Dossier

Cet article est issu du dossier «Série : Ping, Kamto, Fayulu, Kodjo… Enquête sur ces « présidents » en salle d’attente »

Voir tout le sommaire
Politique

RDC : qu’est-ce qui fait courir Martin Fayulu ?

Réservé aux abonnés | | Par
Mis à jour le 07 mai 2020 à 15h19
Martin Fayulu, ex-candidat à la présidentielle en RDC.

Martin Fayulu, ex-candidat à la présidentielle en RDC. © Robert Carrubba pour JA

« Présidents » en salle d’attente (1/4). Voilà près d’un an et demi que Félix Tshisekedi est devenu président de la RDC. Un épisode que Martin Fayulu, son rival dans les urnes, a bien du mal à digérer, convaincu que la communauté internationale l’a « trahi ». Il continue pourtant de s’activer et enchaîne les rendez-vous dans l’espoir – vain ? – de faire avancer sa cause.

Si l’on en croit ses amis, Martin Fayulu n’a rien perdu des qualités qui étaient les siennes lorsqu’il jouait au tennis, au début des années 1980. « C’était un teigneux, capable de courir au quatre coins du court », se souvient l’un d’eux, qui lui trouve même, dans une comparaison osée mais flatteuse, « un petit côté Rafael Nadal ». Pourtant, dans les rangs de la majorité comme dans ceux de l’opposition, on s’interroge : à courir ainsi partout, un an et demi après que Félix Tshisekedi a été proclamé vainqueur de l’élection présidentielle, Martin Fayulu ne va-t-il pas finir par s’épuiser et renoncer à revendiquer la victoire ?

Au début de mars, sous le dôme d’un grand hôtel parisien, dans une ville qui ne subit pas encore les rigueurs du confinement, Martin Fayulu enchaîne les rendez-vous et distribue des cartes de visite sur lesquelles on distingue sans peine la mention « Président élu ». Il y a là des membres de la diaspora, des collaborateurs, de simples amis… À chacun, le candidat malheureux au scrutin du 30 décembre 2018 assure qu’il a encore du souffle, que « tant que le peuple sera de [leur] côté, celui de la vérité des urnes, [il] ne renoncer[a] pas ! »

Convaincu que « la flamme [de ses partisans] est toujours là », cet ancien cadre de la compagnie pétrolière américaine ExxonMobil s’apprêtait alors à décoller pour les États-Unis, où il devait, avant que l’épidémie de coronavirus vienne balayer ses plans, participer à une série de conférences sur la situation politique en RDC. Un flyer aux allures d’affichette de campagne à la main, il nous détaillait son programme.

Toujours un « soldat du peuple »

Car, à 63 ans, Martin Fayulu n’a pas rendu les armes. Ses détracteurs ont beau le croire engagé dans un combat perdu d’avance, il continue de se décrire comme « un soldat du peuple » et à se dire « en mission » – celle qui lui avait été confiée en novembre 2018 lorsque, à la surprise générale, il avait été désigné candidat de la plateforme d’opposition Lamuka.

Il ressasse ce « péché originel », cette « trahison » dont il assure avoir été victime.

Grand croyant, jamais avare de citations bibliques, Martin Fayulu ressasse ce « péché originel », cette « trahison » dont il assure avoir été victime, au soir du 9 janvier 2019, quand Corneille Nangaa, président de la Commission électorale, a proclamé Félix Tshisekedi vainqueur. Il y repense sans cesse, aime se souvenir du « courage qu’ont eu les ecclésiastiques » de la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco) en rappelant que, selon les résultats qu’ils avaient en leur possession, c’était bien lui qui l’avait emporté.

Avec une pointe de naïveté, il explique ne pas avoir compris les tergiversations de la communauté internationale, avoir vraiment cru que personne n’accepterait ce qu’il considère comme un « hold-up électoral ». Jusqu’à ce que, une à une, les chancelleries saluent cette première passation pacifique du pouvoir en RDC.

Il ne pardonne pas non plus à la chef de la Monusco, Leïla Zerrougui, de s’être officiellement réjouie de cette transition pacifique (elle a néanmoins reconnu « un processus fragile ») et se souvient avoir éconduit Martin Kimani, l’envoyé spécial du président kényan Uhuru Kenyatta, venu le convaincre d’accepter les résultats.

L’épisode lui a laissé un goût amer, mais Martin Fayulu assure avoir tourné la page. « Ils ont pris acte, j’en ai pris note, balaie-t-il. Chacun vit avec sa conscience. » Fidèle Babala, secrétaire général adjoint du Mouvement de libération du Congo (MLC), de Jean-Pierre Bemba, qui avait soutenu la candidature de Fayulu, a des mots plus durs. « Cela a été une trahison de la communauté internationale », dit-il, fustigeant « ces diplomates venus donner des leçons avec leur bible de la démocratie à la main ».

