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Cet article est issu du dossier «Finance - Six mois qui ont ébranlé la BAD»

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Banque de développement

« N’ont-ils pas honte ? » – Cinq arguments décisifs de la défense d’Adesina

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Le président de la BAD, Akinwumi Adesina, à Berlin, en octobre 2018.

Le président de la BAD, Akinwumi Adesina, à Berlin, en octobre 2018. © Inga Kjer/Photothek via Getty Images

En proie à de graves accusations portées par un groupe de salariés, le président de l’institution panafricaine se défend de toute irrégularité et répond pied à pied à ses détracteurs.

Réticent à répondre publiquement aux accusations de ses détracteurs, Akinwumi Adesina s’est fendu d’un long mémorandum confidentiel envoyé le 8 avril au Comité d’éthique du conseil d’administration de la Banque africaine de développement (BAD).

Dans ce plaidoyer pro domo détaillé (18 pages d’arguments suivies de 240 pages d’annexes), il répond tant aux accusations de violation des règles statutaires de la BAD qu’aux plus nombreuses objections concernant tant sa gouvernance, ses choix de collaborateurs que son mode de gestion. Jeune Afrique revient sur les cinq moments forts de sa défense.

  • Traitement préférentiel 

« Dans le nouvel organigramme introduit par le Président [Adesina], le bureau national du Nigeria est maintenant une entité autonome […]. Certes, le Nigeria est le plus grand pays de la BAD […], mais il n’est pas clair que cela justifie un traitement préférentiel », notent les auteurs de la « Dénonciation ».

En réponse, Akinwumi Adesina rappelle : « La décision d’ouvrir un département pays au Nigeria a été prise par le Conseil d’administration sous la direction du président Kaberuka, mon prédécesseur. […] Je ne peux pas avoir violé le code d’éthique pour avoir mis en œuvre une décision du Conseil prise avant mon entrée en fonction. Une telle allégation porte les marques les plus profondes de la gratuité. »

Ma femme vit à Abidjan et non en Afrique du Sud. Les lanceurs d’alerte n’ont-ils pas honte ?

Dans leur missive, les « salariés inquiets » de la BAD s’émeuvent du « traitement préférentiel » accordé à Maria Mulundi, une collaboratrice de longue date d’Akinwumi Adesina, membre de son équipe de transition avant d’être nommée directrice de cabinet, puis chargée des missions spéciales. « D’après nos informations, la mission « spéciale » qui lui a été confiée par le président est de s’occuper de son épouse, Grace Adesina, actuellement en Afrique du Sud ». Dans son courrier, Akinwumi Adesina rappelle : « Ma femme vit à Abidjan et non en Afrique du Sud. Les lanceurs d’alerte n’ont-ils pas honte ? Une fois de plus, cette allégation est un exemple du type d’allégation que tout décideur devrait ignorer parce qu’elle ne repose sur aucun fait objectif et établi. »

  • Lobbying et campagne

L’un des points controversés soulevés par les lanceurs d’alerte concerne les nombreux voyages réalisés par Akinwumi Adesina et un supposé « lobbying politique » en faveur de sa réélection. « Il utilise les opportunités qu’offrent ces voyages pour rencontrer les chefs d’État de la région et faire des promesses financières […] pour obtenir un soutien en vue de sa réélection pour un second mandat et pour étouffer la concurrence », s’étaient indignés les lanceurs d’alerte.

Dans une réponse tout aussi courroucée, Akinwumi Adesina accuse ses détracteurs de mettre « en cause l’intégrité, le leadership et l’honnêteté de 16 présidents africains et de la Cedeao », qui lui ont apporté leur soutien à la fin de décembre. Le manager nigérian rappelle au demeurant que, en février 2020, il a obtenu l’appui unanime du « Conseil exécutif de l’Union africaine, composé de 55 ministres des Affaires étrangères ». « En suivant la logique bancale des lanceurs d’alerte, on pourrait en déduire que j’ai soudoyé tous les 55 présidents africains. Cette allégation met en évidence un mépris dégradant pour l’Afrique, les Africains et les dirigeants africains », s’est-il ému.

  • Les amis du président

Les « lanceurs d’alerte » ont dénoncé les recrutements et dispensations accordées à divers cadres de la Banque, en raison, selon eux, de leur proximité avec le président de l’institution. Il en va ainsi du recrutement et de la promotion du Nigérian Martin Fregene, directeur du département de l’agriculture présenté comme le beau-frère d’Adesina, ou encore de Victor Oladokun, ami de longue date du dirigeant nigérian et ex-directeur de la communication.

Concernant le premier, les salariés inquiets soulignent : « Il n’est pas clair si, au cas où elle serait confirmée, l’affiliation familiale était divulguée lors du processus de recrutement ou si elle a joué un rôle dans les promotions ». « Tout d’abord, M. Fregene n’est PAS mon beau-frère », répond Akinwumi Adesina, qui rappelle ensuite que le cadre nigérian est « un généticien de classe mondiale, internationalement reconnu pour ses travaux sur la génétique végétale du manioc », qui, « contrairement à l’allégation contenue dans la dénonciation, n’a pas été « nommé directeur de l’agriculture », mais « a participé à un processus concurrentiel transparent organisé à l’échelle mondiale », soumis à « un examen rigoureux et indépendant fait par un jury » ».

