Société

Crise du Coronavirus : l’impossible rapatriement des corps des Africains de la diaspora

Réservé aux abonnés | | Par et
Mis à jour le 18 mai 2020 à 19h39
Aurlus Mabele, Manu Dibango,  Jacques-Joachim Yhomby-Opango, Victor Fotso, Edem Kodjo.

Aurlus Mabele, Manu Dibango, Jacques-Joachim Yhomby-Opango, Victor Fotso, Edem Kodjo. © Jack Vartoogian/Getty; Vincent Fournier/JA (2); Reuters; Jean-Pierre Kepseu

Les familles de personnes de la diaspora africaine décédées en Europe ne peuvent pas rapatrier les dépouilles mortelles au pays, du fait des règles imposées par la pandémie. Des complications administratives qui alourdissent grandement l’épreuve du deuil.

Cela fait quarante jours que le téléphone de Nicolas Mendy sonne inlassablement. Sa famille craint de ne jamais voir le corps de son père, Dionsignou Mendy, rejoindre sa Casamance natale. Le Sénégalais est décédé du Covid-19 à l’hôpital Cochin, à Paris, le 4 avril. Il avait 71 ans. Depuis sa retraite, en 2009, et après plus de quarante ans passés à travailler chez Renault, il faisait la navette entre le Sénégal, où réside l’essentiel de sa famille, et la France, où il venait se faire soigner. Sa dépouille mortelle séjourne désormais dans un funérarium de Seine-Saint-Denis. Pour Nicolas, pas question de l’inhumer ici : « Dans notre ethnie, les Manjaks, il est très important d’être enterré là d’où l’on vient. Et c’était sa dernière volonté. »

Depuis le mois de mars, des centaines de familles d’origine africaine vivant en Europe devant faire face à la tragédie du Covid-19 doivent aussi absorber un flot d’informations contradictoires et affronter nombre de complications administratives. Et les VIP eux-mêmes n’échappent pas à ces tracasseries, comme le prouve le cas de Jacques Joachim Yhombi-Opango, l’ex-président congolais. Décédé à Neuilly-sur-Seine, près de Paris, le 30 mars, il n’a pas pu être rapatrié à Brazzaville, et a dû être inhumé « provisoirement » en banlieue parisienne.

Des problèmes comparables se sont posés pour le musicien congolais Aurlus Mabélé, mort à Paris le 19 mars, l’ancien international de football somalien Mohamed Farah, qui s’est éteint à Londres le 24 mars, ou encore pour l’évêque kényan Silas Silvius Njiru, décédé en Italie à la fin d’avril. Ainsi que pour l’ancien Premier ministre somalien Nour Hassan Hussein, qui résidait à Londres, ou pour son homologue togolais, Edem Kodjo, mort à Neuilly.

En revanche, pour la star de la musique kabyle Idir, mort le 2 mai à Paris, la question du rapatriement ne s’est pas posée. Si l’Algérie aurait en effet souhaité que le chanteur soit inhumé dans son sol, c’est finalement la famille qui a tranché, et Idir repose dans un cimetière parisien.

Mais pour ces célébrités comme pour les anonymes, professionnels du secteur funéraire et figures communautaires de France ou de Belgique dressent le même constat : l’impossibilité quasi totale pour la dépouille mortelle d’une victime du Covid-19 de traverser la Méditerranée.

L’argument sanitaire

Le ballet aérien a, de toute manière, été presque totalement suspendu et n’est pas près de reprendre à plein. Sentant la situation se profiler, le Conseil français du culte musulman, institution communautaire proche des autorités françaises et des ambassades maghrébines, conseillait dès mars de renoncer, dans la mesure du possible, au rapatriement des corps.


Plusieurs pays ont vite décidé de – momentanément – ne plus laisser les corps des victimes du Covid-19 entrer sur leur territoire. Tarek Toukabri dirige une association communautaire tunisienne en France : « Jusqu’à la mi-mars, les autorités tunisiennes ont fait voyager quelques corps, mais, depuis, ça n’est plus possible. » Il estime que plus d’une centaine de Tunisiens vivant en France sont déjà décédés du Covid-19, une cinquantaine en Italie, une dizaine en Belgique… « Et en temps normal, au moins la moitié des Tunisiens vivant en Europe tiennent à reposer en Tunisie. »

C’est aussi le cas du Maroc, qui a de toute façon suspendu jusqu’au fret aérien minimal. Même politique au Cameroun, où les autorités sanitaires ont renoncé à rapatrier la dépouille de la star Manu Dibango elle-même, décédé du Covid-19 en France le 24 mars. Le corps de l’homme d’affaires Victor Fotso, décédé pour d’autres raisons, est toujours gardé dans une morgue française. La famille indique attendre le feu vert des autorités pour le ramener au pays.

En RDC, le ministère des Affaires étrangères reconnaît que les problèmes rencontrés pour certains nationaux ou binationaux ont été « réglés selon les cas ». L’ancien directeur de l’Agence nationale des renseignements, César Kalala, décédé tout récemment en Tunisie, a ainsi pu retourner au pays, mais son cas était différent puisque c’est un cancer, et non le Covid-19, qui l’a emporté.

Les différents gouvernements ont-ils agi avec raison ? Pas selon le biologiste Meïssa Mbaye, qui a créé le Collectif de rapatriement des corps des Sénégalais (CRC), notamment avec Nicolas Mendy et des personnalités politiques, comme l’ex-ministre des Sénégalais de l’Extérieur Ngone Ndoye. Pour lui, l’argument sanitaire ne tient pas. « Dans de bonnes conditions, les personnes décédées du Covid-19 peuvent voyager sans risque de contamination », argue-t-il, documents de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) à l’appui.

