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Etonnant Maroc

Figure de la gauche tunisienne, Khemaïs Chammari a récemment effectué plusieurs séjours dans le royaume chérifien. Il a découvert un pays qui bouge.

Militant de gauche depuis le début des années 1960, cofondateur du Groupe d’études et d’action socialiste (Geast), plus connu sous le nom de Perspectives tunisiennes (1963-1968), et leader du mouvement estudiantin (1961-1967), Khemaïs Chammari a fait plusieurs séjours en prison sous Bourguiba et sous Ben Ali. Ancien vice-président de la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH) et vice-président de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH), il a été élu député en 1994 sous les couleurs du Mouvement des démocrates socialistes (MDS, opposition). Arrêté en mai 1996 dans le cadre de l’« affaire Moada », il a été condamné à cinq ans de prison et déchu de son mandat de député. Libéré le 30 décembre de la même année, il s’est exilé en France de 1997 à 2003. En 1997, il a obtenu le Prix international des droits de l’homme de la ville de Nuremberg (Allemagne). Il est aujourd’hui consultant auprès de nombreuses institutions internationales (Nations unies, Union européenne, Pnud, FIDH). Ses deux domaines d’expertise sont le développement et les droits de l’homme. C’est à ce titre qu’il a effectué six séjours au Maroc en 2005 et 2006. Il nous livre, ici, ses impressions sur un pays qui bouge. Et étonne.

Je connaissais le Maroc à travers l’idée que je m’en faisais du temps où j’étais jeune militant de gauche, et, par la suite, à travers les Comités de lutte contre la répression au Maroc, très actifs en Europe dans les années 1970-1980, et les relations avec la gauche marocaine, particulièrement l’USFP (Union socialiste des forces populaires). Son local, rue Serpente, à Paris, était, dans les années 1960, le port d’attache des militants de gauche tunisiens qui formeront le groupe Perspectives. C’est donc à travers les amitiés que j’avais nouées avec les militants marocains, ainsi que les luttes que nous avions menées ensemble à l’Aemna (Association des étudiants musulmans nord-africains), que je voyais le Maroc. Pour le jeune républicain que j’étais, le régime monarchique était une incarnation de la féodalité. J’avais gardé cette vision lorsque j’ai visité ce pays pour la première fois au milieu des années 1990. Au cours des deux dernières années, j’y ai effectué plusieurs séjours. Ce fut une découverte. Car beaucoup de choses ont changé entre-temps. En bien, s’entend.

Des avancées dans le domaine des droits de l’homme. En 1991-1992, j’ai lu le premier document du Conseil consultatif marocain des droits de l’homme (CCDH). J’étais ahuri par la tonalité du texte, écrit dans la pure tradition makhzénienne. En quelques années, cette institution a cependant évolué vers une plus grande autonomie.
Il suffit de voir la qualité des débats en son sein ou encore les mécanismes d’autosaisine qu’elle a développés pour s’en rendre compte. Surtout en comparaison avec des institutions similaires dans la région, comme en Tunisie le Comité supérieur des droits de l’homme.
Cela dit, le CCDH a encore du chemin à faire. Par exemple, au lendemain des attentats de Casablanca, en 2003, la riposte du gouvernement a été vigoureusement sécuritaire. Elle a été marquée par les dérapages que l’on sait. Et la réaction du CCDH a été en deçà de ce qu’il aurait fallu qu’elle soit.
Je voudrais cependant revenir au premier constat qui m’a frappé. Comparé aux pays de la région, notamment la Tunisie, le Maroc souffre d’une fracture sociale très préoccupante. Il y a une petite minorité très riche et une grande majorité pauvre, parfois très pauvre, et, entre les deux, une classe moyenne qui ne se développe pas au même rythme.

Le terreau de l’islamisme radical. Dans ce contexte marqué par une importante fracture sociale, les programmes de lutte contre la précarité revêtent un caractère d’urgence. La marge de manuvre du régime reste cependant très limitée. Les intérêts des privilégiés du système étant très importants, notamment dans les domaines foncier et fiscal.
Troisième phénomène inquiétant : la corruption. Au Maroc, on en parle. L’Association de lutte contre la corruption, section locale de Transparency International, mène des campagnes de sensibilisation. Les journaux traitent le sujet et le gouvernement est interpellé à son propos au Parlement.
Ces trois éléments conjugués sont un ferment pour le développement des extrémismes, paradoxalement moins perceptibles en milieux rural que dans les bidonvilles de Casablanca.

