Dossier

Cet article est issu du dossier «Science-fiction : ils nous disent l'avenir»

Voir tout le sommaire
Livres

404, de Sabri Louatah : quand les fake news deviennent réalité

Réservé aux abonnés | | Par
Mis à jour le 05 juin 2020 à 19h24
Sabri Louatah romancier, écrivain et scénariste, est né à Saint-Étienne, en France, le 25 septembre 1983.

Sabri Louatah romancier, écrivain et scénariste, est né à Saint-Étienne, en France, le 25 septembre 1983. © Sebastien CALVET/REA

Avec « 404 », Sabri Louatah, l’auteur des « Sauvages », nous plonge dans un monde futur qui ressemble cruellement à notre présent. En pire…

Sabri Louatah a explosé sur la scène littéraire en 2012 avec Les Sauvages, roman en quatre tomes adapté en mini-série sur Canal Plus. L’écrivain-scénariste français y imaginait l’élection du premier chef de l’État français de la même origine que lui, algérienne. Son nouvel opus, 404, commence lui aussi lors d’une campagne présidentielle dans un futur proche. Les mirages, de fausses vidéos impossibles à distinguer des vraies, circulent sur les réseaux sociaux. L’un d’eux devient viral à quelques jours du premier tour. Il met en scène le viol de la candidate favorite du scrutin par le tout nouveau chef de l’État algérien lors d’un tête-à-tête. La cote de popularité de cette candidate explose et elle est élue.

Lors d’une commission d’enquête parlementaire portant sur le phénomène inquiétant de la fabrication du réel, Allia, polytechnicienne brillante et personnage principal, pose la question qui sera le fil conducteur du roman : « N’a-t-on pas sous-estimé à quel point nous étions collectivement dépendants de l’image numérique comme source d’information privilégiée, mais une source manipulable à l’envi ? » Au terme de cette intervention, un député interroge la loyauté de la jeune femme en tant que binationale franco-algérienne et introduit l’autre thème du récit, l’identité.

Post-vérité

Pour Sabri Louatah, l’anticipation est une manière d’ausculter la société. S’il pousse le curseur un peu au-delà de l’actualité, où s’est accomplie la technologie du faux parfait, le monde des fake news, des faits alternatifs, de la post-vérité est déjà le nôtre. Lorsqu’un reportage dans l’Allier annonce que 40,4% des habitants sont arabo-musulmans, « le premier mirage racial vient d’être inventé ». Tout devient sujet à caution : « On s’en prend ensuite aux vidéos montées par les journalistes méticuleux et professionnels, ceux qui s’attachent aux faits et aux vérifications et qui donnent des leçons de morale à longueur de journée : qui certifie qu’elles ne sont pas fausses, elles aussi ? »

Le doute porte sur le contenu de l’information et l’autorité de celui qui la véhicule. Pour rétablir la vérité, Allia propose 404, une application qui empêche tout enregistrement, donc toute manipulation. Chaque fois qu’on essaie de filmer s’affiche le message : Erreur 404. Le flux continu de l’image en direct est infalsifiable. Pour emprunter au champ sémantique de notre époque, la lutte contre la pandémie digitale passe par le confinement de l’information, réduite à un présent permanent, sans trace ni mémoire. La preuve s’efface en même temps qu’elle apparaît et le remède provoque des réactions en chaîne susceptibles d’être pires que le mal. L’anticipation devient alors dystopie.

La Porsche des immigrés

404 est donc le nom de l’application au cœur de l’intrigue. C’est aussi le modèle de la voiture du père de Kader : « La 404, dans sa version bâchée, représentait bien plus qu’un pick-up pour la génération de leurs parents, c’était un peu la Porsche des immigrés. »

Ami d’Allia et ancien brillant élève en prépa HEC, il en a été exclu à cause d’une rumeur de viol, aggravée par le suicide de la victime présumée. Il a subi l’humiliation d’un déménagement en catimini, pendant lequel il a entassé ses affaires dans le véhicule Peugeot. Alors qu’il est devenu richissime aux États-Unis, ce rejet initial alimente sa mégalomanie et sa soif d’affirmation contre les codes et la bienséance, qu’il se plaît à malmener. Il finance l’application d’Allia et assouvit ainsi son désir de vengeance. Chacun des personnages est affligé du fardeau de son propre « 404 », une situation vexatoire, une revanche personnelle. Sur ces failles se construisent les multiples faces d’une identité française remise en question.

Cette vapeur de chiottes qui a envahi tout le pays

L’identité nourrit les débats entre les personnages. Il existe un fossé générationnel entre les anciens, qui se revendiquent plus volontiers français, et les jeunes, qui affirment leurs différences, jusqu’à la confrontation. L’assimilationnisme contre le différentialisme, pour résumer. Chacun porte une voix et, à travers l’ensemble des points de vue, Louatah saisit les enjeux des débats en France.

Ainsi que les hypocrisies, les zones d’ombre des camps qui s’affrontent de plus en plus en radicalement. Il aborde ces sujets sans détour, avec un sens de la formule choc. Quand il évoque « la frange la plus islamophobe de l’électorat » et les questions qu’elle soulève, dont les ressemblances avec l’actualité ne sont pas fortuites, il parle de « cette vapeur de chiottes qui a envahi tout le pays ». Plusieurs fois, il énonce que c’est l’Arabe qui est visé à travers le musulman et non l’inverse, la religion n’étant qu’un moyen détourné d’aborder un problème plus ancien et plus profond dans l’imaginaire français.

Écrire l’histoire

Sa réflexion sur l’identité est indissociable de la mémoire. Une mémoire qu’il ne s’agit plus de subir. La quête du pouvoir passe par la narration de sa propre histoire : « C’est qu’on ne fait pas l’histoire du passé ni du temps présent. Ce qui nous intéresse, c’est d’écrire l’histoire », dit l’une des personnages, propos que Louatah pourrait reprendre à son compte.

Un engagement littéraire alliant geste de romancier et acte politique dans ce livre en forme de pied de nez à la théorie du grand remplacement et à ses promoteurs. Tous les personnages ont des prénoms à consonance arabe. Les autres sont désignés par leurs titres ou leurs fonctions. « Dans les médias mainstream […], les Arabes sont depuis toujours exclus, ou tolérés à condition qu’ils ne s’expriment pas en tant que tels », écrit Louatah. Le jeune auteur met les pieds dans le plat pour affirmer haut et fort sa voix d’Arabe et l’inscrire dans le roman national.


« Retroussons-nous les manches »

« Car si nous sommes pris de cette fièvre de nous réunir, d’être enfin ensemble, que ce soit dans un espace physique ou sur 404, c’est pour nous organiser politiquement, n’ayons pas peur des mots. Trop souvent on a fait pour nous sans nous, et donc contre nous. Nos ancêtres vivaient dans le désert, mais nous aussi, en un certain sens, nous vivons dans le désert. Je suis sûr que vous savez tous intimement de quoi je parle. Alors cessons d’attendre la pluie en chantant les refrains de nos maîtres. Ce ne sont plus nos maîtres, et ce ne sont pas nos chansons. Retroussons-nous les manches, munissons-nous de pelles et de pioches et faisons-le fleurir nous-mêmes, notre désert français. »

 

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3093_600b devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte