Santé

Coronavirus : « Le Maghreb doit développer sa propre stratégie de déconfinement »

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Mis à jour le 04 mai 2020 à 17h42
Youssef Oulhote, professeur d'épidémiologie à l'Université du Massachusetts

Youssef Oulhote, professeur d'épidémiologie à l'Université du Massachusetts © DR

Alors que les chiffres des contaminations et de la mortalité continuent de progresser, les pays d’Afrique du Nord se préparent à une levée progressive des mesures de restriction de circulation. Professeur d’épidémiologie à l’Université américaine du Massachusetts, le chercheur Youssef Oulhote analyse les risques et les enjeux d’une telle décision.

Le dernier décompte par Jeune Afrique fait état de plus de 1 700 décès liés à l’épidémie de Covid-19 sur le continent. Au Maghreb et en Égypte, des mesures de confinement, couplées à des couvre-feu plus ou moins stricts, ont été déployées dès l’apparition des premiers cas. Mais le coût économique de telles décisions amène désormais les États à préparer un allégement prochain – dès le 4 mai en Tunisie – des restrictions de circulation.

Youssef Oulhote, professeur d’épidémiologie générale et environnementale et chercheur à l’Université du Massachusetts (UMASS), à Boston, aux États-Unis, analyse pour Jeune Afrique les dernières statistiques, l’efficacité des politiques publiques et les risques d’un déconfinement prématuré. Interview.

Jeune Afrique : Comment qualifieriez-vous l’évolution de la courbe épidémique au Maghreb ?

Youssef Oulhote : Si l’on regarde le nombre de cas à un instant T, l’évolution de la courbe n’est pas inquiétante. Mais ces chiffres sont un trompe-l’oeil, car ils dépendent de la capacité et de la stratégie de dépistage des États. C’est inopportun d’utiliser ce paramètre pour modéliser l’épidémie, car il est biaisé.

Ce n’est pas un constat maghrébin, mais mondial : ici, aux États-Unis, le nombre de cas est sous-estimé de 5 à 10 fois ou plus dans certaines régions ! En Afrique du Nord, il serait plus utile de publier le nombre d’hospitalisations, qui est un bien meilleur indicateur de la situation.

De mon côté, je m’intéresse aux modèles qui permettent de mesurer le décalage entre nombre de cas détectés et nombre de cas réels. Il semblerait que la Tunisie se débrouille bien [7 % à 40 % des cas réels y sont détectés], tout comme le Maroc [6 % à 25 %). En revanche, l’Égypte et l’Algérie paraissent en retard dans la détection des cas.

Mais peut-on dire que l’épidémie est sous contrôle ? Ou que le Maghreb est plus épargné que l’Europe ?

Il est trop tôt pour le dire. Tout ce que nous pouvons affirmer pour l’instant, c’est que la Tunisie et le Maroc font mieux pour dépister le virus. À long terme, pour garder le contrôle sur la pandémie, il faudra accroître encore cette capacité de dépistage. Encore une fois, n’oublions pas que nul ne connaît le nombre réel de cas, car tous ne sont pas testés.

Par exemple, ici, dans le Massachusetts, dans une commune appelée “Chelsea”, où vous avez une forte densité de population, avec une importante diaspora d’Amérique du Sud et d’Afrique du Nord. Officiellement, moins de 3 % de la population est atteinte du Covid-19. Mais une expérimentation a été menée, avec une sélection aléatoire de passants dans la rue. Plus d’un tiers étaient testés positif. Soit un quota dix fois supérieur que le pourcentage officiel rapporté. Le biais ici, c’est que nombre de personnes n’ont pas forcément leurs papiers en règle, et craignent donc de se signaler auprès des autorités.

C’est pour cela que j’appelle à la prudence sur les chiffres. À ce stade, beaucoup de projections fondées uniquement sur les chiffres publiés relèvent de la spéculation.

L’une des données consolidées, a priori, est celle du nombre de décès, faible en valeur absolue, au Maghreb. Cela s’explique-t-il par la jeunesse de la population ?

Oui, la pyramide des âges aide à faire baisser le taux de létalité. Mais il faut aussi se pencher sur la capacité de prise en charge des malades. Là où les hôpitaux ont été débordés, le nombre de décès a explosé, comme en Italie par exemple. En Europe, la population est plus âgée, aussi. Enfin, les conditions météorologiques font partie des facteurs auxquels s’intéressent les scientifiques. Cela pourrait expliquer le ralentissement constaté au Maghreb, mais ne pourrait expliquer à lui seul un quelconque arrêt de l’épidémie.

Il est trop tôt pour dire que le Maghreb est sorti d’affaire. Le risque est grand d’une deuxième vague.

Une précision tout de même, en ce qui concerne le taux de létalité, que vous évoquez : il est calculé en divisant le nombre total de décès dus à une maladie par le nombre total de personnes diagnostiquées pour cette maladie. Il semblerait que le taux de létalité actuel est surestimé en raison du biais statistique sur le dénominateur – c’est-à-dire le décalage entre cas officiels et cas réels. Aujourd’hui, ce virus aurait un taux de létalité de 3 % à 10 % selon les pays. Nous sommes confiants qu’une fois que nous aurons testé à large échelle ce ratio descendra entre 0,4 % et 1,2 %

Outre l’âge, et éventuellement le climat, ce ralentissement épidémiologique doit-il être mis au crédit des gouvernants d’Afrique du Nord ?

Oui, les gouvernements sont intervenus tôt et ont pris des mesures préventives, un peu avant l’Europe, et en dépit du coût économique que cela représente. Cela a permis de gagner du temps. Mais il est trop tôt pour dire que le Maghreb est sorti d’affaire. Qu’arrivera-t-il une fois ces mesures levées ? Je crois que le risque est grand d’une deuxième vague de contaminations.

