Archives

La comédie musicale façon Koly

L'Ensemble Kotéba réunit depuis trente ans à Abidjan des artistes africains de toutes origines. Un message salutaire, en ces temps troublés.

Saint-Louis et Dakar (Sénégal), puis Conakry (Guinée), Ouagadougou (Burkina), Niamey (Niger), Abidjan (Côte d’Ivoire)… toute la sous-région fredonnera-t-elle bientôt, sur un air simple et entraînant, une drôle de petite phrase : « C’est nous les locataires du vieux Jeannot » ? Maladie étrange ? Non, tout simplement la nouvelle comédie musicale de l’Ensemble Kotéba d’Abidjan, Cocody Johnny. Après une Première triomphale au festival Les Météores de Douai (nord de la France), en mars dernier, elle est en tournée en Afrique de l’Ouest, dans les salles officielles des capitales, mais aussi dans les quartiers populaires.
Les fans du Kotéba jubilent. Ils s’étaient rendus en nombre pour voir Histoires de soldats ou le masque boiteux, en 2002, qui contait l’aventure d’un porteur de masque devenu « tirailleur sénégalais » pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais, depuis, l’heure n’était plus guère aux réjouissances, en particulier en Côte d’Ivoire, patrie de la troupe. Heureusement, son créateur et metteur en scène, Souleymane Koly, est un homme persévérant. Quoique né en Guinée-Conakry – en 1944 – il habite à Abidjan depuis 1971. Après des études au lycée Lakanal de Sceaux puis à l’université de la Sorbonne, à Paris, il épouse une jeune Sénégalo-Malienne. Lorsque son premier enfant naît, le couple souhaite qu’il fasse ses premiers pas en Afrique. À l’époque, le Sénégal est victime de la grande sécheresse qui endeuille le Sahel. Le Mali subit le coup d’État de Moussa Traoré, la Guinée vit sous la férule de Sékou Touré. « Naturellement, nous nous sommes dirigés vers la Côte d’Ivoire. » Koly devient directeur du département des arts et traditions populaires à l’Institut national des arts, puis, entre 1973 et 1984, chargé du plan et, enfin, sociologue. Cette carrière assure ses revenus et lui permet de se consacrer à l’Ensemble Kotéba, la compagnie qu’il a créée en 1974.
« J’avais une petite expérience théâtrale, acquise durant mes études de sociologie. Avec des camarades, nous avions formé une troupe qui s’appelait Kaloum Tam Tam. Kaloum est le véritable nom de Conakry. Dans la mouvance du panafricanisme et de mai 1968, nous nous interrogions sur ce qu’était alors le théâtre africain. » Madame Koly initie son époux au kotéba malien, une forme d’expression par le corps et la musique qui permet de s’adresser à des spectateurs de langue différente. Farce populaire improvisée, sans décors mais accompagnée de chants, de danses, de voltige, d’acrobaties et de mimes, ce genre théâtral véhicule chaque fois un message différent. C’est ce qui a séduit le futur metteur en scène.
Comédiens, danseurs et musiciens le rejoignent à Abidjan : « De la Mauritanie jusqu’au Cameroun, j’avais d’un coup tout le monde sous la main. J’ai beaucoup de respect pour nos traditions, mais, au village, les coutumes et la langue nous séparent. L’Afrique de demain est urbaine. »
Passionné de comédie musicale, Koly s’interroge : lorsqu’on a autant de talent et de moyens que, par exemple, les Américains, pourquoi toujours choisir des sujets confondants de mièvrerie ? « Le spectacle qui a rendu l’Ensemble Kotéba célèbre dans toute l’Afrique de l’Ouest, en 1981, s’appelle Adama champion. C’est l’histoire d’un jeune footballeur. J’ai demandé aux jeunes de danser le foot, les amortis, les dribbles, les reprises de volée, c’était du hip-hop avant la lettre. La révolution ! On a aussi traité ce sujet avec un regard sur l’environnement social, la récupération du talent d’Adama par les politiciens pour leur campagne électorale. La comédie musicale est aussi une comédie de la vie. »
On comprend que les événements politiques qui ont secoué la Côte d’Ivoire ces dernières années n’ont pu laisser Souleymane Koly indifférent. C’est ainsi qu’il s’est intéressé à la dernière pièce de son compatriote ivoirien Koffi Kwahulé, auteur d’Histoires de soldats, dont le sujet est en prise directe avec l’actualité.
Cocody Johnny est en effet située dans une « cour » abidjanaise du quartier populaire de Treichville, où cohabitent des Maliens, des Sénégalais, des Burkinabè, des Ghanéens et des Ivoiriens. « Nous avons voulu montrer comment fonctionne une cour, les querelles, les amours et les désamours, les petites combines, mais surtout comment ce peuple d’origine mélangée crée au quotidien une nouvelle façon de vivre, une nouvelle culture commune. »
Perfectionniste jusque dans les détails de son message artistique, Koly s’est débrouillé pour que les acteurs soient de la même nationalité que les personnages qu’ils campent. « Malgré les problèmes que nous connaissons, nous sommes encore capables de jouer ensemble », commente-t-il. La coopération interafricaine s’étend à l’équipe technique : la scénographie et les costumes sont signés par le Béninois Alougbine Dine, la musique a été supervisée par le Congolais Ray Lema.
L’argument ? Une histoire douce-amère. Danseur et chanteur talentueux, Johnny, dont on ne connaît pas le père, est le fils de tout le monde dans la cour, propriété du Vieux Jeannot. La femme et les enfants de Sissoko repartent au pays, car leur boutique a été pillée et détruite par des émeutiers. Lui ne partira pas : « Qu’est-ce que j’irais faire là-bas, je ne connais personne. Je suis d’Abidjan, aujourd’hui. »
Mais tout le monde souffre de la crise. Comment faire pour payer le loyer ? Rama, la fiancée de Johnny, se « dévoue » pour faire patienter le Vieux Jeannot… au grand dam du jeune homme. Arrive un producteur, à la recherche d’une nouvelle star. Mais Cocody Johnny ne veut plus être artiste, il préfère l’argent facile, à ses risques et périls. La tentation des mauvais garçons est au coin de la rue…
Dans un nouchi (argot abidjanais) qui fait se plier de rire tous ceux qui connaissent Treichville, les comédiens racontent leur vie avec humour. Ils passent du chant sahélien aux polyphonies du Sud, de la salsa ivoirienne au logobi (danses de la rue) avec une énergie qui soulève les spectateurs. Koly se défend de faire du théâtre engagé : « Je suis un créateur qui utilise la réalité d’un peuple. Rama n’est pas une prostituée, elle sait que le Vieux Jeannot la lorgne au passage, alors elle fait ce qu’il faut pour sauver tout le monde. C’est ça, la vraie vie. »

Newsletter :
déjà 250 000 inscrits !

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte