Économie

Maroc : Mohamed Benchaâboun, un ministre des Finances dans la tempête du coronavirus

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Mis à jour le 30 avril 2020 à 12h58
Mohamed Benchaâboun, ministre marocain de l'Economie et des Finances

Mohamed Benchaâboun, ministre marocain de l'Economie et des Finances © Hassan Ouazzani pour JA

Face à la crise inédite due au coronavirus, le ministre marocain de l’Économie et des Finances est en première ligne. Jeune Afrique l’a suivi – à bonne distance – le temps d’une journée, au cœur de la riposte socio-économique d’un royaume en quarantaine.

Lundi 27 avril, premier jour ouvrable du mois de ramadan. Mohamed Benchaâboun commence sa journée de labeur… à domicile. Comme tous les Marocains, confinés depuis le 20 mars, le ministre limite ses déplacements et privilégie le télétravail. « Durant les premiers jours, j’ai continué à me rendre ‘normalement’ au bureau en prenant toutes les précautions qu’impose l’état d’urgence sanitaire, nous confie-t-il. Ensuite, je me suis organisé pour que les réunions se fassent, autant que faire se peut, en visioconférence. »

Depuis quarante jours, les meetings qui ponctuent habituellement le quotidien de l’argentier du royaume ont la particularité de traiter exclusivement de la crise du coronavirus. Le triple département que Benchaâboun pilote – Économie, Finances et Réforme de l’administration – est aux avant-postes du plan de riposte contre un virus qui grippe l’économie mondiale.

« Sous la conduite éclairée de Sa Majesté le Roi, qui nous a donné ses instructions pour une réponse rapide et d’envergure, notre institution s’est mobilisée pour faire face à cette crise sanitaire mondiale et à la gestion de ses retombées négatives sur les plans économique et social », nous explique-t-il. Concrètement, son ministère est responsable de la gestion du Fonds spécial pour la gestion de la pandémie du coronavirus, créé sur instructions de Mohammed VI.

Benchaâboun préside également le Comité de veille économique (CVE), qui regroupe plusieurs départements ministériels, le patronat marocain, le système bancaire et les fédérations des chambres de commerce et de l’artisanat. « Dans cette instance, le ministère assure un suivi rigoureux de l’évolution de la situation économique nationale et internationale, et veille à la mise en œuvre des mesures décidées pour accompagner les couches sociales fragilisées tout comme les secteurs économiques impactés », précise-t-il.

Et c’est d’ailleurs pour rendre compte devant le Parlement de l’ensemble des actions menées que le ministre est obligé de quitter sa demeure ce lundi. « Le télétravail permet de prendre en charge une part importante des tâches quotidiennes, mais certaines situations nécessitent une présence physique ou un échange direct. La semaine dernière, par exemple, j’ai dû me rendre au bureau trois jours successifs », narre-t-il.

Organisation chamboulée

Masque – « made in Morocco », évidemment – sur le visage, Benchaâboun quitte son domicile au volant de sa berline de service. « Je ne prends quasiment plus de chauffeur pour mes déplacements », confie le ministre, en traversant les grandes avenues quasi désertes de Rabat en direction de son bureau, dans le quartier administratif du Chellah.

Au siège du ministère, comme dans tous les établissements du royaume, l’organisation a été chamboulée au cours des six dernières semaines. C’est lui d’ailleurs, en tant que chargé de la réforme de l’administration, qui a signé la circulaire du 16 mars 2020 « incitant toutes les administrations à prendre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité sanitaire des fonctionnaires et réduire les échanges physiques de documents et de courriers ».

Au niveau central, 60 % à 95 % de l’effectif des directions du ministère télétravaille.

Une autre circulaire est venue par la suite favoriser le télétravail, et un guide de bonnes pratiques a été élaboré pour les services publics. « Les directions du ministère ont enregistré un taux de télétravail variant, selon la nature des activités, de 60 % à 95 % au niveau central et de 30 % à 60 % au niveau régional, précise-t-il. Si nous avons pu assurer une transition rapide vers ce mode de fonctionnement, c’est grâce à la politique de digitalisation adoptée durant les deux dernières décennies et l’ouverture des systèmes d’information de l’ensemble des partenaires. »

Des rotations ont été mises en place pour les postes nécessitant une présence physique. Les mesures d’hygiène dans les locaux ont aussi été renforcées. Quant au courrier, il a été informatisé autant que possible. « Les notes urgentes sont numérisées et envoyées par voie électronique, mais les parapheurs me sont transmis une à deux fois par jour quand je ne suis pas au bureau », nous confie l’argentier du royaume, juste avant son rendez-vous le plus important de la journée : la séance de questions orales au Parlement.

Séance des questions orales consacrée à la crise du coronavirus, à la Chambre des représentants, à Rabat, en avril 2020.

Séance des questions orales consacrée à la crise du coronavirus, à la Chambre des représentants, à Rabat, en avril 2020. © Baayou/MAP

Face aux députés masqués

Dans l’hémicycle, une trentaine de députés masqués se tiennent à bonne distance. Il est 13 h 30, le ministre des Finances gravit les marches vers le pupitre. Et c’est parti pour près de deux heures d’échanges avec les élus de la nation sur les mesures socio-économiques prises par le royaume durant cette période !

Sujet pivot : le Fonds spécial pour la gestion de la pandémie. L’ancien patron du groupe Banque populaire tient une mise à jour détaillée et actualisée des recettes et des dépenses : 32 milliards de dirhams (environ 3 milliards d’euros) collectés au 24 avril pour 6,2 milliards de dirhams déjà engagés.