C’est la raison pour laquelle les États doivent déployer, lorsque le nombre de cas sera au plus bas, une surveillance plus fine pour retrouver les personnes qui ont été en contact avec un malade et les isoler avant qu’elles n’affectent d’autres personnes.

Il n’y aura pas de retour à la vie d’avant tant qu’un vaccin n’aura pas été trouvé. Je pense que l’un des vaccins qui a été le plus rapidement développé dans l’Histoire est celui contre les oreillons, qui a mis près de quatre ans à être finalisé. Je suis optimiste. Les scientifiques pourront faire beaucoup mieux pour le Covid-19, car 41 vaccins sont actuellement à leur début de développement préclinique, et 6 sont en cours d’essais cliniques.

Quid de la possibilité de développer une immunité collective ?

Avant même de l’évoquer, il faut une photographie claire de la réalité de la situation et connaître précisément le nombre de personnes porteuses du virus. Si le nombre réel de cas est bien plus élevé que les chiffres officiels, cela veut dire que des personnes infectées, qui aujourd’hui ne submergent pas les hôpitaux, seront remises dans les transports, les bureaux, les lieux de vie collectifs pour participer à l’économie et au travail. Cependant, cela nécessitera des tests sérologiques beaucoup plus fiables que ce qui est sur le marché actuellement.

Compte tenu de la concurrence internationale, le Maghreb doit apprendre à produire des tests.

Il est probable que le virus frappe à nouveau l’automne prochain, et que nous apprenions à vivre avec durant les prochaines années. L’une des incertitudes sur l’immunité collective, c’est aussi de savoir combien de temps vous êtes immunisé une fois infecté. Quelques mois, un an ? Dix ans ? Vingt ans ? Si vos anticorps ne vous protègent pas longtemps, alors le virus est là pour rester, et il va falloir un vaccin performant.

Est-il néanmoins possible de sortir du confinement tout en évitant une deuxième vague ?

À mon sens, la chose la plus dangereuse que les pays d’Afrique du Nord puissent faire est d’imiter le modèle de déconfinement de leurs voisins européens ou américains. Les contextes sont complètement différents.

L’un des piliers des stratégies de déconfinement, c’est la capacité à tester. Tester autant de personnes que possible, et autant de fois que possible aussi. Je ne suis pas certain qu’existe en Afrique du Nord cette capacité de dépistage à grande échelle. Et, compte tenu de la concurrence internationale sur les tests – tous les pays en ont besoin au même moment –, le Maghreb n’a pas d’autre choix que d’apprendre à les produire lui-même et d’établir des procédures de surveillance intelligentes.

C’est le seul moyen de surveiller la transmission du virus ?

À défaut de dépistages individuels, il est possible de surveiller à l’échelon collectif la transmission du virus en étant ingénieux et en concevant des outils ad hoc. Une nouvelle étude a conclu que des traces du Sars Cov-2 peuvent être trouvées dans les excréments qui finissent dans les eaux usées. Si vous surveillez ces installations, vous pouvez évaluer la quantité de virus en circulation. Et prendre des mesures préventives pour vous assurer que l’épidémie ne connaisse pas un nouvel essor.

Il est possible aussi de faire travailler les médecins en réseau. Chacun signale rapidement à la communauté le nombre de malades qu’il reçoit chaque semaine pour le syndrome grippal, ce qui existe déjà dans la plupart des pays, et cela permet de voir si le nombre de cas suspects augmente ou non.

Au Maroc, l’état d’urgence sanitaire court jusqu’au 20 mai. Et le port du masque est obligatoire dans l’espace public. Comment aller plus loin ?

En l’absence de vaccin, il nous faut revoir radicalement nos modes de vie. Au quotidien, le port des masques sera indispensable. Ceux qui peuvent travailler en ligne, de chez eux, devront le faire un certain temps. Et, à l’école, vous ne pourrez plus avoir des classes surchargées. Aussi, le déconfinement devra donner la priorité à ceux qui n’ont pas d’autre choix que de quitter leur maison pour travailler.

La réouverture des frontières doivent faire partie des derniers assouplissements. En parallèle, un énorme défi attend les gouvernements : s’assurer, dans leur guerre contre le Covid-19, qu’aucun autre virus n’émerge. Les autres vaccinations doivent donc se poursuivre pour éviter de nouvelles épidémies. Nul ne souhaite que, pour sauver un enfant du Covid-19, quarante autres contractent les oreillons ou un autre virus plus létal. Ce sont là quelques-unes des pierres angulaires de la santé publique.

Il faut donc se résigner à vivre encore longtemps avec des restrictions de mouvements ?

Trois facteurs président à la propagation du virus. D’abord, le nombre de personnes qui y sont sensibles, ce qui était le cas de tout le monde au début, car nul n’était immunisé. Ensuite, la faculté de transmission du virus, qui dépend notamment de sa viabilité sous certaines conditions. Quelle probabilité que les personnes avec lesquelles je suis en contact attrapent mon virus ? Et enfin, dernier paramètre, le nombre de personnes que je côtoie.

La distanciation physique et les restrictions de mouvement jouent sur ce dernier paramètre en réduisant le taux de contact. Donc, oui, moins les gens se rassemblent, plus on évite une transmission rapide du virus. C’est pourquoi nous devons nous concentrer sur ce que nous pouvons contrôler, à savoir la distanciation sociale, l’identification des personnes infectées et l’isolement. Cette solution a fait ses preuves depuis sa découverte, au XIVe siècle.

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