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André Tarallo

Quatre ans ferme et 2 millions d'euros d'amende. L'ex-« monsieur Afrique » dugroupe pétrolier n'aura pas réussi à éviter l'infamie.

André Antoine Charles Napoléon Tarallo, 76 ans, dort depuis le 12 novembre au soir sur le lit froid d’une cellule individuelle de la prison de Fresnes. Au terme d’un procès de trois mois et demi, qui fut pour lui un supplice, l’ancien parrain africain d’Elf, le « Foccart du pétrole », avait pris de longues vacances angoissées dans l’attente du verdict, avec l’espoir fou d’éviter l’infamie d’un mandat de dépôt à l’audience. Persuadé d’avoir, tout au long de sa carrière, servi la France, son indépendance énergétique et ce qu’il appelait, avec un sens inné de l’euphémisme, son « indivision africaine », Tarallo n’a jamais compris pourquoi la justice lui tenait autant rigueur de quelques fantaisies commises en fin de parcours. Quatre ans ferme, 2 millions d’euros d’amende. Le papy replet aux paupières lourdes, le Raminagrobis aux allures de Bouddha, se tasse dans son box comme un prélat dans son confessionnal. Il accuse le coup, puis sort, décomposé, entre deux gendarmes, par une porte aussi discrète qu’il est lui-même secret – secret jusqu’au vice.

Cet homme subtil et matois, à l’élocution lente que gêne un perpétuel cheveu sur la langue, est né sans fortune le 5 avril 1927 à Centuri, en Corse. Fils d’un modeste percepteur des impôts, petit-fils de boulanger, élève acharné et brillant, il « monte » à Paris, fait Sciences-Po, se présente au concours d’entrée à l’ENA, est reçu, en sort diplômé en 1959. Promotion Vauban, la même qu’un certain Jacques Chirac – qu’il tutoie depuis. Administrateur des Finances, Tarallo entre chez Elf en 1967, par relation, et devient très vite l’un des hommes de confiance du premier PDG de la société, Pierre Guillaumat. Promu directeur Afrique en 1974, alors que le choc pétrolier vient de faire exploser la valeur stratégique des puits du golfe de Guinée, Tarallo s’improvise aussitôt ami et conseiller des chefs d’État de la région. Ahmadou Ahidjo, Marien Ngouabi et, déjà, Omar Bongo – qu’il a connu quelques années plus tôt, jeune directeur de cabinet de Léon Mba – le jugent rapidement indispensable. Avec succès, Tarallo applique une méthode depuis longtemps mise en oeuvre par Jacques Foccart : être toujours disponible. « On pouvait l’appeler à 3 heures du matin : il prenait l’avion le lendemain pour Libreville ou Brazzaville, confie l’un de ses rares intimes. Il s’occupait des rendez-vous médicaux des enfants des présidents, prenait en charge les courses de leurs épouses ; et puis, physiquement, il tenait le coup. » Directeur international en 1978, directeur de l’exploration-production, puis directeur des hydrocarbures, poste qu’il cumule avec ceux de patron des filiales Elf Gabon, Elf Congo et Elf Angola, Tarallo sera, jusqu’à la fin de 1991, le « numéro un bis » de la compagnie. Franc-maçon, proche des réseaux corses – même s’il n’a jamais trahi Chirac au profit de Charles Pasqua -, cet homme implacable et cérémonieux, à l’autorité toute pateline, tire une multitude de fils depuis son vaste bureau du 44e étage de la tour Elf. À la fois grand seigneur et tonton parisien, ses nouveaux amis des années 1980 s’appellent Denis Sassou Nguesso, José Eduardo Dos Santos, Paul Biya et, toujours, Omar Bongo. Chez Elf, Tarallo est un mythe, au coeur de tous les secrets, incontournable. Aussi, lorsque Loïk Le Floch-Prigent le pousse doucement vers la sortie au profit de son éminence grise, Alfred Sirven, personne ne croit que celui qui empruntait les Falcon de la compagnie comme d’autres un taxi s’oriente vers une retraite méritée. Bien rares aussi sont ceux qui s’aperçoivent à quel point l’homme s’est enrichi.
Début 1992, Tarallo s’installe dans un hôtel particulier de la rue Dumont-d’Urville, à Paris, ouvre un cabinet privé de consultant et s’associe en affaires avec le « monsieur Pétrole » de Bongo, un ingénieur des mines d’origine béninoise, Samuel Dossou Aworet. Mais son activité pour Elf continue et tout se mélange, dans la plus savante des alchimies financières. Partageant son temps entre ses appartements de Paris, de Genève (où il réside officiellement) et sa somptueuse villa du Cap Corse, Tarallo continuera à travailler pour Le Floch-Prigent, puis pour Philippe Jaffré, jusqu’à la fin de 1997. Au Gabon, il conseille Bongo sans titre officiel. Au Congo, il aide Pascal Lissouba (qui, dans un moment d’exaltation, n’hésitera pas à le qualifier de « bâtisseur d’empire ») à se faire élire, puis l’adversaire de ce dernier, Denis Sassou Nguesso, à revenir au pouvoir. En Angola, il défend Dos Santos contre Savimbi. Partout, le système qu’il a luimême mis en place, et dont il détient seul les clés, résiste. Jusqu’à ce jour de juillet 1996 où la justice le rattrape.
Commence alors un long calvaire de sept ans, avant la station finale : la prison. Mis en examen par la juge Eva Joly dans le cadre de ce que l’on commence à appeler « l’affaire Elf », Tarallo devient rapidement un habitué du cabinet d’instruction 126. Tout d’abord silencieux, au nom de la raison d’État et des services rendus à la France, il se trouve rapidement confronté à un dilemme : s’il veut échapper à la détention préventive – sa hantise -, il lui faut s’expliquer, sans pour autant « balancer » ses amis africains. En fait, il fera les deux. Le 4 avril 1997, il échappe de justesse à l’arrestation en payant rubis sur l’ongle 10 millions de francs de caution. Le 27 mai, il doit céder. Eva Joly lui met sous le nez un rapport de la brigade financière plutôt vertigineux : 610 millions de francs ont transité sur les comptes suisses de l’ex-« monsieur Afrique » d’Elf entre 1990 et le début de 1997 ; quant à ses dépenses personnelles, en biens immobiliers, achat de meubles et de tableaux, décoration et aménagements divers, elles se chiffrent à 214 millions de francs pour la même période ! Tarallo vacille. Et le sphinx se met à parler.

