Politique

Burundi : Pierre Nkurunziza, mystérieux jusqu’au bout

Pierre Nkurunziza et Evariste Ndayishimiye, candidat du CNDD-FDD (au pouvoir) pour la prochaine présidentielle, au stade de Bugendana, dans la province du Gitega, le 27 avril 2020.

Pierre Nkurunziza et Evariste Ndayishimiye, candidat du CNDD-FDD (au pouvoir) pour la prochaine présidentielle, au stade de Bugendana, dans la province du Gitega, le 27 avril 2020. © Evrard Ngendakumana/Reuters

En 2015, le régime de Pierre Nkurunziza chancelait. Cinq ans plus tard, étouffant toute contestation, le président burundais a retourné la situation à son avantage et s’apprête à passer la main. Mais avait-il vraiment le choix ? Retour sur un mandat chahuté.

En ce 27 avril, à Bugendana, dans la province de Gitega, le parti au pouvoir au Burundi lance en grande pompe sa campagne pour l’élection présidentielle du 20 mai. Militants, cadres, généraux… Tout le gratin du CNDD-FDD est réuni pour accueillir Évariste Ndayishimiye, dauphin désigné de Pierre Nkurunziza.

Après quelques minutes d’attente, les deux hommes font leur apparition devant une foule en liesse, chacun arborant une chemise à l’effigie de l’autre. Le pas dynamique, le buste droit, le président sortant savoure l’instant. Il n’a pas oublié qu’il y a tout juste cinq ans, son régime vacillait et qu’il s’en est fallu de peu pour qu’il ne soit emporté.

Destitution et confusion

C’était le 13 mai 2015. Le chef de l’État avait embarqué à 6h30 à bord de son avion, direction Dar-es-Salaam. Depuis quinze jours, le Burundi était secoué par des manifestations hostiles au troisième mandat qu’il avait annoncé vouloir briguer, en violation de l’accord de paix d’Arusha signé en 2000 et malgré un parti divisé sur la question.

Convaincu de son bon droit, Pierre Nkurunziza semblait déterminé à imposer son choix lors d’un sommet extraordinaire de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), organisé en Tanzanie.

Manifestation contre un troisième mandat du président Nkurunziza en mai 2015, à Bujumbura.

Manifestation contre un troisième mandat du président Nkurunziza en mai 2015, à Bujumbura. © Jennifer HUXTA/REDUX-REA

Il est 13h30, ce 13 mai, lorsque la nouvelle tombe : le général Godefroid Niyombare, ancien chef d’état-major sèchement débarqué de la direction des renseignements trois mois plus tôt, annonce à la radio la destitution de Pierre Nkunrunziza. S’ensuivent deux jours d’affrontements, de confusion et de folles rumeurs, qui se soldent par la reddition des putschistes. Le président burundais l’a échappé belle.

Cet ancien professeur de sport, qui a rejoint le maquis en 1995, s’était pourtant bâti l’image d’un leader insubmersible et sûr de lui. C’est cette assurance propre aux gens qui s’estiment « choisis », ainsi qu’un certain sens tactique, qui lui ont d’ailleurs permis de tenir face à un parti rompu aux règlements de comptes.

En 2014 déjà, après l’échec – à une voix près –  de son projet de révision constitutionnelle, plusieurs cadres du parti avaient réclamé les têtes de deux de ses plus proches collaborateurs : le redouté Adolphe Nshimirimana, alors patron des renseignements, et Alain-Guillaume Bunyoni, ex-chef de la police.

N’ayant rien voulu céder, Nkurunziza a bien failli tout perdre en mai 2015

Plutôt que d’obtempérer, mais soucieux de calmer le jeu, Nkurunziza les avait habilement replacés à des postes de moindre envergure. Il ignorait alors que ces deux sécurocrates joueraient un rôle clé quelques mois plus tard dans la sauvegarde de sa présidence.

Dans le même temps, pendant les longs mois qui ont précédé la crise de 2015, le président burundais n’a pas hésité à rabrouer les cadres modérés du CNDD-FDD ainsi que le très respecté général Niyombare, tous venus l’alerter sur les dangers d’un troisième mandat.