Victor Oladokun.

Victor Oladokun. © AFDB

Au sujet de Victor Oladokun, parti à la retraite au début de 2020, le patron de la BAD reconnaît leur lien d’amitié depuis leurs années à l’université, mais rappelle que « rien dans le règlement de la Banque ne dit qu’être l’ami de quelqu’un qui se fait recruter est contraire au règlement », qui n’exclut selon lui que le recrutement d’un « un membre direct de la famille, une épouse, un mari, un fils ou une fille ».

Il rappelle en outre que ce dernier a été appelé d’urgence comme consultant, à la suite de la démission « brusque » du directeur de la communication au début de 2017, afin d’assurer l’organisation des assemblées annuelles en Inde. Par la suite « M. Oladokun a postulé au poste de directeur de la communication, qui a été publié à l’échelle internationale et ouvert à la concurrence. Le président ne faisait pas partie du comité de sélection ni du jury d’entretien indépendant » qui « a déclaré à l’unanimité que Victor était le meilleur candidat et avait obtenu la meilleure note parmi tous les candidats ».

Un autre point soulevé par les lanceurs d’alerte a particulièrement irrité le président de la BAD : la durée des séjours à l’étranger de certains cadres, notamment le vice-président chargé du développement régional, l’Égyptien Khaled Sherif. « Le président ne contrôle ni ne gère les congés du personnel comme le font les ressources humaines », a martelé Akinwumi Adesina, avant de rappeler : « La vérité est que le vice-président avait des problèmes personnels de santé dont il devait s’occuper (sa vie privée doit être respectée), ce qui l’obligeait à s’absenter pendant de longues périodes, selon les besoins. »

  • Passations de marchés controversées

Les lanceurs d’alerte ont relevé, dans leur courrier, certains marchés controversés. Il s’agit d’un contrat de plus de 5 millions de dollars avec le semencier suisse Syngenta, payé par la BAD malgré le non-respect des conditions d’attribution de ce marché, et de deux contrats attribués de gré à gré pour 2,1 millions de dollars à la société kényane de recrutement Career Connections par David Ssegawa, alors directeur des ressources humaines, autorisé à démissionner alors qu’une enquête aurait été diligentée contre lui.

il n’y avait absolument aucune enquête sur David Ssegawa lorsqu’il a démissionné [en novembre 2018]

Dans le premier cas, Akinwumi Adesina défend le paiement réalisé en faveur de Syngenta, rappelant que, en dépit de l’entorse aux règles de passation des marchés, la qualité des produits fournis et les résultats positifs de la campagne agricole qu’ils ont permis plaidaient en faveur d’un règlement de la facture. Selon Adesina, le groupe suisse menaçait la banque de poursuites judiciaires pour violation d’obligation contractuelle. « J’ai demandé au vice-président principal de discuter avec toutes les parties concernées et de veiller à ce que les bonnes décisions soient prises […] afin de protéger la réputation de la Banque et de s’assurer que celle-ci ne soit pas exposée à des poursuites judiciaires qui pourraient nuire à sa réputation et mettre en péril ses privilèges et immunités », s’est-il défendu.

David Ssegawa

David Ssegawa © afdb

Concernant l’entreprise kényane, Adesina affirme qu’il « n’y avait absolument aucune enquête sur David Ssegawa lorsqu’il a démissionné [en novembre 2018], et aucune investigation n’était envisagée ». Certes, un audit de ces contrats a été lancé, « en raison de rumeurs généralisées selon lesquelles il aurait attribué ces marchés de manière frauduleuse et serait en effet le propriétaire de la société ». Cependant, rappelle le patron de la BAD, « le rapport de cette enquête [lui] été remis […] le 24 mars 2020, deux ans après le départ de David Ssegawa », et dément le caractère inapproprié de l’attribution de ces contrats. « Comment le président aurait-il pu, comme on le prétend, accepter sa démission en raison d’une enquête, alors que celle-ci n’avait pas encore été ouverte au moment des faits et n’a été conclue que deux ans après sa démission ? » s’étonne Akinwumi Adesina.

  • Appel à des sanctions

Dans son courrier au comité d’éthique, le patron de la BAD fait référence à deux points majeurs de la « politique de dénonciation d’abus » de la banque. Il rappelle ainsi que la confidentialité de l’identité du dénonciateur peut être levée, en cas notamment « d’accusation mensongère ».

En outre, il note que selon ce règlement : « Tout membre du personnel qui se livre à des affirmations gratuites ou sans l’intime conviction que les informations fournies sont vraies est passible de sanctions disciplinaires, conformément aux règlements de la Banque. »

Nul doute que les auteurs de la dénonciation y verront un appel à des représailles. Fustigeant une dénonciation qui « regorge d’exemple d’allégations gratuites ou non fondées sur des faits objectifs et établis, ou d’allégations qui sont en fait réfutées par des faits objectifs et établis », le patron de la BAD a assuré au comité d’éthique : « J’ai la conscience tranquille. »

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