Culture

Audrey Azoulay : « La crise du coronavirus est l’occasion de repenser la place de la culture »

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Mis à jour le 25 mai 2020 à 10h42
Audrey Azoulay, directrice générale de l'Unesco, à Paris, en 2017

Audrey Azoulay, directrice générale de l'Unesco, à Paris, en 2017 © Vincent Fournier/JA

Alors que la pandémie de Covid-19 frappe durement les secteurs de la culture et de l’éducation, la directrice générale de l’Unesco milite pour une réflexion et des solutions à l’échelle mondiale.

Depuis le début de la crise due à la pandémie de Covid-19, l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) multiplie l’organisation d’échanges entre les acteurs de l’éducation et de la culture. Le 22 avril, ce sont plus de 140 ministres de la Culture qui ont discuté en ligne de la situation internationale, dramatique pour l’ensemble du secteur.

La directrice générale de l’institution, Audrey Azoulay, espère que ces sessions de « brainstorming » en ligne auront un effet vertueux : accélérer la mise en place de mesures favorables aux créateurs, telle l’extension de la protection sociale des artistes.

L’Unesco essaie aussi de relayer les bonnes idées des uns et des autres, comme le projet du Musée des civilisations noires de Dakar de présenter des expositions à la télévision. Enfin, elle s’évertue à relayer la parole des artistes auprès des décideurs.

Concernant le secteur de l’éducation, les membres de l’institution alertent les gouvernements sur des sujets particulièrement sensibles, comme le risque de décrochage scolaire chez les filles, une réalité constatée notamment pendant la crise d’Ebola.

Trouver sa place dans la résolution de la crise n’est pas aisé. Audrey Azoulay parie donc sur un plaidoyer argumenté. Interview.

Jeune Afrique : L’Unesco a lancé un programme pour réfléchir aux moyens, pour le secteur de la culture, de surmonter les effets à long terme de la pandémie. Quels sont les constats et les idées qui en ressortent ?

Audrey Azoulay : La culture joue un rôle dans la résilience des sociétés, dans leur capacité à se projeter et à s’unir. Elle est aussi très importante sur le plan économique : elle représente 3 % du PIB mondial et environ 30 millions d’emplois. Mais c’est aussi un secteur particulièrement fragile et précaire. L’impact économique de la crise du Covid-19 sur le secteur culturel est très sévère, avec la fermeture des cinémas, théâtres, musées, salles de spectacle, sites du patrimoine dans plus de 80 % des pays dans le monde.

À l’Unesco, les échanges ont porté sur la protection sociale des artistes, le rôle du numérique, la nécessaire évolution du concept de droit d’auteur… Les artistes doivent être rémunérés pour la valeur de leur travail, en particulier dans l’espace numérique.

Nous devons aussi travailler avec les plateformes de distribution en ligne et les gouvernements afin de protéger la diversité des contenus culturels et de permettre aux voix indépendantes de se faire entendre.

Faut-il constituer un fonds à l’échelle internationale pour agir sur le secteur culturel ?

Au sein de l’Unesco, il existe plusieurs fonds internationaux qui visent à soutenir la culture, mais de dimension modeste. Il est nécessaire que ce secteur trouve sa place dans les plans internationaux qui vont se déployer à travers les institutions financières de développement.

C’est aussi le moment de mieux intégrer la contribution des acteurs du numérique dans les systèmes de financement. La fiscalisation de ces opérateurs, sur laquelle les États travaillent depuis longtemps sans être encore parvenus à une solution satisfaisante, concerne la culture, puisque le numérique joue un rôle croissant dans son économie.

La mobilisation artistique et intellectuelle aidera à penser le monde d’après

La crise du coronavirus est l’occasion de repenser la place de la culture. Il faut augmenter les financements mobilisables, renforcer les droits sociaux des artistes et des professionnels du secteur, y compris les allocations de chômage, l’assurance maladie et la sécurité sociale.

Faut-il encourager une production culturelle et intellectuelle sur le Covid-19 lui-même ?

L’intellectuel ivoirien Franck Hermann Ekra en appelle au symbole akan, le sankofa, « un oiseau mythologique qui se nourrit de son passé et de lui-même pour se projeter vers l’avenir ». La période en inspire certains, d’autres nous disent qu’un temps de réclusion imposé ne peut pas être très créatif.

La nouvelle directrice générale de l'UNESCO Audrey Azoulay au siège de l'organisation, à Paris, le 13 octobre 2017.

La nouvelle directrice générale de l'UNESCO Audrey Azoulay au siège de l'organisation, à Paris, le 13 octobre 2017. © Michel Euler/AP/SIPA

89 % des élèves n’ont pas accès à un ordinateur à domicile en Afrique subsaharienne

Ce qui est certain, c’est que l’expression artistique et humoristique a été un moyen pour beaucoup de gens dont ce n’est pas le métier d’alléger un peu les tourments du confinement. Je crois que la mobilisation artistique et intellectuelle aidera à penser le monde d’après, notre rapport au vivant et à la biodiversité. Elle peut aussi aider à distinguer l’indispensable du futile, l’essentiel de l’accessoire.

Les réponses apportées aux fermetures des écoles reposent souvent sur l’outil numérique. Pourtant, celui-ci n’est pas équitablement réparti…

Nos données montrent en effet qu’il y a de fortes disparités dans l’accès aux technologies du numérique, notamment en Afrique subsaharienne : 89 % des élèves n’ont pas accès à un ordinateur à domicile et 82 % n’ont pas internet. Ils sont environ 28 millions à vivre dans des zones non desservies par les réseaux mobiles.

À travers la Coalition mondiale pour l’éducation, plus de 90 partenaires issus des organisations internationales, de la société civile et du secteur privé sont mobilisés à nos côtés. Certains ont fourni des tablettes. L’opérateur français Orange et ses filiales proposent désormais un accès gratuit aux ressources pédagogiques en ligne dans plusieurs pays, dont le Burkina Faso, le Cameroun, la Côte d’Ivoire, Madagascar.

Mais l’apprentissage en ligne ne peut pas être la seule solution. Il faut également recourir à un enseignement par voie traditionnelle et adapté au contexte local, grâce notamment à la télévision et à la radio. Nos bureaux africains sont mobilisés sur ce terrain. Au Cameroun, par exemple, nous formons mille enseignants pour enregistrer des cours diffusés à la radio et la télévision publiques.

Y a-t-il un risque que certains enfants sortent définitivement du système scolaire si les mesures de fermeture des écoles étaient prolongées ? Que préconise l’Unesco pour « l’après-Covid » ?

Nous avons organisé des discussions avec des fonctionnaires ainsi qu’avec treize ministres de l’Éducation sur la rentrée scolaire. La souplesse dans le calendrier académique, les leçons des crises passées, les conditions sanitaires pour assurer la réouverture des écoles… Beaucoup de sujets ont été abordés.

Sur la base de ces échanges, nous avons publié un guide avec des recommandations, comme la suspension des financements octroyés aux étudiants en fonction de leurs résultats scolaires ou l’augmentation des budgets alloués à l’équipement sanitaire.

L’Unesco endosse aussi en quelque sorte un rôle de producteur musical…

Dans le cadre de la campagne #DontGoViral, qui lutte contre la désinformation, nous avons fait appel aux artistes pour qu’ils lui donnent un écho dans un grand nombre de langues locales. Des stars africaines comme Bobi Wine, Seun Kuti, Didier Awadi, Fally Ipupa ou encore Youssou N’dour ont permis de toucher près de 53 millions de personnes sur le continent. La chanson de Bobi Wine, Coronavirus, est déjà reprise dans plusieurs langues et dialectes.

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