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« Biens mal acquis » – Rifaat al-Assad, l’oncle de Bachar : un roman syrien

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Mis à jour le 17 juin 2020 à 17h35
Rifaat el Assad, l’oncle du président syrien, en novembre 2011 à Paris.

Rifaat el Assad, l’oncle du président syrien, en novembre 2011 à Paris. © Michel Euler/AP/SIPA

Poursuivi en France dans un dossier de « biens mal acquis », Rifaat al-Assad, l’oncle du président syrien, a été condamné à Paris à 4 ans de prison, et son vaste patrimoine, estimé à 90 millions d’euros, confisqué.

Un hôtel particulier de 3000 m2 avenue Foch, à Paris, un château doté d’un haras à Bessancourt, au nord de Paris, plusieurs dizaines d’appartements dans les quartiers les plus cossus de la capitale française… Quand les douanes françaises annoncent pour l’année 2017 une saisie record d’avoirs criminels de 862 millions d’euros, elles ne précisent pas que 80 % de ces biens appartiennent à un seul homme : Rifaat al-Assad, oncle du président syrien Bachar al-Assad et frère cadet de l’ex-dictateur Hafez al-Assad.

L’ancien dignitaire du régime syrien est poursuivi dans un dossier de « biens mal acquis », notamment concernant son parc immobilier français, d’une valeur estimée à 90 millions d’euros. À la mi-décembre 2019, le parquet national financier avait requis contre Rifaat al-Assad quatre ans de prison, 10 millions d’euros d’amende et la confiscation de ses biens saisis au cours de l’enquête.

Les juges doivent annoncer leur verdict le 17 juin. C’est l’association Sherpa qui a lancé l’affaire, en 2014, accusant Rifaat al-Assad d’avoir « bénéficié illégalement de ressources publiques syriennes savamment dissimulées par le biais d’un tissu de sociétés écrans disséminées en Europe et dans des paradis fiscaux ».

Tueries de Hama, entre 7 000 et 10 000 victimes

Dans la mémoire de beaucoup de Syriens pourtant, ce sont là les moindres de ses crimes. Car, avant d’être évoqué dans des affaires économiques, le nom de Rifaat al-Assad a d’abord longtemps été associé aux massacres de Hama, la quatrième ville syrienne, au début des années 1980.

La ville de Hama en ruines, après le massacre de 1982.

La ville de Hama en ruines, après le massacre de 1982. © Creative commons / Wikimedia

Alors que son frère Hafez entame sa seconde décennie au pouvoir, il fait face – déjà – à un mouvement de protestation d’ampleur nationale, en particulier dans les milieux proches de Frères musulmans. D’attentats en représailles, le régime parvient à réduire la contestation à Hama au début de l’année 1982, et s’apprête à livrer une véritable guerre aux habitants de la ville.

« Toute trace de ce gang [les Frères musulmans] doit être éradiquée », martèle ainsi Hafez al-Assad aux milliers d’hommes mobilisés pour l’attaque. Les Brigades de défense de Rifaat al-Assad, un groupe paramilitaire essentiellement composé d’Alaouites, la confession du clan au pouvoir, est en première ligne.

Après dix jours de combats et de bombardements impitoyables des quartiers civils – prémices de la guerre civile syrienne déclenchée en 2011 – la rébellion est matée à la mi-février. La vengeance du régime se déchaîne alors contre les Hamouis : viols, exécutions de masse, dynamitage de mosquées où s’étaient réfugiés des civils, pillage en règle des biens privés comme publics.

Contestation tétanisée durant trois décennies

Près de quarante ans plus tard, le bilan des tueries de Hama est encore incertain, et oscille entre 7 000 et 10 000 victimes. Certaines figures de l’opposition évoquent même le triple de ces chiffres. Depuis 2013, Rifaat al-Assad fait l’objet de deux enquêtes en Suisse pour crimes de guerre, notamment à Hama. Le traumatisme de ce sanglant épisode est tel pour la population que, pendant près de trois décennies, la contestation au régime est comme muette.

