Économie

[Tribune] Aucun pays ne doit avoir à choisir entre sauver des vies et rembourser des dettes

| Par Jeune Afrique
Mis à jour le 10 mai 2020 à 16h47
Un agent d'entretien désinfecte une mosquée à Dakar, au Sénégal, le 1er avril 2020.

Un agent d'entretien désinfecte une mosquée à Dakar, au Sénégal, le 1er avril 2020. © Sylvain Cherkaoui/AP/SIPA

Les ministres des Finances et du Développement de 16 pays africains signent cet appel à doter l’Afrique de moyens pour amortir l’impact de la crise et amorcer une reprise rapide et vigoureuse.

La tribune est co-signée par les ministres des Finances et/ou les ministres du Développement des pays suivants : Angola, Cameroun, Djibouti, Égypte, Éthiopie, Gambie, Ghana, Kenya, Mali, Namibie, Niger, Rwanda, Sénégal, Seychelles, Sierra Leone et Tunisie.

Alors que la pandémie de Covid-19 frappe le monde entier, elle envoie en chute libre de nombreuses économies africaines qui enregistrent de très bons résultats depuis plusieurs années. Le Fonds monétaire international (FMI) prévoit que la croissance mondiale se contractera de 3 %, et les pays développés seront les plus touchés, enregistrant une contraction deux fois supérieure (6,1 %). L’économie mondiale est en crise et des mesures audacieuses dans tous les secteurs sont nécessaires pour appuyer le retour à la croissance.

Ce ne sont pas seulement les économies africaines dans leur ensemble qui sont touchées par les conséquences de la pandémie, mais tous les secteurs productifs – y compris le tourisme qui fournit des recettes fiscales et des devises fortes à de nombreux pays et emploie des millions de personnes en Afrique -, souffrent. L’effondrement des prix des matières premières et des envois de fonds a encore aggravé la situation de nombreux pays dont les réserves s’épuisent rapidement.

La Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique (CEA) prévoit que, dans toute l’Afrique, la croissance se contractera de 1,8 % en 2020 et environ 28 millions de personnes supplémentaires tomberont dans la pauvreté, tandis que le chômage augmentera encore de 40 %.

Les gouvernements ont besoin de liquidités et ils en ont besoin maintenant

Les conséquences sur les économies seront graves, des moyens de subsistance seront détruits sur tout le continent et la cohésion sociale sera menacée si des moyens et des politiques ne sont pas mis en place d’urgence pour planifier et engager de manière coordonnée la réaction à ces pressions.

Le défi à relever d’urgence aujourd’hui pour les décideurs politiques sur le continent est de contenir les effets immédiats de la crise et de commencer à jeter les bases de la relance. Il faudra pour cela des actions nationales rapides, complétées par le soutien de la communauté internationale.

Répondre aux besoins de liquidités des pays africains

Les gouvernements ont besoin de liquidités et ils en ont besoin maintenant. Les pays africains ont lancé des politiques d’auto-assistance pour gérer la crise. Les mesures prises consistent notamment à résoudre les problèmes dans le secteur de la santé, à réduire l’impact sur les familles vulnérables grâce à des filets de sécurité sociale supplémentaires, à accorder des exonérations ou des exemptions fiscales aux entreprises, ainsi que des facilités de financement bon marché pour les entreprises touchées, notamment les PME. Les banques centrales africaines ont pris des mesures pour accroître les liquidités et faciliter les moratoires ou la restructuration des prêts aux entreprises et des prêts aux particuliers.

Des plans de relance généreux ont déjà été initiés par les gouvernements, représentant en moyenne 2 à 10 % du PIB dans de nombreux pays, de l’Égypte à l’Afrique du Sud, du Sénégal à Djibouti. Ces mesures de relance budgétaire, dans un contexte de blocage économique – où aucune recette supplémentaire n’est perçue – exercent une pression indue sur des budgets déjà très sollicités.

Par conséquent, les gouvernements doivent mobiliser massivement des ressources nouvelles et supplémentaires auprès de partenaires multilatéraux, bilatéraux et commerciaux. D’où la nécessité de suspendre le service de la dette pendant deux ans, jusqu’à ce que l’ampleur de la pandémie et de la crise économique soit pleinement comprise. Aucun pays ne doit être contraint à choisir entre sauver des vies et rembourser des dettes.

Avant la crise, de nombreux gouvernements se concentraient sur des actions essentielles, à savoir construire des sociétés prospères en améliorant les services d’infrastructure, l’énergie, la connectivité, la technologie et l’éducation. Au cours de la décennie précédente, l’accès à l’énergie est passé d’environ 30 % à 70 % au Kenya, au Sénégal et en Côte d’Ivoire par exemple. Le chemin de fer qui relie Djibouti à l’Éthiopie a amélioré la connectivité dans la Corne de l’Afrique, tout comme le pont Sénégambie. Du port de Mombasa, au Kenya, au port de Lomé, au Togo, et au port de Tema, au Ghana, l’activité portuaire a doublé alors que l’activité économique s’est intensifiée sur le continent.

