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Soi-disant civilisés

Mam to man de Régis Wargnier (sorti à Paris le 13 avril)

Par - Renaud de Rochebrune
Mis à jour le 18 avril 2005 à 01:00

Likola et Toko, deux jeunes Pygmées, un homme et une femme, se déplacent dans la forêt équatoriale. Soudain, l’un, puis l’autre, sont soulevés de terre et se retrouvent pris au piège, captifs de ces filets attachés à des arbres qu’on emploie pour s’emparer de bêtes sauvages. On voit alors se précipiter, sous la conduite d’un Blanc et d’une Blanche, tous deux armés d’un fusil et ressemblant à des explorateurs, une colonne de guerriers
« traditionnels ». Ils s’emparent des deux victimes de ce kidnapping et s’enfuient jusqu’à
un lieu moins dangereux, le territoire du roi qui a permis, contre rétribution, cette expédition en « prêtant » une troupe d’hommes aguerris.
Les premières scènes de Man to Man nous entraînent dans ce qui paraît être un film d’action historique, où l’on verra de courageux Européens, manifestement du XIXe siècle à en juger par leurs vêtements, prendre des risques pour aller, avec l’aide d’autres Noirs, « découvrir », au fin fond de la forêt, ces étranges créatures que sont les Pygmées. Même si l’on va rester dans l’atmosphère de superproduction d’aventures créée par ce début, on change totalement de décor avec la suite du long-métrage. Le Blanc, le Dr Jamie Dodd (joué par Joseph Fiennes), était un scientifique écossais qui, en compagnie de l’exploratrice Elena Van den Ende (remarquablement interprétée par Kristin Scott Thomas), est parti pour tenter de ramener dans son pays des « êtres sauvages ». Il suppose en effet, avec certains collègues férus comme lui des récentes théories de Darwin, que les Pygmées constituent le chaînon manquant entre l’Homo sapiens et le singe. Et grâce aux observations et aux mesures « en vrai » qu’ils pourront effectuer, ils se font fort de démontrer leur théorie et d’acquérir ainsi la célébrité scientifique après laquelle ils courent.
Une fois ramenés jusqu’au nord des îles britanniques, les deux malheureux Pygmées sont soumis à toutes sortes d’expériences qui sont autant de sévices, avant d’être, à la demande de la belle Elena, femme d’affaires avisée, exposés au grand public dans ces fameux zoos humains qui furent la honte de l’Occident soi-disant civilisé il y a moins de deux siècles. Heureusement, le Dr Dodd, moins dogmatique et moins obsédé par les honneurs que ses confrères scientifiques, s’aperçoit petit à petit de son erreur. Après divers événements dramatiques, notamment lors d’une tentative d’évasion des deux captifs dans la lande écossaise, il découvre ce que personne autour de lui ne veut voir : les Pygmées sont tout simplement des hommes. Mais il aura le plus grand mal à faire prévaloir ce point de vue, qui lui coûte sa carrière et même un temps sa liberté, face à tous les apprentis Frankenstein qui tiennent le haut du pavé dans la société scientifique occidentale de cette époque où triomphent les idéologies raciales et racistes.
Réalisé de manière classique mais avec beaucoup d’effets, ce récit, plus ou moins inspiré d’un ensemble d’histoires vraies, plutôt bien mené, bénéficiant d’un scénario solide qui doit beaucoup à l’écrivain William Boyd, est on ne peut plus « grand public ». Et également on ne peut plus politiquement correct, puisque le savant humaniste triomphe en fin de compte des préjugés de ses collègues.
Mais c’est là précisément que réside la limite de ce film. Car à trop vouloir être distrayant tout en édifiant les foules, ce qui n’est pas un défaut en soi, on s’expose soi-même à véhiculer aussi des idées reçues, fussent-elles, celles-là, sympathiques, plutôt qu’à inciter le spectateur à s’interroger sur les enjeux véritables de l’oeuvre qu’il regarde. D’autant que le réalisateur s’intéresse beaucoup à ses personnages européens et aux questions qui les agitent et fort peu à leurs victimes pygmées, toujours montrées « de l’extérieur », comme des « objets » auxquels il est impossible de s’identifier. Ce choix, volontaire à n’en pas douter, n’est pas indéfendable, mais il ne conduit pas à faciliter cette reconnaissance de l’autre que l’auteur du long-métrage entendait promouvoir.