À l’aube des années 1980, c’est de son propre frère, qui l’a accompagné durant toute son ascension politique – du coup d’état de 1966 à celui de 1970 – que se méfie Hafez. Les premières tensions entre les deux hommes apparaissent en 1981, quand la branche féminine des Brigades de défense prend sur elle de traquer les femmes damascènes qui portent le voile, provoquant l’indignation de la majorité sunnite de la ville et forçant Hafez al-Assad à présenter des excuses.

Auréolé de sa « victoire » à Hama, l’impulsif et bon vivant Rifaat est devenu une figure extrêmement populaire au sein de la base communautaire du régime. Et montre des premières volontés de prendre le pouvoir au début des années 1980. Une ambition qui ne le quittera jamais réellement.

À la fin de 1983, Hafez est affaibli par une attaque cardiaque qui l’oblige à déléguer la gestion des affaires courantes à un comité composé de six fidèles, dont Rifaat est exclu. Ce dernier décide de jouer le tout pour le tout, fort des quelque 40 000 combattants que compte son organisation paramilitaire.

Tue quiconque te désobéit, même si c’est mon frère !

À la mi-février 1984 – soit deux ans après les massacres de Hama –, Hafez est informé que son frère prépare un coup d’État. « Tue quiconque te désobéit, même si c’est mon frère ! » ordonne-t-il à son ministre de la Défense de toujours, Mustafa Tlass, quand il l’appelle pour mettre un terme à la sédition.

Un bras de fer de plusieurs mois s’engage entre les deux frères, au cours desquels Rifaat menacera à plusieurs reprises de bombarder le ministère de la Défense.

Finalement vainqueur, Hafez al-Assad accorde l’exil à Rifaat, qu’il dote, selon Mustafa Tlass, de 200 millions de dollars sortis des cassettes de Mouammar Kadhafi. « Kadhafi et Assad sont arrivés au pouvoir quasiment en même temps », rappelle Sam Dagher, auteur de Assad or We Burn the Country. Et Kadhafi a été le premier à saluer le coup d’État de Hafez al-Assad. C’était un ami de la famille. »

Trafic de cannabis libanais

Avant de quitter la Syrie, Rifaat s’empare des trésors enfouis sous le monastère Cherubim, à Sednaya. Selon plusieurs sources, le frère de Hafez bénéficie d’un monopole sur la contrebande d’antiquités syriennes, dont il continuera à jouir plusieurs années après son exil.

Un port privé à Lattaquié lui permet de s’adonner à ses activités commerciales, licites et illicites. « Presque toutes ses affaires de racket et de trafic sont restées intactes longtemps après son exil », affirme Sam Dagher. Comme d’autres membres de la famille, il aurait aussi trempé dans le trafic de cannabis libanais.

Recueilli par la France de François Mitterrand, Rifaat al-Assad ouvre en 1984 la page parisienne de sa vie. Il s’installe d’abord avec sa suite de plusieurs centaines de personne dans sa résidence de Saint-Nom-la-Bretèche, au nord-ouest de Paris.

« Excellence, vous allez me promettre qu’il n’y aura plus d’attentats en France »

Les liens avec les services de renseignements français sont déjà établis. « Ces liens m’ont été confirmés par d’anciens officiers du renseignement français. Rifaat leur était très utile pour protéger les intérêts français, obtenir des informations sur les événements au Liban pendant la guerre civile et quand la France a tenté un rapprochement avec la Syrie » raconte Sam Dagher.

Pierre Marion, l’ancien patron de la DGSE, affirmera plus tard avoir rendu visite à Rifaat dès 1982. La France est alors touchée par une vague d’attentats contre les intérêts israéliens commis par un groupe palestinien dissident du Fatah et dirigé par Abou Nidal : « Rifaat a constamment nié, avec violence, être en quoi que ce soit mêlé au terrorisme, ou lié à Abou Nidal, raconte alors Pierre Marion à l’hebdomadaire français Le Nouvel Observateur. Au dessert, je l’ai regardé dans les yeux et je lui ai dit : « Excellence, vous allez me promettre qu’il n’y aura plus d’attentats en France. » Il me l’a promis. Et il a tenu parole. »

François Mitterrand le fait grand-officier de la légion d’honneur

Une « bonne volonté » qui vaudra à Rifaat al-Assad d’être élevé au grade de grand-officier de la légion d’honneur sur instruction de François Mitterrand pour « services rendus à la nation » en 1986, l’année même des révélations de Pierre Marion. « Il a utilisé ses contacts avec toute une série de groupes militants au Moyen-Orient pour aider la France à évaluer et neutraliser les menaces terroristes, en France comme à l’extérieur », assure Dagher.

