Politique

[Tribune] En Tunisie, la grande crainte du « bond en arrière »

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Par  Frida Dahmani

Frida Dahmani est correspondante en Tunisie de Jeune Afrique.

Abdelkrim Harouni, président de la Choura d’Ennahdha (Conseil consultatif de la formation au référent islamiste), à Montplaisir, le 19 février 2020. Ons Abid

Abdelkrim Harouni, président de la Choura d’Ennahdha (Conseil consultatif de la formation au référent islamiste), à Montplaisir, le 19 février 2020. Ons Abid © Ons Abid

Entre débats sur la liberté d’expression et désaccords politiques, la situation économique de la Tunisie semble loin d’être la priorité. 

C’est la petite musique qui monte et qui inquiète les partis tunisiens. Ces derniers jours, sur les réseaux sociaux, les appels à dissoudre le Parlement se multiplient. Au point d’excéder Abdelkrim Harouni, président de la Choura d’Ennahdha (Conseil consultatif de la formation au référent islamiste), qui prévient qu’« Ennahdha et l’autorité politique du pays n’accepteront pas la violence contre l’État ». Les opposants sont prévenus : toute critique est désormais assimilée à une atteinte au pouvoir.

Abdelkrim Harouni a la mémoire courte : jusqu’en 2012, le même homme haranguait les foules depuis un podium planté sur l’avenue Bourguiba, à Tunis, en s’emportant contre le modèle social, quand son parti siégeait dans la troïka gouvernementale, aux côtés du Congrès pour la République (CPR), et d’Ettakatol, dont est issu l’actuel chef du gouvernement, Elyes Fakhfakh. Pour nombre d’observateurs, la configuration actuelle est la même qu’en 2012-2013, avec une présidence de l’Assemblée confiée à Ennahdha en la personne de Rached Ghannouchi, et un ancien secrétaire général du CPR, Mohamed Abbou, fondateur du Courant démocratique (Attayar), promu depuis ministre d’État.

Un air de déjà-vu

« La politique est une question de perception », avait coutume de dire le président défunt Béji Caïd Essebsi. Ce que perçoivent les Tunisiens est persistant : un glissement vers une configuration similaire à celle de 2012. Hassen Zargouni, patron du cabinet Sigma Conseil, est plus catégorique : « Nous sommes clairement dans la saison 2 de la troïka. Abbou joue les Robespierre, avec un ministère aux larges prérogatives, qui va de la Fonction publique à la Réforme administrative en passant par la Lutte contre la corruption. Ennahdha incarne la carte stabilité et tire les ficelles en coulisses, et obtient ce qu’elle veut en utilisant Abbou et ses menaces. » Cet air de déjà-vu interpelle d’autant plus depuis que le gouvernement s’est pris les pieds dans le protocole de déconfinement de la Tunisie.

Disposition machiste

Le 2 mai, un décret spécifiant les catégories de populations autorisées à circuler librement a exclu les mères de famille avec des enfants de moins de 15 ans. Le tollé provoqué par cette disposition anticonstitutionnelle et machiste a contraint le gouvernement à rétropédaler, arguant d’une malencontreuse coquille. L’association Action et développement solidaire (ADS) y voit plutôt « une tentative, à peine déguisée, de retour aux affrontements idéologiques de la période de la troïka ». « Malgré le principe d’égalité inscrit dans la Constitution, les femmes restent particulièrement ciblées et vulnérables », regrette une militante féministe, qui reçoit des insultes sur sa page Facebook. Au nom de la distanciation sociale, des files d’hommes et de femmes séparés sont apparues devant les magasins. Inimaginable en 2011 encore.

Atmosphère délétère

L’atmosphère politique délétère a été décuplée par les effets de la pandémie de Covid-19. La crise expose au grand jour les failles et la montée du conservatisme. Emna Chargui en a fait l’expérience : la jeune blogueuse vient d’être déférée devant le parquet pour atteinte au sacré et incitation à la violence. Son crime ? Avoir repris un texte humoristique, publié par une Algérienne, « le verset Corona », formulé et mis en page comme une sourate. « C’est un indice dangereux du retour de la politique de la répression et de la muselière », alerte Néji Bghouri, président du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT).

Les défenseurs des droits humains ont en mémoire la condamnation en 2012 de deux blogueurs, Jabeur Mejri et Ghazi Béji, qui avaient partagé sur Facebook des caricatures du Prophète. « Le sujet était censé être clos, s’insurge l’ancien député Souhayl Laaouini. Il faut en finir une fois pour toutes avec les discours identitaires et rétrogrades. Ce que nous sommes, notre identité, ne se discutent pas. » Et le même de dénoncer « un subterfuge pour détourner l’attention des Tunisiens des vrais débats sur la situation socio-économique ». Le pays, nettement appauvri, doit résorber l’impact de la pandémie et trouver les moyens de reconstruire une économie résiliente.

Comme en 2013, la situation actuelle peut-elle aboutir à la dissolution de l’Assemblée des représentants du peuple, comme l’appellent certains ? Hassen Zargouni en doute : « Ceux qui réclament un Bardo 2 sont issus de franges opposées. Ils divergent, sont faibles, sans homogénéité, et n’ont pas réellement identifié leur ennemi. » Le sondeur rappelle que « le choc provoqué par le sang qui a coulé en 2013, avec les assassinats politiques de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, a fédéré les Tunisiens ».

Machines de guerre 2.0

Aujourd’hui, les violences et les menaces se sont déplacées sur les réseaux sociaux, machines de guerre 2.0, et dans l’enceinte de l’hémicycle, à l’encontre entre autres d’Abir Moussi et de son mouvement, le Parti destourien libre (PDL), qui se présente comme le premier opposant aux islamistes. Comme d’autres, la formation peine à faire entendre sa voix ces jours-ci. Covid-19 oblige, les lumières sont temporairement braquées sur les scientifiques. En silence, donc, les partis tournent en rond et s’efforcent de penser l’après. Le politologue Slaheddine Jourchi est pessimiste sur leur capacité de rebond : « Ils ne se sont pas renouvelés, ils n’ont plus rien à vendre, et leur discours se fait de plus en plus pauvre. » Pour lui, « c’est cette inertie qui crée l’effet de marche arrière ».

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