Un bon tiers des dépenses a été alloué au ministère de la Santé, ce qui lui a permis d’acquérir 460 lits de réanimation, 580 lits hospitaliers et 410 respirateurs. « Nous veillerons à l’accompagnement du ministère de la Santé avec les moyens financiers nécessaires en fonction de l’évolution de la situation épidémiologique dans notre pays », explique le ministre.

Ce fonds sert aussi de filet social pour absorber le choc lié aux interruptions d’activité, pour les entreprises comme pour les travailleurs. Une enveloppe de 2 milliards de dirhams par mois est mobilisée pour les indemnités accordées à quelque 800 000 salariés déclarés à la Caisse de sécurité sociale et qui se retrouvent aujourd’hui en arrêt temporaire de travail.

4,3 millions de ménages qui vivaient grâce au secteur informel bénéficieront d’aides.

Des aides sont aussi prévues pour 4,3 millions de ménages qui gagnent leur vie grâce au secteur informel – et dont 2,3 millions disposent d’une carte Ramed (Régime d’assistance médicale). Au 26 avril, plus de 80 % des aides financières aux ménages concernés sur tout le territoire, y compris rural, avaient pu être distribuées grâce au déploiement de 16 000 points de distribution.

Un défi logistique… et technologique. « Des programmes informatiques ont été développés en un temps record. Et le téléphone portable est devenu le principal moyen de communication avec les chefs de famille », a expliqué le ministre devant les députés.

Devises en milliards

Outre les statistiques sur le report des échéances de crédits bancaires (416 000 demandes pour 33 milliards de dirhams), les prêts exceptionnels garantis par l’État (9 000 dossiers pour 3,7 milliards de dirhams), le ministre des Finances s’est également attardé sur l’utilisation par le Maroc des 3 milliards de dollars de la ligne de précaution et de liquidité (LPL). Une sorte d’option de crédit souscrit en 2012 auprès du FMI, auquel le royaume n’avait jamais eu recours.

« Nous n’avions pas prévu ce tirage avant l’avènement de la pandémie de Covid-19 en raison de l’amélioration progressive des marges macroéconomiques et de l’absence de chocs exogènes sévères », nous explique Benchaâboun. Et d’ajouter : « Le tirage sur la LPL ne devrait pas affecter notre taux d’endettement. Mais il permettra d’atténuer l’impact de cette crise sur notre économie, de soutenir la balance des paiements et de consolider la confiance des investisseurs et des partenaires étrangers. »

La confiance des institutions de Bretton Woods envers le royaume a été illustrée par la célérité avec laquelle cette manne a été débloquée. La LPL vient ainsi soulager les réserves de change du royaume, mises à mal par la baisse des recettes du tourisme et des transferts d’argent des Marocains résidant à l’étranger (MRE).

Sans cette crise sanitaire, Mohammed Benchaâboun aurait d’ailleurs pu être à Washington, la semaine dernière, pour les réunions de printemps du FMI et de la Banque mondiale. Restriction de voyages oblige, il a dû y prendre part depuis son bureau. « La première réunion virtuelle des ministres des Finances organisée par la Banque mondiale a été une réussite : elle était bien préparée, avec des tests en amont », nous confie Benchaâboun.

Politique d’austérité ?

Malgré le déplafonnement de la dette extérieure du Maroc et la mobilisation de ce crédit exceptionnel de 3 milliards de dollars, certains observateurs et opposants prêtent à Mohamed Benchaâboun la volonté d’instaurer une politique d’austérité budgétaire.

Une accusation dénuée de sens, selon l’intéressé, qui la balaie donc d’un revers de main : « Il n’a jamais été question d’austérité, et ce n’est pas une politique que je défends. »

Et de détailler, avec force : « Le ministère tient, depuis plusieurs jours, des réunions marathoniennes avec les différents départements pour s’accorder sur une gestion optimale des dépenses publiques dans cette période exceptionnelle. Il est question d’orienter les dépenses vers les priorités et de fournir les conditions d’un décollage économique pour la phase postcrise à travers le soutien aux entreprises nationales, au produit national et à la valeur ajoutée locale. Le Maroc a toujours opté pour des politiques économiques contra-cycliques qui lui ont permis de dépasser les crises et les chocs externes. »

Le ministre est persuadé que l’après-coronavirus est synonyme d’opportunités à saisir.

La relance est donc au cœur des préoccupations de l’argentier du royaume. Le Comité de veille économique, qu’il préside, peaufine en ce moment même un plan d’attaque en deux étapes : « La première concerne le retour progressif des différents secteurs à l’exercice de leurs activités. La deuxième porte sur la mise en œuvre des mécanismes appropriés et renouvelables qui permettront de remettre l’économie sur la voie d’une croissance forte et durable dans le monde d’après-Covid-19 », nous explique le ministre.

Mohamed Benchaâboun, qui aime emprunter à Churchill son fameux adage « il ne faut jamais gaspiller une crise », est persuadé que l’après-coronavirus est synonyme d’opportunités à saisir. « La formidable mobilisation des forces vives de la nation nous a montré que rien n’est impossible. L’élan lancé par Sa Majesté le Roi a permis au Maroc d’obtenir en quarante jours des résultats qui, dans un autre contexte, auraient nécessité plusieurs mois, lance-t-il. Il est important de préserver cet esprit, car l’avenir est porteur de perspectives économiques très intéressantes pour notre pays. »

Avant de conclure : « Nous serons au rendez-vous pour faire de la relance un chantier de réalisation qui profite durablement à tous. » Rendez-vous est pris.

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