Peu à peu, les relations entre Rifaat et son frère Hafez s’apaisent, en particulier quand le petit frère revient en 1992 assister aux funérailles de leur mère dans le fief familial de Qardaha. Mais la mort dans un accident de voiture en 1994 de Bassel, le fils aîné du président syrien et héritier désigné, rebat les cartes.

La bourgade de Qardaha devient témoin de la lutte pour la succession qui s’annonce. À l’issue des obsèques de Bassel, et alors que la plupart des dignitaires ont quitté les lieux, des slogans en faveur de Rifaat retentissent dans les rues. Un homme le prend même sur ses épaules. Manaf Tlass, fils de l’ancien ministre de la Défense et ami personnel de Bassel et de Bachar, bouscule l’homme et sort son revolver. Des armes sont brandies de part et d’autre, des insultes fusent, mais la tension retombe.

Le lendemain, des manifestations sont organisées pour soutenir la candidature de Bachar. Rifaat n’a plus qu’à rentrer en région parisienne. Alors qu’il sent sa fin proche, Hafez al-Assad ordonne en 1998 la fermeture de son port privé à Lattaquié et de plusieurs de ses affaires, manière de faire place nette à son fils, au détriment de son frère.

« Mais Rifaat n’a jamais complètement abandonné ses ambitions. Pendant la guerre d’Irak, après 2003, et alors que la Syrie était constamment pointée pour son soutien au terrorisme chez son voisin, il y a eu des contacts entre des membres de l’administration Bush et Rifaat », raconte Sam Dagher.

Tel oncle, tel neveu ?

Après 2011 et le déclenchement de la révolution syrienne, il s’est également un temps présenté comme un opposant au régime et une alternative possible au pouvoir de Bachar al-Assad. Il a aussi hébergé l’un des témoins clés de l’affaire Hariri, Zuhair Siddiq, dans sa propriété de Puerto Banus, sur la Costa del Sol espagnole.

« Il a encore des liens avec Maher [le petit frère de Bachar], dont il est resté proche et qui a toujours considéré qu’on avait injustement traité son oncle », explique toutefois Sam Dagher. Qualifié de brutal et d’impulsif, Maher a, comme son oncle en son temps, pris la direction d’une brigade à majorité alaouite au sein de laquelle il fait l’objet d’un culte de la personnalité. Il est notamment accusé de massacres à Homs et Deraa. Tel oncle, tel neveu ?

Cadeaux et dons de la famille royale saoudienne

Aujourd’hui âgé de 82 ans et marié à 4 femmes, Rifaat se défend comme il peut des diverses accusations dont il fait l’objet. Sur les massacres de Hama, il n’aurait ainsi fait que suivre les ordres de son frère, qui aurait ensuite fait de Rifaat un bouc émissaire pour se débarrasser d’une figure encombrante.

Quant à l’origine de sa fortune, il évoque notamment des cadeaux et des dons de la famille royale saoudienne, en particulier des rois Fahd – ancien propriétaire de son château de Bessencourt – et Abdallah. L’une des épouses de ce dernier n’est autre que la soeur de l’une des femmes de Rifaat. Selon Dagher, les relations entre Rifaat et l’Arabie saoudite remonterait ainsi à 1979, quand l’Arabie saoudite, inquiète de la révolution islamique iranienne et de la proximité de Hafez al-Assad avec Téhéran, avait envisagé une alternative en Syrie.

Les juges seront-ils convaincus par les explications des avocats de Rifaat al-Assad ? Verdict le 17 juin.

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