Art de vivre

Tunisie : quand le coronavirus gâche la noce

Réservé aux abonnés | | Par - correspondante à Tunis
Mariage traditionnel en Tunisie.

Mariage traditionnel en Tunisie. © Amine Landoulsi

Avec l’interdiction des rassemblements pour cause de coronavirus, les annulations de mariage se multiplient en Tunisie. Laissant décorateurs, photographes, musiciens et organisateurs sans revenus.

« Nous ne nous sommes pas inquiétés quand le confinement a été annoncé, se souvient Héla. Nous pensions que ce serait une parenthèse et que la vie reprendrait ensuite comme avant. » Aujourd’hui, sa déconvenue est grande : avec l’interdiction des rassemblements liée à la pandémie de coronavirus, la Tunisoise ne pourra pas épouser Maher comme prévu, à la fin du mois de juin, ou du moins pas comme le couple l’aurait rêvé.

L’un et l’autre espéraient faire les choses en grand, dans le respect de la coutume, en réunissant leurs proches à chaque étape de la préparation du mariage. Ils ont dû revoir leurs ambitions à la baisse. C’est en tout petit comité que le couple se dira « oui », au cours d’une cérémonie discrète à la municipalité.

Héla n’aura pas l’occasion de défiler en tenues traditionnelles : depuis deux mois, elle n’a pas pu boucler ses préparatifs et essayer certaines de ses robes. « Et pourtant, j’avais hâte d’aller au hammam avec mes amies, de les retrouver à la cérémonie du henné et de conclure le cycle des soirées par une superbe fête, soupire-t-elle. Nous avions même réservé une troupe musicale connue ! »

Bien que ses copains lui préparaient un mémorable adieu au célibat, Maher est plus pragmatique. « Nous avons loué et aménagé un appartement, c’est un investissement. Nous ferons la fête plus tard, en revoyant à la baisse nos exigences », philosophe le jeune homme, qui garde le moral : « Avec les économies réalisées, nous ferons un plus beau voyage de noces dès que les vols reprendront ! »

Annulations en série

Maher et Héla ont fait leurs comptes : ils ont perdu les arrhes versés lors de la réservation du lieu choisi pour la fête finale, l’apothéose des cérémonies, prévue pour 300 convives. « Je réalise 90 % de mon chiffre d’affaires annuel sur la belle saison. Si je restitue les acomptes pour désistement, je serai ruiné », justifie le propriétaire d’une salle.

Certains couples ont maintenu leur soirée, mais ont réduit drastiquement leur budget

Lui s’en tire à bon compte comparé à d’autres opérateurs de l’événementiel privé. « Les annulations ont débuté fin février, et nous n’avons enregistré aucune nouvelle commande, déplore Karim Chelly, manager de Tapis Rouge. Nous avons proposé un report à nos clients. Certains ont maintenu leur soirée, mais ont réduit drastiquement leur budget. » En temps normal, les familles ne lésinent pas sur les dépenses, parfois somptuaires. En Tunisie, un mariage qui se respecte revient à plus de 8 000 euros en moyenne.

En Tunisie, un mariage coûte en moyenne plus de 8 000 euros.

© Hichem

Décorateurs, fleuristes, voituriers, photographes, musiciens, DJ, techniciens son et lumières : c’est toute la chaîne des intervenants qui est mise à mal. Car l’essentiel de leurs revenus annuels provient des événements privés et familiaux. Karim Chelly fulmine que le gouvernement n’ait pas tenu compte de tous ces petits métiers à l’arrêt depuis trois mois : « Nous ne sommes classés ni avec le tourisme ni avec la culture ! »

Aussi, les acteurs du secteur veulent faire entendre leur voix et alerter les autorités publiques sur la précarité de leurs emplois et leur absence de visibilité. Le 14 mai, un musicien qui courait le cachet s’est suicidé, honteux de ne plus pouvoir faire vivre sa famille. « Moi je végète en attendant que le téléphone sonne », se désole un DJ familier des « soirées jeunes » qui se sont greffées aux multiples étapes d’un mariage, de la henna au dîner de gala. Dans un milieu où le bouche-à-oreille compte, la paralysie est d’autant plus forte que le confinement a clos tous ces lieux où l’on pouvait rencontrer d’éventuels clients.

Vague de reconversions

En attendant d’y voir plus clair, la cantatrice et bookeuse d’artistes Sherazade Amous a lancé Klink.tn, une start-up qui propose des concerts en ligne payants. « On n’aura pas de baisse de chiffre d’affaires, on est à zéro », ironise l’artiste.

La plateforme draine à ce jour 9 000 abonnés et permet, au minimum, d’assurer d’ici à la reprise un peu de visibilité aux professionnels du spectacle. Sherazade Amous regrette que les musiciens ne puissent pas se produire dans les restaurants. « La musique rapproche les personnes », plaide-t-elle.

Mohamed Boulares en sait quelque chose. Le trio de musiciens dont il fait partie fait fureur dans les soirées privées, mais son contrat avec un hôtel a été suspendu. « Les gens aiment la fête, ils sont en manque et vont essayer de se rattraper », se console le luthiste.

D’autres, beaucoup moins confiants, ont entamé leur reconversion. Wassim Riahi n’organise plus de spectacles, mais propose un service de conciergerie via les réseaux sociaux. La « crooneuse » Selima s’est reconvertie en traiteur, avec livraison à domicile, au moins durant le mois de ramadan.

« En réalité, la situation est absurde car les particuliers organisent toujours des fêtes dans les maisons de campagne ou dans les jardins, sans aucun contrôle », lâche, amer, un traiteur. Mais le professionnel espère se rattraper en juillet : il prépare un banquet de 200 personnes pour des fiançailles dans le parc d’une villa.

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