Sans illères ni tabous. La situation générale dans le pays est donc fragile et instable. Mais le processus de libéralisation politique mis en route depuis quinze ans est un élément positif à mettre au crédit du régime. Comparée à ce qui prévaut ailleurs au Maghreb et dans le monde arabe, cette évolution est remarquable. Certains articles publiés dans les journaux marocains vaudraient à leurs auteurs, dans des pays voisins, le harcèlement judiciaire, voire la prison.
Un militant tunisien est d’abord frappé par l’existence sur tous les sujets d’un débat contradictoire, qui n’est pas, comme dans d’autres pays, l’apanage de l’élite, puisqu’il est largement relayé par les médias. Pour illustrer mon propos, je prendrai trois exemples. Le premier concerne la Moudawana.
Malgré ses limites (la polygamie n’a pas été formellement supprimée ni l’autorité exclusive de l’homme comme chef de famille), cette nouvelle loi, adoptée au printemps 2003, constitue une avancée indéniable, surtout qu’elle a été promulguée à un moment où le mouvement islamiste était très présent et l’a montré au cours d’une grande manifestation à Casablanca, en 2002, contre cette réforme.
La Moudawana a fait l’objet d’un débat auquel toutes les composantes de la société ont participé. Ce qui a contraint le Parti de la justice et du développement (PJD, islamiste) à la voter. Je dis cela en pensant au CSP (Code du statut personnel) tunisien, adopté il y a cinquante ans. Sa promulgation et ses améliorations successives n’ont jamais donné lieu à un débat aussi large. On remarquera, à ce propos, que la récente campagne de l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD) pour l’égalité successorale a été en grande partie ignorée par les médias.
Deux autres documents sont eux aussi significatifs de la vigueur du débat au Maroc.
Le premier est un rapport réalisé par une cinquantaine de chercheurs de toutes obédiences, avec le concours de la Fondation Friedrich-Ebert : « Le Maroc : scénario 2025. » Fait remarquable : les quatre rapporteurs sont des femmes.
Le second, rapport du cinquantenaire intitulé « Le Maroc possible », a été élaboré par un collectif d’experts dirigé par Abdelaziz Meziane Belfkih, conseiller du roi, mais sans complaisance à l’égard du régime, soulignant les carences et les faiblesses du développement au cours des dernières décennies.
Je rêve qu’un chantier mettant côte à côte des gens d’obédiences diverses soit envisageable un jour en Tunisie, en Algérie ou en Libye, où existe parfois un mur d’incompréhension entre le régime et la société civile.
Un autre sujet fait débat aujourd’hui au Maroc : l’Initiative nationale de développement humain (INDH), l’équivalent du Fonds national de solidarité (FNS) tunisien. Lancée par le roi en mai 2005, l’INDH est un instrument de lutte contre la pauvreté. La société civile ne se soucie pas seulement de la transparence des opérations. Elle veille à ce qu’elle ne devienne pas un simple instrument de récupération politique.
En Tunisie, le FNS reste une initiative régalienne.
Grande vitalité des médias. Le Tunisien qui débarque au Maroc est frappé par la vitalité des médias et, surtout, de la presse écrite. Des tensions épisodiques persistent certes entre le pouvoir et certains journaux. Il n’en demeure pas moins que le lecteur marocain a l’embarras du choix devant la richesse de l’offre éditoriale. Les deux ou trois meilleurs journaux du continent paraissent aujourd’hui au Maroc. Ils conjuguent métier, compétence et audace, en abordant les sujets tabous, et pas seulement politiques. J’ai lu, durant mes séjours au royaume, des enquêtes sur des thèmes aussi délicats que la fortune du roi, la pédophilie, mais aussi des témoignages des protagonistes des attentats de Casablanca en 2003 et les confessions d’un ancien tortionnaire.
Cela me fait penser, non sans quelque nostalgie, à l’amorce d’un âge d’or de la presse tunisienne dans les années 1980, avec des journaux comme Erraï, Le Phare, Démocratie, Le Maghreb, El-Mustaqbal, Le Mensuel, 15-21, et j’en oublie.
Parallèlement, le Maroc a connu, au cours des douze dernières années, une dynamique associative qui n’existe pas dans les autres pays de la région. Ainsi, pour 30 millions d’habitants, le pays compte au minimum 70 000 associations, dont plus de la moitié sont indépendantes. Elles ont un large éventail d’activités allant des microcrédits à la préservation de l’environnement, l’entraide scolaire, la santé Sans oublier les associations féminines et celles de défense des droits de l’homme. On organise au Maroc autant de festivals culturels qu’en Tunisie, à la seule différence que ces manifestations sont aux trois quarts le fait d’associations indépendantes du gouvernement.
Je ne peux m’empêcher de faire une comparaison avec ce qui se passe dans mon pays où, sur les 9 000 associations enregistrées auprès des autorités, douze tout au plus échappent à l’emprise du gouvernement.
Qu’il s’agisse de la solidarité avec la Palestine, d’aide aux victimes du tremblement de terre d’Al-Hoceima, de la lutte contre la peine de mort ou de la ratification du traité de Rome sur la Cour pénale internationale, le mouvement associatif marocain est le moteur de toutes ces actions. Qui sont, par ailleurs, largement médiatisées et trouvent un écho au Parlement.