Actif sur la scène diplomatique

Ce milieu diplomatique, Martin Fayulu le regarde désormais avec méfiance, mais il n’a pas coupé les ponts – comment pourrait-il se le permettre ? Entre deux gorgées d’eau pétillante, il dégaine son agenda noir, balaie les pages griffonnées, énumère les rendez-vous, déterminé à montrer qu’en dépit des circonstances il demeure actif. « Le 13 février, j’étais avec le chargé d’affaires britannique ; le 18, avec l’ambassadeur de France ; le 19, avec celui de l’Union européenne. »

Quelques jours plus tôt, en plein rapprochement entre Félix Tshisekedi et Washington, il rencontrait aussi Peter Pham, alors envoyé spécial des États-Unis pour les Grands Lacs. Ensemble, ils ont commenté l’hypothèse d’une dissolution de l’Assemblée nationale, tenue par la coalition de l’ancien président Joseph Kabila – une hypothèse évoquée par l’actuel chef de l’État congolais, en janvier, à Londres.

Kabila est comme Maradona : capable de dribbler tout le monde et d’aller au but seul ».

Mais Fayulu n’y croit pas : « J’ai appris la stratégie chez eux, aux États-Unis, et je ne veux pas me laisser distraire. Et puis même si on nous donnait l’argent pour organiser de nouveau des élections législatives, la loi électorale n’a pas changé. » Il explique se méfier particulièrement de Joseph Kabila : « Il est comme Maradona : capable de dribbler tout le monde et d’aller au but seul, sans que personne ne l’aie vu venir ».

Malgré les égards, les rendez-vous, la communauté internationale a tourné la page. « Il s’active pour être reçu et, bien évidemment, les chancelleries ne lui ferment pas la porte. Tout le monde sait qu’il ne compte pas pour rien, explique un diplomate européen. Mais ce que nous encourageons, c’est surtout que l’opposition agisse de manière constructive et unie. » C’est précisément ce que la cheffe de la Monusco a suggéré à l’ancien candidat lors d’une discrète rencontre à la fin du mois de janvier.

Plan de sortie de crise

S’il répète à l’envi qu’il n’appartient pas à l’opposition « puisque les institutions sont illégitimes », il admet à demi-mot faire partie de ce club peu prisé des « président élus ». Il ne connaît pas personnellement le Gabonais Jean Ping ni le Camerounais Maurice Kamto, mais salue « des patriotes qui poursuivent le combat ».

Il connaît en revanche Agbéyomé Kodjo, qui affirme avoir remporté l’élection présidentielle togolaise le 22 février dernier. L’épouse de cet ancien Premier ministre a étudié à la Sorbonne, à Paris, avec la belle-sœur de Martin Fayulu, raconte ce dernier. Mais, à l’heure de dresser des comparaisons avec ses compagnons d’infortune, il assure que leurs stratégies sont « bien différentes ».

La sienne est résumée dans un document qu’il présente comme son « plan de sortie de crise ». Dans cette feuille de route datée de mai 2019, il propose la création d’un Haut Conseil national des réformes institutionnelles (HCNRI), qu’il dirigerait pendant une période de douze à dix-huit mois et qui se chargerait d’opérer des réformes, notamment au sein de la commission électorale, avant l’organisation de nouveaux scrutins. Le tout en laissant Tshisekedi gouverner dans l’intervalle. Cette proposition est « une réponse aux chancelleries qui l’accusent de tenir une ligne trop radicale », explique un collaborateur.

Sur la table des différentes ambassades depuis plusieurs mois, elle n’a pour l’instant trouvé aucun écho, mais a mis en lumière des divergences de stratégie dans l’opposition. « En évoluant en franc-tireur, Martin Fayulu tourne la page de la vérité des urnes. Son offre de dialogue avec Félix Tshisekedi consacre l’essoufflement d’un radicalisme stérile », fustige Olivier Kamitatu, directeur de cabinet et porte-parole de Moïse Katumbi.

Réunion de la coalition Lamuka avec Adoplhe Muzito, Martin Fayulu, Moïse Katumbi et Ève Bazaiba, à Lubumbashi, le 30 juillet 2019.

Réunion de la coalition Lamuka avec Adoplhe Muzito, Martin Fayulu, Moïse Katumbi et Ève Bazaiba, à Lubumbashi, le 30 juillet 2019. © DR / Coalition Lamuka

Des positions qui dérangent

« Je défie quiconque de trouver une contradiction dans mes propos », se défend Martin Fayulu, qui souligne que le projet a été avalisé par l’ensemble de la coalition Lamuka. Mais il n’y a guère que l’ancien Premier ministre Adolphe Muzito, issu, comme lui, de l’ancienne province du Bandundu, pour porter ce combat avec lui.