N’ayant rien voulu céder, Nkurunziza a donc bien failli tout perdre en ce mois de mai 2015. « Il y a eu une peur réelle dans les rangs du pouvoir, explique une spécialiste du Burundi. C’est à cette époque qu’il s’est recroquevillé sur ses généraux du maquis, sur sa femme, sa famille et la religion. »

Disparition publique et prudence

Retranché dans son fief de Buye, dans le nord du Burundi, Pierre Nkurunziza, habituellement prompt à se mêler à la population, disparaît un temps de l’espace public. Délaissant Bujumbura, cette capitale qu’il n’a jamais réellement appréciée et qui s’est trouvée au cœur du soulèvement, il redouble de prudence. Itinéraire modifié à la dernière minute, faux convois, mutisme de son entourage… Son régime se « bunkérise » et réprime à tout-va.

L’idée d’un complot ourdi de l’extérieur fait fureur

Les violences s’accentuent encore après la mort d’Adolphe Nshimirimana le 2 août 2015, dans une attaque à la roquette, et tout au long de l’année 2016, au point qu’en septembre l’ONU se décide à mettre sur pied une commission d’enquête. Avec peu de succès, reconnaît l’Algérien Fatsah Ouguergouz, qui la préside entre 2016 et 2017 : « La position du gouvernement burundais était que, n’ayant pas été associé à la négociation de la résolution portant création de la commission, il ne lui reconnaissait ni légitimité ni existence, explique-t-il. Pour le Burundi, la commission n’existait tout simplement pas et il n’y avait donc pas lieu de collaborer avec elle. »

Face à une communauté internationale de plus en plus critique, Pierre Nkurunziza réplique par des discours souverainistes et multiplie les attaques à l’encontre du voisin rwandais, accusé de soutenir les putschistes. Dans un CNDD-FDD remilitarisé, convaincu d’être seul contre tous, l’idée d’un complot ourdi de l’extérieur fait fureur.

À l’exception d’un déplacement éclair en juillet 2017 en Tanzanie, soutien historique du CNDD-FDD, le président burundais boude donc tous les sommets internationaux, laissant à son premier vice-président, Gaston Sindimwo, le soin de le représenter. Peu de diplomates ont encore accès au chef de l’État ou à son entourage proche.

Guerre d’usure diplomatique et politique

Insaisissable, Pierre Nkurunziza fait mine de jouer le jeu de la discussion voulue par l’EAC pendant trois ans, avec le chef de l’État ougandais Yoweri Museveni dans le rôle du médiateur et l’ex-président tanzanien Benjamin Mkapa dans celui du facilitateur. Mais de dialogue, ce processus n’a que le nom. Opposition et pouvoir rivalisent de méfiance dans ce qui tourne à la guerre d’usure diplomatique et politique.

Mkapa finit par jeter l’éponge en novembre 2018. Quant aux adversaires de Pierre Nkurunziza, ils ressortent de cette interminable séquence plus divisés qu’en 2015, quand la création en exil du Cnared (Conseil national pour le respect de l’accord d’Arusha pour la paix et la réconciliation au Burundi et de l’État de droit) avait soulevé de nombreux espoirs.

Une à une, les poches de résistance ont donc cédé et Nkurunziza, qui dans le maquis avait acquis l’étonnant surnom de Muhuzu (le «réconciliateur», en kirundi) pour sa capacité à arrondir les angles, est parvenu à asphyxier la contestation. Au point de songer à un quatrième mandat ? Le projet de nouvelle Constitution, voté par référendum en mai 2018, semblait fait pour. Nkurunziza avait promis de ne pas se représenter – « le président n’a qu’une parole », répétait-on dans son entourage –, mais les sceptiques étaient encore nombreux.

Ambitions douchées

Alors que s’est-il passé ? Le chef de l’État, qui a depuis 2015 surmonté tous les obstacles, a-t-il craint de trop forcer sa chance et son destin ? Certaines sources, bien introduites au sein du CNDD-FDD, suggèrent que le référendum de 2018 n’a pas donné lieu au raz-de-marée espéré et aurait douché les dernières ambitions de Pierre Nkunrunziza. Et qu’il n’avait pas non plus le plein soutien du parti et des puissants généraux burundais.

