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Mouloud Hamrouche : « En Algérie, les partis politiques n’ont aucune influence »

Par - Christophe Boisbouvier
Mis à jour le 17 mai 2004 à 01:00

Christophe Boisbouvier Les Algériens ont de lui un bon souvenir. Premier ministre de 1989 à 1991, Mouloud Hamrouche s’est façonné une image de réformateur. Courtois et toujours tiré à quatre épingles, cet enfant d’une modeste famille d’agriculteurs du Constantinois a été tenté de se présenter à la dernière élection présidentielle, mais y a vite renoncé : trop de blocages… À 60 ans, il reste un acteur clé des années à venir.

JEUNE AFRIQUE/L’INTELLIGENT : La présidentielle du 8 avril a-t-elle été plus ouverte que les précédentes ?
MOULOUD HAMROUCHE : Non, elle a été politiquement plus fermée que jamais, même si le scrutin lui-même a été légèrement plus ouvert. Le score obtenu par Abdelaziz Bouteflika – plus de 84 % des voix – est à la hauteur des moyens déployés, en amont et en aval, pour évacuer toute surprise. Il a révélé que l’encadrement administratif est efficace, et le dispositif de tromperie politique très perfectionné.
Quant aux partis politiques, ils ont été laminés par le pouvoir, qui leur a substitué des réseaux d’allégeance. Ils n’exercent d’influence ni sur le régime ni sur les citoyens, n’animent aucun débat. Leur discours est désincarné. D’ailleurs, aucun des six candidats en lice n’a été en mesure de réunir quarante mille scrutateurs pour être présent dans tous les bureaux de vote.

JAI: Avez-vous le sentiment qu’Ali Benflis et vous-même avez été utilisés par l’armée comme des jokers – ou des épouvantails – dans les négociations d’avant-scrutin avec Bouteflika ?
MOULOUD HAMROUCHE : Je ne peux exclure que mon nom ait été utilisé dans un dispositif de tromperie électorale. Et il est plausible que ma candidature ait été évoquée dans les conditions que vous suggérez, mais à mon insu. En tout cas, la candidature de Bouteflika ne pouvait aboutir sans l’accord préalable du commandement de l’armée. Personnellement, je ne pouvais accepter de me présenter à une élection vidée de tout enjeu et administrée par les habituels mécanismes de la fraude. Les chefs de clan ne sont pas disposés à accepter un scrutin libre. Nous continuons d’être dépossédés de notre droit d’élire les gouvernants de notre choix.

JAI: Bouteflika n’a-t-il pas bénéficié d’un soutien réel dans la population ?
MOULOUD HAMROUCHE : Le jour du vote, il a eu le soutien d’un tiers des inscrits, c’est-à-dire de ceux qui appartiennent aux réseaux claniques d’allégeance. Les autres, indifférents ou désabusés, ont deviné que leur vote n’aurait aucun impact sur des choix déjà arrêtés.

JAI: Cette victoire ne donne-t-elle pas au chef de l’État les moyens de réformer ?
MOULOUD HAMROUCHE : Non, au contraire. Les artisans de ce succès vont tout faire pour maintenir le statu quo et empêcher Bouteflika de réformer. Seule l’armée peut rompre avec l’archaïsme des castes et des clans, mettre un terme aux agressions liberticides et aux rapines économiques. Pour cela, il lui faut changer ses rapports avec la société. C’est là une condition préalable à l’émergence d’une société politique libérée et responsable. Et à la professionnalisation de l’armée.
JAI: N’est-il pas paradoxal de demander à une institution aussi hiérarchisée que l’armée d’ouvrir le champ politique ?
MOULOUD HAMROUCHE : Le paradoxe serait d’accepter l’existence d’une armée moderne dans une société déstructurée et soumise au joug de l’archaïsme.

JAI: Craignez-vous une dérive dictatoriale ?
MOULOUD HAMROUCHE : Les chefs de réseaux ont un penchant naturel à l’autoritarisme. Ils peuvent donc faire de Bouteflika un dictateur, si tel est son souhait.
Benflis est-il politiquement mort et le FLN un fossile qu’il faut enterrer au plus vite ?
En dehors des réseaux d’allégeance développés par le système, il ne peut y avoir de place pour quelque courant politique que ce soit. À l’intérieur des réseaux, Benflis garde ses chances. Quant au FLN, son avenir dépendra de l’ouverture souhaitée du régime en direction de la société. Dans l’intervalle, il risque de continuer à servir d’alibi à des politiques de renonciation non assumées.

JAI: Avez-vous été choqué par la visite du président français à Alger, une semaine après cette présidentielle très controversée ?
MOULOUD HAMROUCHE : La densité et la complexité des relations entre l’Algérie et la France ne peuvent s’encombrer de controverses. Je retiens, quant à moi, la déclaration du président Chirac affirmant que la France est aux côtés de l’Algérie dans son effort de réforme politique, économique et sociale.