Peu à peu, avec parcimonie, dans le cadre d’une stratégie destinée à repousser le plus possible l’échéance d’une incarcération, Tarallo livre aux juges des pans entiers de ses secrets. Déclaration liminaire : « Il faut séparer l’activité pétrolière d’une société et ce que font les Africains de l’argent ensuite. Si je m’en étais mêlé, je n’aurai pas vécu jusqu’à cet âge. » Puis il explique : les rétro-commissions, le système des abonnements (une sorte de bonus par baril), les comptes en Suisse et au Liechtenstein, le rôle de Dossou. Pied à pied, Tarallo se défend, avant de lâcher un nom qui lui coûtera cher : celui d’Omar Bongo. Qui lui a suggéré cette étrange ligne de défense, consistant à faire endosser au président gabonais une grande partie des dépenses faramineuses repérées sur ses comptes ? A-t-il sérieusement cru que Bongo ne réagirait pas ? Si ce dernier « couvre » un moment son ex-ami, allant jusqu’à lui signer des mandats à titre rétroactif – Tarallo obtiendra de la même manière des notes d’honoraires de la part de diverses autorités congolaises -, il supporte de moins en moins d’être jeté en pâture aux médias. Début 2001, le procès de Roland Dumas voit une première fois Tarallo apparaître dans un tribunal. Discret comme une ombre et peu concerné par cette première affaire, il bénéficie d’une relaxe. Un simple répit avant la grande épreuve.

Le 17 mars 2003, le petit Corse de Centuri, devenu l’un des hommes les plus puissants de France, fait face au président Michel Desplan, qui ne le lâchera plus. Tarallo a toujours détesté les flashes, la publicité, les articles de presse, les caméras. Alors, il déteste la barre, c’est physique. Jusqu’au 7 juillet, fin du procès, il cherchera constamment l’ombre et chancellera sous la lumière. En vain. Le président Desplan, avec délice, n’aura de cesse de faire de lui le principal prévenu, au point que ses avocats, comme il est d’usage en pareil cas, seront les derniers à s’exprimer. Tarallo va se battre, pourtant, exhibant mandats et quitus manuscrits, s’alliant avec Sirven contre Le Floch, vacillant lorsque, en plein procès, Bongo fait savoir, par une série de déclarations fracassantes – notamment à Jeune Afrique/l’intelligent -, que « ce monsieur a menti », outré quand le très courageux Philippe Jaffré murmure à la barre des témoins que, oui, décidément, « au soir de sa vie, Tarallo s’est un peu laissé aller… ». Le 29 mai dernier, avant de laisser la place au réquisitoire et aux plaidoiries, les prévenus prononcent leurs dernières paroles. Tarallo s’avance, hésite, puis se décide : « J’ai commis des erreurs dans ma vie, c’est certain. Et il y a des choses qui ne me ressemblent pas… Mais je ne voudrais pas qu’on ait l’impression que l’Afrique, c’est la corruption, la dispersion des richesses. Si j’ai contribué à cette dispersion, eh bien je le regrette. » Trop peu, trop tard. Tarallo s’est peut-être réconcilié avec son « parapluie » Bongo, qu’il a revu en compagnie de Dossou le 21 octobre à Paris. Mais il est tombé d’une falaise bien plus haute que celle de son Cap Corse natal. Son procès en appel ne sera pas jugé avant un an, au mieux. Autant dire une éternité entre les quatre murs gris de la prison de Fresnes, loin, très loin des palais équatoriaux.

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