« Le CNDD-FDD ne s’est jamais remis des fractures de 2015, analyse un ancien proche collaborateur du chef de l’État. Nkurunziza ne pouvait plus poursuivre dans cette voie. » « 2015 a été une fuite en avant du régime, ajoute Gervais Rufyikiri, ex-président du Sénat burundais. Cela devait prendre fin. »

Le 13 mai 2015 à Musaga, un quartier de Bujumbura.

Le 13 mai 2015 à Musaga, un quartier de Bujumbura. © Jennifer Huxta / AFP

Mais encore fallait-il que Pierre Nkurunziza parvienne à relever un triple défi : imposer un candidat que l’armée accepterait, qui ne constituerait pas une menace à l’influence qu’il entend continuer à exercer et qui lui offrirait suffisamment de garanties vis-à-vis de la justice internationale. « Le spectre de la CPI a accentué la cassure au sein du CNDD-FDD entre les personnalités impliquées dans des dossiers compromettants et ceux qui n’ont rien à voir avec ces derniers et n’ont pas envie de payer pour les autres », assure un connaisseur du dossier.

Plusieurs scénarios ont alors été évoqués. Des rumeurs insistantes ont même prêté au chef de l’État la volonté d’imposer sa femme, Denise Bucumi Nkurunziza. Révérende de l’Église du Rocher, elle a gagné en visibilité ces dernières années. Mais il est difficile d’imaginer que cette solution, quoique fort sécurisante pour Pierre Nkurunziza, ait pu recevoir l’assentiment des généraux burundais.

Un profil plus politique, comme celui de Pascal Nyabenda, président de l’Assemblée nationale, offrait aussi certaines garanties et aurait eu les faveurs de Nkurunziza. Mais l’homme n’étant pas passé par le maquis, il n’avait que peu de chances.

Restait donc le profil d’un général, un quinquagénaire comme Nkurunziza, auréolé d’un passage remarqué dans la clandestinité. Proche du chef de l’État, dont il a été ministre et directeur de cabinet (militaire puis civil), doté d’une bonne connaissance du parti, puisqu’il en était le secrétaire général depuis 2016, Ndayishimiye cochait toutes les cases – celles du parti tout du moins.

Favori du scrutin du 20 mai, ce dernier n’a jusqu’à présent montré aucune volonté de se démarquer de celui qu’il a appelé son « Moïse » le jour de son investiture comme candidat du parti.

Les premiers indices sont peut-être à chercher ailleurs. Comme sur les listes du parti pour la députation, où de nombreux cadres du CNDD-FDD ont été oubliés (c’est le cas de Pascal Nyabenda, mais aussi de Révérien Ndikuriyo, le président du Sénat, et de Willy Nyamitwe, conseiller en communication de Nkurunziza).

Parti opaque

Faut-il y voir les prémices d’un changement ? Il est trop tôt pour le dire, d’autant que le CNDD-FDD est un parti opaque, peu enclin à se justifier, et que l’urgence est pour lui de battre dans les urnes le CNL (Conseil national pour la liberté) d’Agathon Rwasa, qui surprend par la foule qu’il draine et le discours offensif qu’il tient depuis le début de la campagne, en dépit de la répression dont il fait l’objet.

Nkurunziza a su assurer ses arrières

Mais Nkurunziza a toujours su faire preuve d’instinct de survie – n’a-t-il pas, par trois fois, échappé à la mort ? Il a donc pris le soin d’assurer ses arrières. En janvier, l’Assemblée nationale burundaise a adopté un projet de loi lui garantissant une retraite dorée – à commencer par une villa « de standing », une allocation de 500 000 euros et, pour le reste de sa vie, une indemnité égale aux émoluments d’un député.

Quelques semaines plus tard, il a été élevé au rang de «guide suprême du patriotisme», ce qui lui assure le contrôle du Conseil des sages, l’organe qui oriente la politique du CNDD-FDD.

Autrement dit, l’insondable Pierre Nkurunziza s’est assuré une place au cœur du système. Continuera-t-il à peser sur la gestion du pouvoir ? Personne, à Gitega, ne se risque à répondre à cette question, même si d’anciens collaborateurs de Ndayishimiye assurent que ce dernier n’a jusqu’à présent pas fait la preuve d’un leadership très affirmé. S’accommodera-t-il d’un tel bicéphalisme en cas de victoire le 20 mai ? Cela reste à prouver.

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