Diplomatie

Crise en Libye : le maréchal Haftar dans l’impasse ?

Réservé aux abonnés | | Par - correspondant à Tunis
Le maréchal libyen Khalifa Haftar a proclamé durant une allocution télévisée, le 28 avril 2020, avoir reçu le mandat du peuple pour diriger son pays.

Le maréchal libyen Khalifa Haftar a proclamé durant une allocution télévisée, le 28 avril 2020, avoir reçu le mandat du peuple pour diriger son pays. © LNA War Information Division/AFP

En difficulté militairement, Khalifa Haftar s’est autoproclamé seul dirigeant de la Libye lors d’une allocution télévisée, le 27 avril. Un coup de bluff qui semble avoir fait flop, aussi bien à l’étranger que dans le pays.

En soixante-douze heures, Khalifa Haftar s’est déclaré vainqueur du jeu de poker libyen, avant d’y mettre fin lui-même. L’homme fort de l’est du pays s’est auto-promu, le 27 avril, seul dirigeant de la Libye, répondant ainsi à « la volonté du peuple », et annonçant au passage le transfert de tous les pouvoirs à son autoproclamée Armée nationale libyenne (ANL).

Actant la mort de l’accord de Skhirat du 17 décembre 2015, le maréchal a décrété caducs les organes politiques associés : le gouvernement d’union nationale (GUN) de son ennemi Fayez al-Sarraj et le Haut Conseil suprême (l’équivalent d’une chambre haute législative) installés à Tripoli, ainsi que l’Assemblée du peuple (chambre basse), basée à Tobrouk, à qui il doit pourtant son grade militaire. Dans la nuit de mercredi à jeudi, le militaire de 77 ans s’est empressé de proposer une trêve dans la bataille de Tripoli, qu’il avait lui-même lancée le 4 avril 2019.

Improvisation

Malgré le premier verset de la sourate 48 du Coran – « Nous t’avons accordé une victoire éclatante » – se référant à l’entrée triomphante des hommes du Prophète à La Mecque, soigneusement calligraphiée derrière le pupitre de Haftar lundi, son discours n’a en rien été performatif. Les institutions politiques sont toujours en place et deux civils sont morts samedi sous des tirs venant de l’ANL après le refus de la trêve par Tripoli.

Il s’agit d’une fuite en avant peu réfléchie de Haftar

Pour Wolfram Lacher, spécialiste de la Libye au sein de l’Institut allemand des affaires internationales et de sécurité (SWP), « il s’agit d’une fuite en avant peu réfléchie de Haftar : le Parlement de Tobrouk et son gouvernement [non reconnu par l’ONU] lui servaient de cache-sexe civil sans gêner son pouvoir ». Le GUN s’est permis de qualifier l’annonce de « farce », fort des avancées militaires de ses milices sur le front ouest.

Si les sorties de Haftar ont ressemblé à de l’improvisation, c’est parce qu’elles répondaient à une attaque venue de son propre camp lancée quelques heures auparavant par Aguilah Saleh, le président de l’Assemblée du peuple. Le cadet d’un an de Haftar avait proposé une nouvelle feuille de route, sans prévenir quiconque, prévoyant notamment la nomination d’un nouveau Conseil présidentiel – qui chapeaute le gouvernement d’union nationale – composé de trois membres représentant les régions du pays, et la tenue d’élections législatives et présidentielle sous la supervision des Nations unies.

Mercredi, au cours d’une réunion de sages en Cyrénaïque (la région est du pays), le membre de la tribu des Obeidat qu’est Aguilah Saleh a reconnu avoir agi sur ordre de Moscou, qui considérerait que l’aventure militaire de l’ANL à Tripoli serait « au bord du gouffre ». Avec sa contre-offensive, Khalifa Haftar tablait sur un soutien clair de ses parrains internationaux. Raté. « Poutine n’a toujours pas digéré le refus de Haftar de signer à Moscou le cessez-le-feu parrainé par la Russie et la Turquie en janvier. Le discours d’Aguilah Saleh, c’est le retour de bâton », croit savoir un haut diplomate libyen installé en Égypte.

Alliés déroutés

Le ministre des Affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov, a d’ailleurs froidement commenté : « Nous n’approuvons pas la déclaration de Haftar décrétant qu’il était maintenant le seul à décider de la manière de vivre des Libyens. » Dans le même temps, Moscou donnait un satisfecit à Saleh, dont « les idées pourraient servir de base à des discussions politiques dans le cadre d’un accord libyen ». Les États-Unis aussi se sont rapprochés de Saleh récemment. Résultat, l’ancien général de Kadhafi qu’est Haftar « s’est mis dans une situation difficile », juge Wolfram Lacher.

Soit Haftar se montre ferme pour reprendre la main dans l’Est, au risque de déplaire aux Russes et aux Américains. Soit il ne tente rien, crédibilisant ainsi la figure de Saleh – qui a précisé lors d’une interview que ses objectifs et ceux de Haftar n’étaient pas contradictoires – en opposant de l’intérieur. Dans l’Est, certaines tribus, particulièrement les Awaghir, voient leurs intérêts économiques menacés par l’appareil sécuritaire de Haftar, qui s’accapare les richesses locales.

Les Émiratis, alliés de poids, sont restés discrets

Les Émiratis, alliés de poids, sont restés discrets. « Ils ne sont pas forcément disposés à soutenir éternellement Haftar alors qu’ils doivent gérer l’effondrement du prix du pétrole et d’autres théâtres de guerre comme le Yémen », indique un diplomate occidental. En face au contraire, l’implication de la Turquie, pour qui le soutien au GUN est une question économique majeure après l’accord sur le partage des eaux territoriales libyennes, est appelée à durer. Seule l’Égypte s’est rangée sans réserve derrière Haftar et son armée, qualifiée de « rempart contre le terrorisme ».

Contesté en interne

Khalifa Haftar comptait également sur son apparition télévisée pour galvaniser les Libyens. Il a justifié sa prise de pouvoir par son désir de répondre à un appel populaire. Or, si « des centaines de Benghaziotes sont descendus dans la rue après l’allocution de Haftar, malgré le coronavirus », selon un membre de la société civile de la capitale de la Cyrénaïque, la population vivant sous la domination de l’ANL est moins enthousiaste.

« Les problèmes de gouvernance locale que rencontrent les hommes de Haftar dans les régions qu’ils contrôlent sont des risques de déstabilisation », explique Virginie Collombier, de l’Institut universitaire de Florence. Selon la chercheuse, les nécessités militaires et économiques ne doivent pas occulter les dynamiques sociétales et les équilibres tribaux, « en particulier dans le Sud et à Syrte ». À Sebha, la capitale du Fezzan, dans le sud de la Libye, ralliée à Haftar depuis janvier 2019, les conseils locaux et tribaux ont officiellement soutenu le chef de l’ANL.

« Mais dans les réunions informelles, tout le monde critique ses hommes, assure le responsable d’une ONG locale. Quand son armée est arrivée, elle avait promis de rééquilibrer les forces tribales. Mais elle a maintenu la tribu des Ouled Slimane au pouvoir. Les membres de la tribu des Kadhadfas sont prêts à descendre dans la rue si leurs chefs à Syrte le demandent. » À Syrte où, justement, l’ANL a du mal à maintenir un équilibre entre les cinq principales tribus de la ville. Si Khalifa Haftar garde des atouts en main, dont le contrôle du croissant pétrolier, son coup de bluff joué la semaine dernière a entamé la confiance de ses partenaires.

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