Sécurité

Au Mali, une meilleure couverture aérienne mettrait-elle fin aux massacres dans le Centre ?

Un hélicoptère en appui à une patrouille de la Minusma dans le cercle de Koro, le 5 mai 2020.

Un hélicoptère en appui à une patrouille de la Minusma dans le cercle de Koro, le 5 mai 2020. © Minusma

Dans la région de Mopti, les attaques aux engins explosifs improvisés sont fréquentes. Mais le manque de moyens aériens handicape la surveillance de ce territoire vaste aux routes peu praticables, où les interventions et les évacuations de blessés se révèlent très compliquées.

Déployée au Mali depuis 2013, la mission des Nations unies dispose-t-elle de moyens aériens suffisants ? La réponse est non, si l’on en croit une enquête du Centre pour les civils en conflit (Civic) publiée au début de mai. Ses auteurs en veulent pour preuve le casse-tête organisationnel qu’aura été la tournée du Premier ministre, Boubou Cissé, dans plusieurs cercles de la région de Mopti, en août 2019.

Depuis 2015, la zone est minée par les violences jihadistes et les conflits intercommunautaires. Bamako a donc logiquement sollicité l’aide de la Minusma pour y acheminer par les airs la délégation gouvernementale. Mais, à la veille du départ, la mission a été avertie que le nombre de personnes à transporter passait d’une trentaine à quarante. Elle a donc dû faire venir un hélicoptère qui devait initialement appuyer une patrouille déployée loin de la base de Sévaré. Autrement dit, pendant douze heures (le temps qu’un autre hélicoptère soit envoyé depuis Tombouctou), le Centre s’est retrouvé sans aucun moyen d’évacuation aérienne des blessés.

Cet épisode, décrypté par le Civic, met en lumière le manque d’hélicoptères, d’appareils de surveillance et de reconnaissance de la Minusma, surtout dans le centre du pays. La région, qui est régulièrement le théâtre d’exactions et de massacres de civils, fait pourtant officiellement partie, depuis juin 2019, des « priorités stratégiques » de la mission onusienne (près de 200 personnes ont été tuées dans le seul village d’Ogossagou entre mars 2019 et février 2020).

Environnement complexifié

« Nous sommes une mission de paix qui s’est trouvée déployée dans un environnement complexifié par la présence des terroristes et par des conflits intercommunautaires qui sont souvent nourris et enrichis par les terroristes eux-mêmes, avait déclaré en avril 2019 le chef de la Minusma, Mahamat Saleh Annadif, en marge d’une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU sur le Mali et la situation dans le centre du pays. Nous avons besoin de nous adapter à ce nouvel environnement, et le Conseil de sécurité, je crois, écoutera notre voix et créera les conditions pour une réadaptation, mais fournira également les moyens aériens et d’anticipation qu’il faut au niveau des renseignements. »

« Dans un pays aussi vaste, où les attaques avec des engins explosifs improvisés sont fréquentes, les risques d’inondations élevés et les routes en mauvais état, une bonne couverture aérienne est nécessaire, explique Seán Smith, chercheur au Civic. Pourtant, la Minusma n’a toujours ni hélicoptères de transport militaire, ni hélicoptères d’attaque dans la région de Mopti. Les lacunes aériennes dans cette région obligent la mission à transférer des appareils basés au Nord. » À Gao et à Tombouctou par exemple, la Minusma peut en effet compter sur des hélicoptères pakistanais, salvadoriens et roumains, même s’ils sont réservés pour la plupart à l’évacuation des blessés et au transport de troupes et de matériel militaire.

Guider et sécuriser

La surveillance aérienne serait pourtant un redoutable moyen de dissuasion, assure un élu de la même région sous le couvert de l’anonymat. « Les groupes jihadistes pensent que, grâce aux avions, on peut les observer jusque dans leurs derniers retranchements, poursuit-il. Ils ont même peur de manger dans des plats en aluminium, craignant que le reflet de ceux-ci n’attirent l’attention d’une surveillance aérienne. Avec plus de moyens aériens, nous serions davantage en sécurité. »

Bien sûr, la Minusma n’opère pas seule dans la région. Les moyens aériens de l’armée malienne sont très limités, mais l’opération Barkhane dispose, elle, en plus de ses 5 100 militaires officiellement déployés dans le Sahel, d’une dizaine d’avions de transport tactique et stratégique, de 7 avions de chasse, de 22 hélicoptères et de 3 drones. Certains de ses appareils sont stationnés à Niamey, « d’où le temps de vol jusqu’au Centre relativement court », précise un haut gradé de l’armée française. Mais, selon lui, pour utiliser des moyens aériens avec efficacité, deux autres facteurs sont nécessaires : « Il faut que l’alerte soit donnée et qu’il y ait ensuite des troupes au sol pour guider les avions. Pourtant, lors des dernières grosses attaques, il n’y avait pas eu d’alerte. »

L’appel de l’ONU sera-t-il entendu ?

Il relativise également les grands espoirs fondés sur la couverture aérienne, car il faut aussi des « renseignements humains sur la position des groupes armés ». « Certains pensent qu’avec des drones on peut tout voir. Mais ce n’est pas possible sur un territoire aussi large. Il faut déjà savoir ce que l’on cherche, et où, approximativement, afin d’être efficace. »

Le 19 mai, l’ONU organisera une conférence virtuelle pour encourager les États membres à mobiliser des ressources au profit de la Minusma. La question des hélicoptères y sera abordée. L’appel sera-t-il entendu ? « Plusieurs pays membres rechignent à fournir des moyens aériens car les coûts d’entretien sont élevés dans l’environnement malien, explique Seán Smith. De plus, certains pays européens estiment que les opérations de maintien de la paix des Nations unies ne répondent toujours pas aux standards européens en matière de sécurité des troupes. »

 

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