Ainsi va Lamuka. Au sein de cette opposition dont Fayulu a été le visage, l’indignation postélectorale a progressivement perdu du terrain face aux ambitions politiques. Le MLC de Jean-Pierre Bemba, discret depuis les élections, dont il critique toujours l’issue, est en pleine restructuration, tandis que Moïse Katumbi a lancé la création d’un grand parti, Ensemble pour la République. Dans le camp de l’ex-gouverneur du Katanga, qui dit s’inscrire dans une « opposition républicaine », les positions « radicales » de l’ancien candidat dérangent.

Face à la possible implosion de la coalition Lamuka, Fayulu fait bloc.

Les fractures sont de plus en plus visibles, comme sur l’opportunité ou non de briguer le poste de porte-parole de l’opposition, une fonction prévue dans la Constitution depuis 2007 mais jamais mise en place par le pouvoir. Le camp Katumbi semble intéressé et peut y prétendre en vertu de son nombre d’élus mais, pour Martin Fayulu, cela reviendrait à légitimer Félix Tshisekedi.

« Il y a beaucoup d’ego dans cette coalition, personne ne veut admettre qu’il souhaite être le porte-voix de la coalition », glisse un proche de Katumbi. « Fayulu ne veut pas renoncer à l’aura accumulée pendant la campagne », ajoute un diplomate. De fait, il demeure populaire à Kinshasa et continue à rassembler nombre de partisans lors de ses déplacements dans le pays.

Face à ce qui ressemble de plus en plus à une implosion programmée, Fayulu fait bloc et, comme pour montrer que les choses se poursuivent normalement au sein de Lamuka, brandi l’un de ses téléphones exclusivement consacré aux échanges avec ses partenaires de coalition. « Je connais Jean-Pierre depuis plus de quarante ans », rappelle-t-il, en racontant les parties de tennis disputées dans la résidence de son père, Jeannot Bemba Saolona, et ses « randonnées fluviales » aux côtés du chef du MLC. De Moïse Katumbi, en revanche, Fayulu ne dira rien. Quels que soient les accrocs, l’heure est à l’union.

Mais ces luttes internes ont nui à la lisibilité du message et, au sommet de l’État, l’entourage du président semble bien plus soucieux de la bonne marche de la cohabitation avec Joseph Kabila que des attaques venues de Lamuka. « Fayulu est dans son droit. C’est un opposant, il est libre de faire des propositions et des déclarations », balaie-t-on dans les couloirs de la Cité de l’Union africaine.

« Rien n’est joué »

Hier amis, Félix Tshisekedi et Martin Fayulu, qui ont grandi politiquement dans le sillage de feu Étienne Tshisekedi et qui fréquentaient le même centre missionnaire, ne se parlent plus. « La ligne rouge pour nous a toujours été le système Kabila », argue Fayulu, qui, sans le dire, se place dans la lignée du « Sphinx de Limete ».

Retranché derrière les murs du Faden House, son hôtel du quartier de la Gombe, sorte de forteresse personnelle située en face du luxueux Pullman, où diplomates et politiques se côtoient, Martin Fayulu observe et reste un homme fort occupé. De ses vingt années à ExxonMobil, il a gardé un réseau, un goût de l’anglicisme et un sens certain des affaires.

Prospère, son business lui permet de tenir sur la voie onéreuse de la contestation.

En plus de son hôtel, construit en 2003, il possède un restaurant, le Kin-Bouffe, situé dans le quartier de Bandalungwa, et gère trois stations-service. Un business prospère qui lui permet de tenir dans une voie ingrate et onéreuse, celle de la contestation.

À ses côtés, un carré de fidèles. On y retrouve son épouse, la discrète Esther Ndengue Fayulu, qui suit de près ses activités politiques et gère en parallèle ses affaires, mais aussi Jean-Claude Mwalimu, son incontournable directeur de cabinet, Devos Kitoko, le secrétaire général de l’Ecidé, son parti, ainsi que Matthieu Kalele, un ancien ministre des Mines, partisan d’une ligne dure vis-à-vis de Félix Tshisekedi.

Sur le plan politique, Martin Fayulu reste convaincu que « rien n’est joué ». Dans son bureau du premier étage, où il a l’habitude de recevoir, il conserve un livre retraçant sa campagne. « Nous ne sommes même pas sûrs, à ce rythme, d’aller jusqu’en 2023 au regard de la situation au sommet de l’État », nous avait-il assuré lorsque nous l’y avions rencontré, en juillet dernier.

À l’époque déjà, il était alors convaincu que son ancien « frère » et allié se trouvait engagé dans un match joué d’avance. « Kabila, c’est un judoka, nous glissait-il dans une ultime métaphore. Même si vous mettez tout votre poids sur lui, il peut en une seule prise le retourner contre vous. »


Cet article fait partie de notre série : Ping, Kamto, Fayulu, Kodjo… Enquête sur ces « présidents » en salle d’attente 

 

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3093_600b devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte