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« Les Jango », conte transgressif de l’écrivain soudanais Abdelaziz Baraka Sakin

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Mis à jour le 12 mai 2020 à 10h34
L'écrivain soudanais Abdelaziz Baraka Sakin© Patrice Lenormand/Zulma Editions

L'écrivain soudanais Abdelaziz Baraka Sakin© Patrice Lenormand/Zulma Editions © Patrice Lenormand/Zulma Editions

Avec « Les Jango », son deuxième roman traduit en français, l’écrivain soudanais, exilé en Autriche, livre un conte socio-politique fiévreux, porté par un admirable exercice de style.

C’est en 2009 qu’est initialement publié Les Jango, le cinquième roman de l’écrivain soudanais Abdelaziz Baraka Sakin – par une maison d’édition égyptienne. Auréolé du prix Tayeb Salih au Soudan la même année, le roman est aussitôt frappé d’interdiction et brûlé en place publique par les autorités ultra-rigoristes du pays.

Et pour cause… Sexe, pédophilie, homosexualité, intersexuation, alcool, tabac ou même questionnements autour de la croyance religieuse et du plaisir féminin s’y mêlent, avec, en toile de fond, une révolte populaire contre le régime en place (pas si fictif, en fin de compte). Autant dire que l’écrivain soudanais met les pieds dans le plat et ne se préoccupe point de la censure. En d’autres termes, il se fait tout naturellement le chantre de ce que doit être la littérature : une arme de transgression.

Mais ce n’est pas là le principal intérêt de cet éblouissant roman. Nous sommes à Al-Hilla, un village où l’on voit, entend, fantasme tant le passé que le présent. C’est là que deux amis de longue date échouent après avoir été renvoyés de leurs postes administratifs et avoir roulé leur bosse au gré de maintes déambulations depuis Gadaref.

Colporteur d’histoires

L’un est un aventurier un brin trop cavalier et l’autre, un introverti peu connaisseur des choses du monde. Ce dernier est le personnage principal, narrateur, colporteur des rumeurs et d’histoires en tous genres qui font battre le cœur de ce village où les « jango », ces ouvriers agricoles dépareillés, illuminés, ivrognes, fêtards, semeurs et cueilleurs de sésame, rythment les saisons, récolte après récolte : « Avec leurs ceintures en similicuir, on les prendrait presque pour des créatures étranges, n’était cet air de famille que leur silhouette partage avec les objets alentour, en particulier les bottes de sésame bien fagotées. »

Au singulier, les « jango » deviennent le « jangojoray » – quoiqu’ils portent divers noms selon la période de l’année et selon les régions où ils occupent les champs. Avec leurs bottes de sésame, ils planent sur la multitude de récits qui composent ce que l’on aurait presque envie de qualifier de roman choral.

Autour d’un unique fil rouge, de multiples intrigues se recoupent, toutes captivantes

C’est en cela que réside le génie d’Abdelaziz Baraka Sakin. Autour d’un unique fil rouge, il arrive à créer de multiples intrigues, qui se recoupent, toutes plus captivantes les unes que les autres. Aussi, les péripéties de notre narrateur – véritable héros romantique –, mêlant découvertes, apprentissage, amour, désillusions et résilience, sont nourries d’une multitude d’autres récits, sortes de contes, attachés aux personnages dont il croise la route.

Wad Amouna, cet éphèbe « qui n’est ni un homme ni une femme » et qui a grandi en prison. Alam Gishi, mystérieuse péripatéticienne éthiopienne dont le pouvoir sur les hommes est effrayant. Addaï, la Mère, ancienne combattante au sein du Front populaire de libération de l’Érythrée, dont la « maison » est source de plaisirs et de luxure. Khamissa la Nubienne, en quête d’orgasmes. Ou Safia, cette jangojoray hermaphrodite si l’on en croit les « cancans », élevée au lait de hyène, au point d’en être devenue une créature mythologique.

« Les Jango » de Abdelaziz Baraka Sakin

« Les Jango » de Abdelaziz Baraka Sakin © Zulma Editions

Réaliste et fantastique

Les marabouts, les djinns et autres manifestations surnaturelles sont évidemment de la partie… Au gré des dialogues, des échanges, des « conférences », chacune de ces histoires se greffent à une trame aux multiples senteurs : sucre, caramel, chicha saveur pomme, marissa, arak, aragi de dattes, gomme arabique, café, cognac éthiopien ou, bien entendu, sésame.

Cet entrelacs de morceaux de vie vécus ou rapportés forme une seule et même botte de sésame dont chaque graine aura été semée puis cueillie par les différents protagonistes. Autrement dit, dans cet ouvrage que l’on peut presque lire comme un recueil de contes, ils sont tous jango !

Et ont tous leur mot à dire : « Comme l’affirme un dicton local : “Les autres sont nombreux, toi tu n’es qu’un.” Alors qui croire ? Les autres ont mille yeux, cinq cents cœurs, des milliers d’amis, mille oreilles, cinq cents bouches, mille pieds et autant de mains… et toi tu es seul. Alors qui croire ? Qui est le mieux placé pour faire la part entre la vérité et le mensonge ? »

Et c’est avec ces mêmes jango que l’on plonge dans une révolte socio-politique qui fait grimacer, sourire, nous laisse abasourdi. Les Jango invite au rire, à la réflexion, à l’imagination mais aussi au rêve. Un rêve aussi réaliste que fantastique.

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