d’une Tunisie fortement ancrée dans la chaîne de valeur mondiale, notamment européenne, et qui subira donc de plein fouet la crise subie par ses voisins du Nord.

« Je ne pense pas que la Tunisie, où un employé du secteur privé sur deux – soit pratiquement un million de personnes – travaille en lien avec l’Europe, s’en sorte mieux que l’Europe en termes économiques, bien que sur le plan sanitaire, nous ayons de meilleurs résultats. 2020 sera une année de récession et de forte augmentation du chômage », affirme Afif Chelbi, ancien président du Conseil des analyses économiques, qui penche pour une croissance négative beaucoup plus forte que celles avancées par le FMI ou la BERD.

« Je suis enclin à penser que nous sommes plus proches des cas italien [-9,5 % de croissance en 2020, selon la Commission européenne], espagnol [-9,4 %] et grec [-9,7 %], ces pays à secteur touristique développé, soumis à un terrible choc. Cela signifie [pour la Tunisie] une contraction économique proche de 10 % », détaille Mahmoud Ben Romdhane.

L’orthodoxie budgétaire en questions

Les derniers chiffres confortent cette vision pessimiste. Selon l’Institut national de la statistique (INS), les exportations se sont effondrées, en avril, de 48,9 % en glissement annuel, « la plus forte contraction dans l’histoire économique récente », selon l’INS. Les chutes des exportations en direction de l’Europe sont particulièrement vertigineuses : -64 % vers la France, – 61 % vers l’Allemagne ou encore -47 % vers l’Italie.

Dans un sondage réalisé fin avril par l’IACE (Institut arabe des chefs d’entreprises), les entrepreneurs prévoient une chute de leur chiffre d’affaires de près d’un quart dans les trois prochains mois. 42 % d’entre eux envisagent donc de baisser leur effectif de 30 % pour faire face à la crise.

Les économistes qui envisagent une chute de l’économie tunisienne sans commune mesure avec les annonces des institutions doutent surtout des remèdes proposés tant par la Berd que par le FMI – qui ont pour principal objectif un retour à l’équilibre financier, une fois la crise sanitaire passée. Arguant qu’une rigueur budgétaire stricte a « aggravé la récession (…) en réduisant le budget d’équipement et les dépenses en capital de presque moitié », Mahmoud Ben Romdhane et ses condisciples prônent une politique d’incitation dans les secteurs-clés.

Outre les industries exportatrices et le tourisme, « le BTP, qui représente 5 % du PIB et 7,7 % des emplois, sera aussi impacté, car il dépend de la commande publique. L’État devra prendre des mesures exceptionnelles pour ne pas qu’il s’effondre », estime ainsi Mouez Soussi.

Les deux camps optimistes sur une relance en 2021

Malgré les méthodologies et visions différentes, tous ces experts penchent pour un retour rapide dès 2021, grâce à la baisse durable des prix des énergies. Le FMI annonce une croissance de 4,1 %, et la Berd de 2,5 %.

« Le pic de la crise mondiale est derrière nous. La consommation intérieure et les investissements en Tunisie devraient reprendre dès juin. Il nous reste donc six mois en 2020 pour contenir la récession », soutient ainsi Bassem Kamar, économiste de la Berd pour les régions Méditerranée méridionale et orientale. Selon lui, la situation actuelle est un simple accident, au terme duquel la Tunisie devrait reprendre sa marche en avant – la Berd envisageait une croissance de plus de 4 % en 2020 : « La crise est survenue au moment où l’économie s’apprêtait à redémarrer, avec des engagements forts à mettre en place des réformes », explique l’expert qui maintient son « optimisme » pour le pays.

Afif Chelbi voit quant à lui dans cette pandémie une opportunité unique de relancer l’attractivité de la Tunisie : « Pour 2021 la Tunisie devra tirer profit de l’appel de responsables publics et patronaux européens à une relocalisation industrielle vers l’Europe, incluant le Maghreb. Nous devons saisir cet immense boulevard qui s’ouvre devant nous, en déployant une grande stratégie de promotion d’une Tunisie sûre, industrielle, technologique et touristique. »

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