Finance

Dettes africaines : pourquoi les prêteurs privés se rebellent

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Mis à jour le 18 mai 2020 à 16h23
Dollars (image d'illustration)

Dollars (image d'illustration) © Ervins Strauhmanis/Flickr

Pressés de suspendre le service de la dette des États africains, les créanciers privés s’organisent en lobby et exigent une approche au cas par cas.

C’est une longue liste de conditions qu’a dressée l’Institut de la finance internationale (IIF), qui rassemble les prêteurs privés à l’échelle mondiale, en réponse à l’Initiative de suspension du service de la dette initié par le G20 à l’égard des États les plus vulnérables.

Pêle-mêle, le lobby international de la finance exige que cette mesure strictement limitée aux pays sélectionnés par le FMI et qui en font la demande, et que soient exclues de ce moratoire : la dette en monnaie locale, les transactions sur les marchés financiers ou autres avec les banques centrales, de même que les créances liées au financement du commerce, celles dont l’échéance initiale est inférieure à un an, ainsi que les obligations contractées par les entreprises publiques…

Dans une lettre adressée début mai à la directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, au président de la Banque mondiale, David Malpass, et à la présidente du Club de Paris, Odile Renaud-Basso, Timothy D. Adams, le patron américain de l’IIF, précise que cette proposition a été formulée après la consultation de plus d’une centaine « d’entreprises de premier plan qui investissent ou prêtent aux pays concernés », représentant près de 45 000 milliards de dollars d’actifs sous gestion.

Une participation strictement « volontaire »

« La communauté des créanciers et des prêteurs privés et internationaux englobe un large éventail d’entreprises différentes : gestionnaires d’actifs, banques, assureurs, family offices, fonds souverains, fonds spéculatifs, négociants en matières premières », rappelle Timothy Adams.

Pour l’ancien sous-secrétaire américain au Trésor, il est important de tenir compte de cette diversité car certains de ces créanciers « peuvent avoir des expositions actives et d’autres principalement via des indices, et les moyens par lesquels elles pourraient soutenir l’Initiative de suspension du service de la dette seront différents ».

Le patron de l’IIF insiste, de ce fait, sur le caractère « volontaire » que doit représenter la participation du secteur privé. Et ce d’autant plus, insiste-t-il que « beaucoup ont des obligations fiduciaires envers leurs propres clients ».

Plaidant pour une approche « contrat par contrat », l’ancien haut responsable de l’administration de George W. Bush recommande aux États « d’évaluer leur propre situation » et de « peser les avantages et les inconvénients » avant de solliciter ses créanciers privés, car, rappelle-t-il, « toute participation déclenchant des conséquences imprévues pourrait entraver l’accès futur aux marchés internationaux ».

Un risque contre lequel mettait en garde le ministre béninois des Finances, Romuald Wadagni, dans une tribune datée du 23 avril. En bénéficiant d’un allègement de la dette ou d’un moratoire pour le paiement de ses échéances, « nos pays subiront un effet induit sur la perception de leur qualité de crédit ; ce qui les exposerait à des sanctions ultérieures inévitables de la part du marché », prévenait le ministre.

Un risque pour l’accès futur aux marchés financiers

De fait, tout en dégradant de B1 à B2 la note souveraine de l’Éthiopie, l’agence américaine Moody’s a indiqué qu’elle plaçait le pays sous surveillance dans l’éventualité d’une nouvelle dégradation, directement liée à l’intention déclarée d’Addis-Abeba de « demander un allègement du service de sa dette », notamment « si l’initiative conduisait à la suspension des paiements ou à la renégociation des obligations du service de la dette du secteur privé ».

« Les agences de notation utilisent la perte économique pour les créanciers privés comme mesure clé pour les déclassements de notation et/ou l’attribution d’une notation de défaut sélectif  », rappelle d’ailleurs dans sa missive Timothy Adams, qui prévient que l’accès futur aux marchés financiers dans les meilleurs conditions possibles « sera essentiel pour une reprise économique rapide » dans les pays concernés.

Enfin, si selon les premières esquisses, les créanciers privés ne devraient pas avoir d’obligations de surveillance en ce qui concerne l’utilisation des fonds libérés par la suspension du service de la dette, « nous pensons qu’il est essentiel que les institutions financières internationales effectuent cette surveillance afin de garantir qu’ils soient bien utilisés pour atténuer l’impact de la pandémie Covid-19 », conclut Timothy Adams qui plaide pour une « transparence totale ».

Les créanciers de l’Afrique se structurent

Dans la même logique, le 15 mai, 25 gestionnaires d’actifs et institutions, représentant plus de 9 000 milliards de dollars d’actifs sous gestion à l’échelle mondiale, ont annoncé leur structuration au sein d’un groupe appelé Groupe de travail des créanciers privés en Afrique (AfricaPCWG), afin de faire entendre leur voix dans le débat sur l’allégement de la dette.

L’objectif déclaré de ces prêteurs, dont les créances revêtent la forme d’euro-obligations, de prêts syndiqués aussi bien que de financements commerciaux : faire adopter « une approche au cas par cas » dans les négociations à venir sur le sort de cette dette privée et ce afin d’obtenir « le meilleur résultat possible, tant pour les emprunteurs que pour les prêteurs », a précisé un porte-parole du groupe.

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