Musique

Disparition de Tony Allen : temps mort sur l’afrobeat

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Mis à jour le 01 mai 2020 à 15h54
Tony Allen, à Dakar pour trois concerts avec Cheikh Lô, le 5 avril 2017.

Tony Allen, à Dakar pour trois concerts avec Cheikh Lô, le 5 avril 2017. © Sylvain Cherkaoui

Le batteur virtuose, co-inventeur de l’afrobeat et ancien compagnon d’armes de Fela, s’est éteint à Paris à l’âge de 79 ans au terme d’une vie d’expérimentations musicales.

Le cœur de l’afrobeat s’est arrêté. Après Manu Dibango et Aurlus Mabélé, c’est au tour d’un autre géant de la musique africaine de quitter la scène. Le batteur nigérian Tony Allen est mort brutalement quelques heures après avoir été pris d’un malaise et transporté à l’hôpital Pompidou, à Paris, le 30 avril. On ne sait pas pour l’heure si le musicien âgé de 79 ans a été victime, lui aussi, du nouveau coronavirus.

Parmi beaucoup d’artistes et mélomanes, Angélique Kidjo, qui a collaboré à plusieurs reprises avec l’artiste, a salué sur les réseaux ce « bel esprit qui a changé l’histoire de la musique africaine. » La nouvelle a d’autant plus pris de court que Tony Allen semblait encore récemment en pleine forme. Fin mars, il livrait l’album « Rejoice », son treizième en tant que leader, fruit d’une collaboration avec le trompettiste sud-africain Hugh Masekela, disparu en 2018, mais aussi avec une nouvelle génération de jazzmen et bidouilleurs géniaux venus de tous horizons (dont Mutale Chashi, du groupe KOKOROKO).

Fédérateur

Batteur virtuose, le septuagénaire, souvent sapé comme un teenager, semblait toujours au-dessus de la mêlée : à cheval entre les continents, au-delà des modes, il fédérait dans les salles des fans de toutes origines et de toutes générations. « Le passé est passé, il ne m’intéresse pas, je veux être un homme du présent », nous avait-il confié lors d’un entretien en 2015, dans les locaux de sa maison de disques Harmonia Mundi.

Difficile de s’arracher aux pages des livres d’histoires musicales lorsque l’on a été le « beat » de l’afrobeat. Il revendiquait bien sûr cette étiquette, et l’invention, avec Fela Kuti, du genre à la fin des années 1960. C’est en s’inspirant du jeu de jazzmen américains (Art Blakey, Max Roach…) qu’il s’est forgé un style unique, avec des pulsations fournies à la charley et la cymbale. Les boucles hypnotiques du batteur, tenues parfois plusieurs dizaines de minutes, ouvraient la voie à la transe.

La légende dit que Fela devra le remplacer par quatre batteurs pour retrouver l’intensité de son jeu

Mais après 36 albums enregistrés avec Fela, en 1979, il quitte le Black President, trop radicalisé à son goût, et par peur de se répéter, comme il l’a expliqué au musicologue américain Michael Veal, qui l’a aidé à rédiger son autobiographie en 2013. La légende dit que Fela devra le remplacer par quatre batteurs pour retrouver l’intensité de son jeu.

Après la rupture, Tony Allen part en Europe, d’abord à Londres, où on lui demande de réaliser des titres commerciaux, formatés. « C’est quelque chose que je n’ai pas supporté, confiait-il. Pendant 15 ans, je n’ai presque plus rien enregistré. » L’éclipse n’a jamais été totale. Son jeu fiévreux emballe toujours et le batteur participe à des concerts, mais il n’enregistre plus. Il s’installe à Paris, où il se marie et obtient au terme d’un long parcours du combattant la double nationalité.

Dieu du beat

C’est en se réinventant à la fin des années 1990 qu’il revient sur le devant de la scène. Il rejoint des labels électro (Comet Record), s’essaie au dub (sur le disque Black Voices) ou encore au hip-hop (HomeCooking). Ce caméléon, qui considérait chaque nouvelle collaboration comme un « challenge », semble capable de s’adapter à tous les styles sans jamais abandonner sa patte, reconnaissable aux premiers coups de caisse claire, ou presque.

Qui d’autre que lui aurait pu faire vibrer le hit planant de Sébastien Tellier (La Ritournelle, plus de 8 millions d’écoutes sur Youtube), enfiévrer les titres de la diva malienne Oumou Sangaré (l’irrésistible Yere Faga) ou participer à un « supergroupe » éclectique avec Damon Albarn, prodige de la pop britannique, et Flea, le bassiste des Red Hot Chili Peppers ? Il n’y a guère que la variété internationale portée par les nouvelles stars nigérianes qui ne semblaient pas l’intéresser. « P-Square ? Wizkid ? Davido ? Ce n’est pas de la musique, c’est du business, du divertissement », considérait l’artiste qui détestait qu’on puisse confondre l’afrobeat des seventies et l’afrobeat moderne.

Tony Allen n’a jamais cessé de raviver la flamme de l’afrobeat. En studio, sur l’album « Lagos No Shaking », en 2006, par exemple. Mais aussi sur scène. Il participait d’ailleurs régulièrement aux « Felabration Days », retours aux sources en concerts de Lagos à Paris, Londres ou Bruxelles, où, partout, le pionnier était acclamé en héros dès son entrée sur scène. Et lorsqu’en entretien il fustigeait « les routes défoncées, l’électricité qui marche une fois sur deux » à cause de la corruption politique « au plus haut niveau », ou qu’il enrageait que ses frères africains meurent encore en mer en tentant de rejoindre l’Europe, on retrouvait les saines colères de son ancien compagnon d’arme et de musique.

Dieu du beat, Tony Allen n’est ni une gloire du passé, ni un virtuose encore présent ou un génie qui écrivait avant les autres le futur métisse de la musique. Il est tout à la fois, à jamais maître du temps.

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