Le moratoire sur la dette bilatérale est un premier pas, il faudra aller plus loin

Les ministres des Finances de pays africains ont appelé à des mesures de relance budgétaire représentant 100 milliards de dollars. Le FMI a déjà accordé un allègement de la dette aux 17 pays à faible revenu du continent et a versé, par le biais d’autres mécanismes, plus de 17 milliards de dollars en financement d’urgence pour aider les pays à faire face au Covid-19. Le G20 a approuvé un moratoire de neuf mois sur la dette bilatérale de certains pays émergents jusqu’à la fin de l’année 2020, ce qui constitue un bon début.

Pour faire écho aux appels de plusieurs dirigeants africains et internationaux, une annulation de la dette publique de certains pays sera nécessaire

Mais nous devons aller plus loin, comme l’ont demandé les ministres, et inclure 2021 dans ce moratoire, car il est peu probable que les économies soient entièrement remises sur les rails l’année prochaine. Pour être pleinement effective, cette offre de moratoire qui est sur la table doit être précisée et améliorée à plusieurs égards. Pour faire écho aux appels de plusieurs dirigeants africains et internationaux, une annulation de la dette publique de certains pays sera nécessaire. Il faudrait que puissent s’ouvrir sans tarder des négociations au niveau bilatéral et au cas par cas.

Le cas de la dette commerciale internationale

S’agissant de la dette commerciale, il faut également agir car une part importante du service de la dette souveraine de l’Afrique est constituée de la dette commerciale contractée par nos pays auprès des marchés des euro-obligations et des banques commerciales internationales. Pour le continent, cela représente un service de dette de quelque 17 milliards de dollars en 2020. L’Afrique doit protéger son accès chèrement acquis aux marchés financiers internationaux en évitant tout défaut de paiement, qu’il soit volontaire ou non.

À ce jour, plus de 21 pays africains ont émis des euro-obligations. Leurs émissions sont passées de 2,5 milliards de dollars en 2010 à plus de 50 milliards de dollars en 2020. Grâce aux investissements publics massifs permis par ces capitaux et aux réformes qui ont attiré davantage d’investissements privés, y compris des investissements directs étrangers, nous avons créé davantage d’emplois et sorti des millions de personnes de la pauvreté, et nous avons progressé dans l’indice de développement humain.

L’accès aux ressources des marchés financiers internationaux doit être préservé. L’Afrique, comme les pays développés, a besoin des marchés financiers pour se développer. Grâce à la discipline et à de solides acquis de politique macroéconomique, l’Afrique a réalisé de grands progrès, mais il reste encore beaucoup à faire. La crise ne doit pas remettre en cause ces acquis, ni ébranler la confiance des marchés envers l’Afrique.

Le secteur financier a souvent été un foyer d’innovation en temps de crise, cela peut être encore le cas ici. Un instrument permettant aux pays africains d’assurer le service de leur dette en temps voulu, d’éviter les défauts de paiement, de s’acquitter pleinement de leurs obligations envers leurs créanciers commerciaux tout en ayant accès à des liquidités serait la meilleure option pour tous. Nous encourageons la communauté du développement, le FMI, la Banque mondiale et les autres institutions financières à travailler avec l’Afrique et les marchés pour soutenir ce plan.

Une ou plusieurs structures relais adéquates (véhicules ad hoc) financées de façon appropriée et garanties par des partenaires multilatéraux et bilatéraux pourraient être mises en place, avec comme objectif de refinancer les échéances de la dette commerciale des pays africains tombant en 2020 et 2021, moyennant une conversion de ces dernières en échéances longues à des conditions de faveur ou semi-concessionnelles afin de libérer une marge de manœuvre budgétaire bien nécessaire au cours des deux prochaines années. Ces structures pourraient bénéficier d’un rehaussement de crédit adéquat afin de réduire les coûts de financement.

Nous pourrions également envisager l’utilisation de droits de tirage spéciaux (DTS) combinés à l’effet des garanties afin d’obtenir une structure de financement optimale. Il n’y a aucun doute que nous pouvons surmonter les contraintes applicables et atteindre l’objectif visé si nos partenaires bilatéraux et multilatéraux y travaillent avec nous.

Une solution de prise en charge du service de la dette commerciale pourrait procurer à l’Afrique une marge budgétaire de plus de 44 milliards de dollars en 2020, fournissant ainsi des liquidités immédiates aux gouvernements – une transition immédiate bien nécessaire pour relancer la croissance en Afrique et maintenir la contribution de notre continent à la croissance de l’économie mondiale.

Donner à l’Afrique les moyens d’amortir l’impact de la crise et de jeter les bases d’une reprise rapide et vigoureuse est tout aussi urgent que les efforts déployés pour éradiquer le coronavirus.

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