Société

Achille Mbembe accusé d’antisémitisme : la polémique fait rage en Allemagne

Réservé aux abonnés | | Par
Mis à jour le 06 mai 2020 à 16h44
Achille Mbembe, professeur à l'université Witwatersrand de Johannesburg.

Achille Mbembe, professeur à l'université Witwatersrand de Johannesburg. © Vincent Fournier/JA

Accusé en Allemagne d’antisémitisme pour avoir dressé un parallèle entre l’apartheid en Afrique du Sud et la situation des Palestiniens, l’intellectuel camerounais Achille Mbembe a reçu le soutien de plusieurs grandes figures intellectuelles.

Die Zeit, le Frankfurter Allgemeine, le Süddeutsche Zeitung... Les plus grands journaux allemands se sont saisi de la polémique : Achille Mbembe est-il antisémite ? Le philosophe, historien, politologue et penseur post-colonialiste camerounais est au cœur, depuis la mi-avril, d’une virulente polémique qui agite la sphère politico-médiatique allemande.

Tout a commencé avec une lettre ouverte, signée Lorenz Deutsch, le porte-parole de la politique culturelle du groupe parlementaire FDP (Parti libéral-démocrate) au parlement de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, demandant d’interdire à Achille Mbembe de prononcer un discours lors de la Ruhrtriennale, un important événement culturel estival — qui a depuis été annulé pour cause de pandémie de coronavirus. L’argument de l’élu centriste ? Un passage de Politiques de l’inimitié (éd. de La Découverte, 2016, publié dans une traduction allemande l’année suivante), dans lequel Mbembe, évoquant la politique de colonisation israélienne, estime qu’elle « rappelle à certains égards » l’apartheid en Afrique du Sud. Un parallèle qui, selon l’élu allemand, relève de l’antisémitisme.

« Une campagne de diffamation »

Mais la polémique, qui aurait pu se cantonner aux frontières du parlement du Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, a pris une ampleur nationale lorsque Felix Klein, qui dirige le Commissariat du gouvernement fédéral pour la lutte contre l’antisémitisme — créé en 2018 face à la montée des mouvements d’extrême-droite en Allemagne –, s’est fait l’écho de la demande. « Dans ses écrits universitaires, Achille Mbembe a assimilé l’État d’Israël au système d’apartheid d’Afrique du Sud, ce qui correspond à un schéma antisémite bien connu », a-t-il affirmé dans une interview, assurant que Mbembe « remet aussi en question le droit d’Israël à exister. »

En découvrant ces attaques, j’ai pensé qu’il s’agissait d’un canular

« En découvrant ces attaques, j’ai crû que j’allais vomir, littéralement. Puis j’ai pensé qu’il s’agissait d’un canular », déclare Achille Mbembe à Jeune Afrique. Aujourd’hui, l’intellectuel ne décolère pas face à ce qu’il qualifie de « campagne de diffamation ». Il affirme même que, la polémique prenant de l’ampleur, il a été la cible de menaces et d’insultes à caractère raciste. « Klein s’exprime a partir d’une position d’autorité, mais sur la base d’une ignorance totale des débats académiques », tance Mbembe. 

La polémique « BDS »

Dans la presse allemande, plusieurs commentateurs ont également pointé les positions d’Achille Mbembe sur la campagne « BDS » (« boycott-désinvestissement-sanctions »). Une campagne que Berlin est la seule capitale européenne à bannir, les élus du Parlement ayant considéré que l’appel au boycott économique d’Israël relevait de l’antisémitisme.