En effet, une note de l’OMS en date du 24 mars sur la « conduite à tenir en matière de lutte anti-infectieuse pour la prise en charge sécurisée du corps d’une personne décédée dans le contexte du Covid-19 », consultée par Jeune Afrique, explique que « sauf dans le cas des fièvres hémorragiques […], les cadavres ne sont généralement pas contagieux. Chez les patients décédés de grippe pandémique, seuls les poumons peuvent être contagieux s’ils ne sont pas manipulés correctement au cours d’une autopsie. Sinon, les cadavres ne transmettent pas la maladie. »

Des casse-têtes administratifs liés au confinement

Certains pays, tels l’Algérie ou le Mali, acceptent toujours – au moins sur le papier – le retour des corps de personnes décédées d’autres causes que du Covid-19. Mais, en pratique, bien des familles installées en France, en Italie ou ailleurs ont vu leur période de deuil bousculée par des casse-têtes administratifs liés au confinement. C’est le cas notamment avec l’Algérie, où les autorités demandent des « certificats de non-contagion » pour délivrer un laissez-passer mortuaire. Un sésame « difficile à faire établir, qui n’a pas vraiment d’existence légale », explique Richard Feret, qui dirige la Confédération des pompes funèbres et de la marbrerie, principal syndicat du secteur en France. Résultat, même si l’Algérie continue de rapatrier les corps de personnes décédées d’autres causes que du Covid-19 depuis les aéroports de Lyon et de Paris, les processus sont extrêmement ralentis.

Réponses politiques

La détresse de Nicolas Mendy et des autres familles sénégalaises dont les dépouilles de proches morts du Covid-19 sont bloquées dans un pays étranger, souvent en France, aux États-Unis, en Italie ou en Espagne, semble avoir été entendue en haut lieu – ils seraient 71, selon le gouvernement sénégalais, plus de 80, selon le CRC (qui a annoncé qu’il verserait 2 000 euros aux familles de personnes décédées en Europe, en Amérique ou en Asie, et 1 000 euros aux familles de personnes mortes en Afrique).

Après avoir été déboutés de la demande qu’ils avaient formulée auprès de la Cour suprême au début de mai, ils ont été soulagés d’entendre le chef de l’État, Macky Sall, annoncer le 11 mai que le rapatriement des dépouilles, jusqu’ici interdit pour des motifs sanitaires, pourrait avoir lieu « avec l’appui du ministère des Affaires étrangères ».

« A priori, une fois la crise apaisée, les familles pourront exhumer le corps de leurs proches décédés ces derniers mois pour les enterrer dans leur pays d’origine. En France, la loi en prévoit la possibilité », explique Richard Feret.

Des opérateurs proposent déjà cette solution à des familles endeuillées. Certaines sont intéressées, d’autres déclinent, parfois pour des raisons religieuses. À en croire Tarek Toukabri, bien des familles tunisiennes comptent rapatrier au plus tôt le corps de leurs proches disparus au plus fort de la crise, quand bien même les frais de concession réglés dans le pays d’accueil seraient perdus pour elles.

Les carrés musulmans sous pression

D’autres attendent encore un message clair qui ne vient pas. C’est le cas de Djouhra K. En avril, cette Algérienne a perdu son père. Arrivé en France en 1962, il a « versé toute sa vie le prix de la terre », une cotisation annuelle déposée dans une caisse de son petit village de Kabylie et censée couvrir les frais de rapatriement du cercueil et les frais mortuaires afin qu’il soit enterré près de ses parents, restés au pays.

Depuis son décès, le cercueil est bloqué au dépositoire de Rungis, en Île-de-France, aménagé dans ce qui est habituellement un immense marché national. Les nombreux courriers adressés par Djouhra K. jusqu’au président de la République algérienne sont restés lettre morte. Elle veut voir son père reposer auprès de ses ancêtres et craint maintenant qu’il ne soit non seulement inhumé, mais surtout incinéré en France faute de place dans les carrés musulmans, saturés depuis le déclenchement de la crise.

Chems Eddine Hafiz, le recteur de la Mosquée de Paris.

Chems Eddine Hafiz, le recteur de la Mosquée de Paris. © Eric TSCHAEN/REA

Chems-Eddine Hafiz, le recteur de la Grande Mosquée de Paris, connaît ce souci : avant la crise, il militait déjà pour l’ouverture de nouveaux espaces dans les cimetières pour la communauté musulmane de France. « Les difficultés ou l’impossibilité de rapatrier les corps dans des pays d’Afrique ont augmenté la pression dans les carrés musulmans. » Résultat, les délais pour procéder aux obsèques explosent depuis mars. « Alors même que les familles sont troublées et doivent sacrifier certains rituels lorsque le défunt a été atteint du Covid-19, notamment la toilette funéraire. » Et les cérémonies sont bousculées : en France, par exemple, pas plus de vingt personnes ne sont autorisées à y assister.

Un vrai regain d’entraide

« On remarque tout de même un vrai regain d’entraide, souligne Tarek Toukabri. Dans les quartiers et dans les villes où vivent des Tunisiens d’origine, ils se serrent les coudes pour participer aux frais, et s’aident les uns les autres dans les démarches. »

Du côté des autorités tunisiennes, on a fait le choix du pragmatisme en attendant d’y voir plus clair : il est proposé un soutien financier qui peut aller jusqu’à une prise en charge totale du processus d’inhumation pour la diaspora. Mais pour beaucoup d’autres familles d’origine africaine rien de tel n’est prévu.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3095_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer

Je me connecte

devices

Accédez en illimité à l'ensemble de nos articles en vous abonnant pour seulement 1€

Accédez en illimité à l'ensemble de nos articles en vous abonnant pour seulement 1€

je m'abonne