Équité et réconciliation. Ce sont aussi des associations qui ont joué un rôle pionnier sur des questions aussi sensibles que le processus « Vérité et Justice », la lutte contre l’impunité et la réparation des préjudices subis par les victimes de la répression depuis l’indépendance.
C’est à l’initiative de l’OMDH, de l’AMDH, des Comités des familles des victimes, du Comité Justice pour les victimes de Tazmamart que le Forum pour la Vérité et la Justice a été créé en 1999, présidé à l’époque par Driss Benzekri (il a fait lui-même dix-sept ans de prison), qui prendra la tête de l’Instance Équité et Réconciliation. L’IER, mise en place le 7 janvier 2004, formée de dix-sept membres dont dix anciens prisonniers politiques, a été dotée de moyens non négligeables et d’un mandat large. Son travail a débouché sur 700 pages de recommandations qui portent sur les réparations individuelles, la recherche de la vérité, le travail de mémoire, les réformes pour que les atteintes ne se reproduisent plus et, enfin, les réparations collectives pour les régions les plus touchées par ces atteintes. C’est une première dans le monde arabe et musulman où l’impunité demeure la règle.
Même s’il ne s’agit parfois que d’une catharsis collective, que les noms des tortionnaires ne sont pas cités publiquement, que les perspectives de poursuites judiciaires sont loin d’être évidentes, l’impact des audiences publiques a été considérable, d’autant que celles-ci ont été retransmises en direct à la radio et à la télévision.
Transition démocratique et endiguement de l’islamisme. On ne peut parler du présent et de l’avenir du Maroc sans évoquer la place que pourraient y occuper les islamistes. La question islamiste est complètement éludée en Tunisie ou traitée exclusivement sous l’angle sécuritaire ou de la prévention sociale sous la tutelle de l’État. Au Maroc, dont la situation est potentiellement plus porteuse de menaces, elle est au cur du débat politique. Mais le débat ne se déroule pas dans les coulisses. Il est public. Qu’il s’agisse de la nébuleuse qualifiée de salafiya jihadiya ou du bras de fer engagé entre le pouvoir et le vaste mouvement El-Adl wal-Ihsane (Justice et Bienfaisance) du cheikh Abdessalam Yassine, tout cela fait l’objet d’un débat dans les colonnes des journaux, au sein des partis et des associations. Dans ce débat, les islamistes ne se privent pas de faire entendre leur différence.
Face à l’islamisme, l’élite marocaine essaie de constituer un pôle progressiste, moderniste et séculariste. Car, pour faire face efficacement aux menaces de l’islamisme radical, rien ne peut remplacer la participation citoyenne, loin de toute tutelle étatique.
L’enjeu principal des législatives de 2007 se résume dans la question suivante : quelle place pourrait occuper le PJD dans la configuration institutionnelle qui sortira de ces élections, dont on dit qu’elles se dérouleront dans la transparence ? Avec un PJD majoritaire, les risques d’une dérive vers la théocratie ne devraient pas être négligés, même si les partisans de ce parti aiment mettre en avant l’exemplarité, à leurs yeux, du modèle turc. En revanche, un PJD non majoritaire ne saurait empêcher une accélération de la transition démocratique dans un cadre moderniste et séculier.
En somme – et par-delà les hypothèques de la question du Sahara occidental qui pèsent lourd dans les donnes intérieures maghrébines -, 2007 devrait être un moment de vérité pour la jeune démocratie marocaine.

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