Sur ce point, Achille Mbembe ne souhaite pas s’étendre plus avant, aujourd’hui. Sa position est cependant connue. L’intellectuel camerounais a signé, en 2010, une lettre d’universitaires en Afrique du Sud, demandant à ce que l’Université de Johannesburg annule un partenariat avec l’Université Ben Gourion du Neguev en Israël. Cette dernière est en effet accusée par les signataires d’avoir « des liens à la fois avec les Forces de défense israéliennes et l’industrie de l’armement, facilitant structurellement l’occupation israélienne. »

En Afrique du Sud, où Mbembe travaille aujourd’hui avec les équipes de l’université du Witwatersrand, à Johannesburg, la campagne « BDS » est assez populaire. Et il n’est pas rare que le parallèle entre le régime d’apartheid et la situation en Israël soit dressé par des personnalités politiques. « J’ai combattu l’apartheid sud-africain. Je vois les mêmes politiques brutales en Israël », écrivait ainsi, en avril 2019 dans les colonnes du journal britannique The Guardian, Ronnie Kasrils, ancien ministre sud-africain des Services de renseignement et ancien élu de l’ANC, issu d’une famille juive ayant fui les pogroms européens. 

Soutien d’intellectuels

« Jusqu’à preuve du contraire, l’étude comparée des sociétés fait partie intégrale des sciences sociales et humaines. Et comparer n’a jamais signifié établir des équivalences », se défend Mbembe, qui ne cache en rien ses vues sur la situation au Moyen-Orient : « C’est mon refus public de collaborer avec les dispositifs d’oppression dans les Territoires occupés qui m’est reproché. »

Le travail du penseur camerounais connaît un succès grandissant en Allemagne, un pays qui redécouvre des pans entiers de son histoire coloniale, et qui a récemment connu des débats houleux à propos des massacres commis par les colons allemands en Namibie ou encore sur la question de la restitution d’œuvres d’art du patrimoine africain. Depuis une dizaine d’années, Achille Mbembe se rend régulièrement en Allemagne, et collabore occasionnellement avec des institutions allemandes en Afrique, notamment le Goethe Institut, qui a des antennes sur le continent. 

Une présence qui lui a permis, outre le fait de tisser un solide réseau d’amitié intellectuelles, d’asseoir sa réputation et de renforcer sa reconnaissance académique. En 2018, le penseur camerounais s’est ainsi vu décerner le prix de la fondation allemande Gerda Henkel, qui récompense tous les deux ans un chercheur qui s’est distingué dans le domaine des sciences humaines et sociales, pour ses travaux sur la restitution du patrimoine africain.

M. Klein a mal servi la lutte urgente contre le véritable antisémitisme 

Une partie du milieu intellectuel allemand a d’ailleurs pris la plume pour défendre Achille Mbembe face à ce procès en antisémitisme. « Nous considérons que la tentative de M. Klein de présenter le professeur Mbembe comme un antisémite n’est pas fondée », écrivent, ainsi dans une lettre ouverte à Angela Merkel publiée le 30 avril, une trentaine de personnalités se présentant comme « académiciens et artistes juifs d’Israël et d’ailleurs ».

« Outre le préjudice personnel et professionnel » causé à l’intellectuel camerounais, les auteurs du texte — parmi lesquels Eva Illouz, intellectuelle israélienne originaire du Maroc, ou encore Moshe Zuckermann, sociologue israélien — estiment que « M. Klein a mal servi la lutte urgente contre le véritable antisémitisme et compromis l’intégrité de sa fonction ».

« Dangereuse instrumentalisation »

Le 1er mai, c’est un « Appel à la solidarité avec Achille Mbembe » qui a été rendu public, avec, là encore, une trentaine de signataires, parmi lesquels plusieurs des auteurs de la lettre ouverte à la chancelière allemande, dont Gadi Algazi, l’un des premiers « refuzniks » en Israël, passé par la prison pour son refus de servir dans l’armée, devenu depuis une figure du mouvement pour la paix au Moyen-Orient.

L’atmosphère générale en Allemagne n’est guère sereine, comme l’atteste la poussée de mouvements néo-nazis

Des marques de soutien qui n’empêchent pas Achille Mbembe de regretter, avec amertume, que « l’atmosphère générale en Allemagne n’est guère sereine, comme l’atteste la poussée de mouvements néo-nazis et l’inféodation de partis conservateurs et libéraux à des thématiques venues de l’extrême-droite. »

Et le penseur de conclure que cette polémique montre qu’« il y a une dangereuse instrumentalisation de l’antisémitisme dans le but de réduire au silence toute critique de la politique israélienne dans les Territoires occupés. » 

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte