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Cet article est issu du dossier «Identité et sécurité numériques : l'Afrique sur la bonne voie ?»

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« Le “tracking” est possible en Afrique, mais qui garantit la protection des données personnelles ? »

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Mis à jour le 02 juillet 2020 à 17h01
Un membre de l'Institut de santé public éthiopien prend la température d'un membre du personnel de l'aéroport à un point de contrôle, à l'aéroport international d'Addis-Abeba - Bole, le 17 mars 2020.

Un membre de l'Institut de santé public éthiopien prend la température d'un membre du personnel de l'aéroport à un point de contrôle, à l'aéroport international d'Addis-Abeba - Bole, le 17 mars 2020. © EDUARDO SOTERAS/AFP

Vice-président de l’Internet Society qui prône la démocratisation d’internet, l’Éthiopien Dawit Bekele analyse comment les inégalités d’accès à la Toile et aux services numériques peuvent entraver la lutte contre la pandémie de Covid-19.

Docteur en informatique formé en France, Dawit Bekele est depuis 2011 vice-président de l’Internet Society, chargé de la région Afrique. Basé à Addis-Abeba, l’Éthiopien porte le message de cette association de droit américain, fondée en 1992, qui a permis que le réseau des réseaux se déploie rapidement hors des milieux académiques. Défenseur d’un internet ouvert, fiable et sécurisé, cette vigie œuvre en Afrique à la création de réseaux communautaires et à l’interconnexion entre les opérateurs.

Pour l’ex-entrepreneur, qui a également enseigné à l’université d’Addis-Abeba et qui a conseillé quelques grandes organisations internationales comme la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA), l’Unesco ou encore la Banque mondiale, la lutte contre la pandémie de Covid-19 passe aussi par la mise à disposition d’une connexion fiable et de services numériques utiles dans un contexte qui prône la distanciation physique.

Jeune Afrique : Les mesures de confinement ou de couvre-feu mises en place sur le continent mettent-elles en évidence des inégalités face à l’outil internet ?

Dawit Bekele : Bien sûr, tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. Il y a d’abord les inégalités liées à l’accès à une connexion. Rester chez soi est impossible lorsque vous ne pouvez pas accéder à des services de base comme la livraison en ligne de biens de première nécessité. Et il y a les inégalités d’infrastructures. À Addis-Abeba, il y a des quartiers qui n’ont pas de connexion, et, quand elle fonctionne, la 3G n’est pas fiable. Imaginez donc la qualité du réseau dans les campagnes…

D’après l’OMS, il est important de pouvoir tracer les personnes infectées

Là où le réseau existe, il supporte l’augmentation du trafic et montre sa résilience. Mais la vraie question – du moins dans les zones urbaines – est celle des services numériques. Ce qu’on observe en Éthiopie, par exemple, ce sont des fonctionnaires du gouvernement fédéral à qui l’on a demandé de travailler depuis chez eux sans que rien ne soit prêt. Dans ce pays, vous ne pouvez pas payer les factures d’électricité en ligne, vous devez sortir aller faire la queue devant les agences pour payer.

La solution du tracking des smartphones pour enrayer l’épidémie est envisagée dans certains pays, notamment en Afrique du Sud. Que pensez-vous de cette solution ? 

D’après l’OMS, il est important de pouvoir tracer les personnes infectées. Les États africains sont en mesure de mettre en place cette technologie. Le seul souci est que les pays ne sont pas bien dotés en matière d’autorités de protection des données, bien que la zone francophone soit mieux équipée. Il faut des autorités pour la protection des données et des droits de l’homme capables de prendre en charge la surveillance de l’abus potentiel de ces outils. Donc, oui, techniquement, le « tracking » est possible en Afrique, mais la question de la protection des données personnelles se pose.

Quelles seraient les institutions compétentes ?

Dans le cas de l’Éthiopie : la Commission des droits de l’homme et les associations des droits de l’homme doivent être consultées, ainsi que les autorités de protection des données personnelles.

La libéralisation du secteur des télécommunications en Éthiopie est-elle entravée par l’épidémie ?

Je suppose que oui, puisque le gouvernement ne travaille pas de manière normale.

La libéralisation viendra-t-elle après les élections ?

Cela m’étonnerait, pour la simple et bonne raison qu’on ne sait pas ce qui se passera après des élections où tout peut basculer. Ce gouvernement veut vraiment aller jusqu’au bout, mais peut-être est-il rassuré de disposer d’un répit car le calendrier était trop agressif. Cela donne plus de temps pour faire un meilleur travail.

Les communautés délaissées doivent pouvoir devenir elles-mêmes des petits opérateurs de télécoms

Certains opérateurs se plaignent du flou autour des dispositions à respecter et prévues par le cahier des charges…

Oui, car le régulateur est très récent. Il a été créé en août 2019, donc tout est à apprendre. Libéraliser le secteur, c’était une décision soudaine, les gens n’étaient pas préparés. Nous ne voulons pas que ce soit une libéralisation ratée, c’est pourquoi ce répit apporté par le Covid-19 est opportun. Avec l’Internet Society, nous avons demandé au gouvernement si le calendrier de l’élection et celui de la libéralisation étaient liés. Il nous a répondu que non, mais à mon sens ce n’est pas vrai. Les élections étaient prévues pour mai, ce qui explique un certain empressement.

Qu’est-ce que l’Internet Society peut apporter dans ce contexte de crise sanitaire ?

Nous poursuivons plusieurs chantiers. Le premier concerne la construction de réseaux communautaires dans les campagnes et les régions reculées. Puisque les réseaux commerciaux ne vont que là où ils peuvent faire du profit, nous pensons que les communautés délaissées doivent pouvoir devenir elles-mêmes des petits opérateurs de télécoms.

L’autre priorité concerne le développement des points d’échange internet dans chacun de nos pays

Nous testons ce modèle dans un township de l’État du Eastern Cape, en Afrique du Sud, où une communauté possède le réseau et est formée pour l’exploiter et le maintenir en état. La technologie installée est beaucoup plus simple que celle des opérateurs. L’intérêt est de fournir une connexion gratuite dans les bâtiments publics, financée par les petits commerçants. Il y a encore des problèmes de régulation. C’est là que nous intervenons.

Le second chantier concerne le développement des points d’échange internet dans chacun de nos pays. Ils permettront d’interconnecter les opérateurs afin de réduire les coûts et d’améliorer la qualité et la rapidité des échanges.

Si les gouvernements avaient entendu notre appel en faveur d’une démocratisation de la connexion internet, les choses se passeraient mieux.

 

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