Économie

Bill Gates : « La crise du Covid-19 coûtera bien plus de 3 000 milliards de dollars »

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Mis à jour le 29 avril 2020 à 18h49
Bill Gates à Berlin en 2018 au forum sur le potentiel d'innovation en Afrique.

Bill Gates à Berlin en 2018 au forum sur le potentiel d'innovation en Afrique. © Britta Pedersen/ZUMA/REA

Face au coronavirus et aux risques épidémiologiques de demain, le milliardaire et philanthrope américain prône le respect du multilatéralisme et appelle à une mobilisation générale des soignants, des chercheurs et des gouvernants.

Dès 2015, Bill Gates, le philanthrope et milliardaire américain, avait tiré la sonnette d’alarme sur les périls d’une pandémie mondiale, en particulier dans les pays pauvres, où sa fondation est engagée depuis de nombreuses années. Dans cette interview, le fondateur de Microsoft analyse les réponses à la crise sanitaire et économique engendrée par le coronavirus.

Jeune Afrique : Compte tenu du nombre d’avertissements – dont les vôtres et ceux des services de renseignements à travers le monde – sur les risques d’une telle pandémie, comment expliquer que nos gouvernements aient été aussi mal préparés à la crise du Covid-19 ? 

Bill Gates : Il est difficile pour un gouvernement de savoir s’il est prêt ou non à faire face à de tels événements. Il y a deux étapes à considérer.

Premièrement : avons-nous mis en place les outils et les plans nécessaires avant que la crise se produise ? Là, nous n’avons pas été à la hauteur. J’avais, avec d’autres, déjà alerté en 2015 sur la nécessité d’investir dans des outils de surveillance sanitaire pour que des tests soient vite déployés, pour que des antiviraux et des vaccins soient disponibles le plus vite possible.

Deuxièmement : En ce qui concerne la réactivité des autorités, en décembre et en janvier, elles se sont concentrées sur ce qu’il fallait faire pour minimiser le nombre de cas et pour réduire au minimum les perturbations, économiques en particulier. Or, dans les pays en développement, la sécurité alimentaire elle-même peut être en danger si on ne prête pas assez attention à la manière dont les mesures de confinement sont mises en place.

Les pays africains ont-ils eu raison de répliquer les mesures de distanciation sociale prises en Asie, en Europe et dans les Amériques ?

Le défi pour les pays en développement est immensément plus grand. Outre le problème que pose l’informel et le nombre de personnes devant sortir tous les jours pour gagner leur vie, d’autres questions urgentes émergent. Faut-il par exemple continuer de financer les campagnes de vaccination contre la rougeole ? C’est un simple exemple de ces cas où notre fondation dispose d’une expertise et où nous craignons que certains arbitrages entraînent des conséquences au coût plus élevé que les bénéfices.

Nous faisons notre possible pour rendre disponible, à un coût très faible et en très grand nombre, un test réalisable chez soi

Nous sommes en terrain inconnu quant à la manière dont un pays en développement peut réduire le taux d’infection de cette maladie respiratoire sans menacer les autres besoins sanitaires, alimentaires ou de base des populations. Cela ne sera pas facile.

Au moins, le nombre total de cas en Afrique n’est pas gigantesque. Est-ce parce que les gens hésitent à se faire tester ? Est-ce à cause des faibles capacités de dépistage ? Est-ce la météo ou la pyramide des âges ? De toutes les choses que je ne comprends pas au sujet de cette pandémie, la situation dans les pays en développement me paraît la plus floue. Tous les matins, je vérifie les données de l’université Johns Hopkins, celles de l’Afrique du Sud, du Nigeria et de l’Inde pour essayer de comprendre où nous en sommes dans les pays en développement.

Une crise sanitaire peut rapidement devenir une crise de gouvernance. Quelles options restent ouvertes pour les pays en développement ?

Pour ces pays, l’idéal serait d’avoir un test réalisable chez soi, avec juste un prélèvement nasal à tremper dans une solution liquide qui indiquerait si on est atteint du Covid-19. C’est le test de diagnostic rapide qui, en Afrique, avec les prélèvements sanguins, est déjà utilisé pour le paludisme. Nous faisons de notre mieux pour rendre disponible ce type de test à un coût très faible et en très grand nombre.

Nos premières subventions, en février, vis-à-vis du Covid-19 visaient à mettre en place une capacité de diagnostic en Afrique, avec des kits adéquats pour que la population ait au moins une idée de ce qui se passe.

Nous travaillons avec l’OMS et l’Union africaine. Nous avons beaucoup de personnel – déjà expérimenté dans l’éradication de la polio – qui se consacre aujourd’hui à la lutte contre le Covid-19. Mais ça ne sera pas simple.

L’idéal serait que dans les zones rurales, où les taux d’exposition sont faibles, la production agricole ne soit pas interrompue. Le grand défi reste les bidonvilles en zones urbaines, où, dans la plupart des cas, il n’y a pas de moyen fiable de livrer de la nourriture aux gens.

Nous devrions avoir des solutions, fabricables en grande quantité, déployables d’ici à l’été

Vous avez plaidé en faveur d’une « armée d’innovateurs » pour s’attaquer au Covid-19. Quelles sont les approches actuelles les plus prometteuses ?

Lorsqu’un grand nombre de personnes présentent des symptômes, l’idée d’affecter des établissements de santé spécifiques où les patients du Covid-19 peuvent être isolés et peuvent recevoir le traitement en oxygène nécessaire est importante.

Et il y a beaucoup d’innovateurs qui cherchent à rendre ces systèmes de traitement bon marché. C’est une bonne chose que des innovateurs travaillent sur ces questions.

Notre fondation est très impliquée dans la réalisation de ces tests innovants. Nous examinons également tous les médicaments qui pourraient être utiles. Le plus grand espoir est que l’un de ces médicaments soit très efficace, bon marché, fabricable à grande échelle et utilisable, par exemple, par voie orale, sans avoir besoin d’un professionnel de santé.

Si l’hydroxychloroquine ne semble pas présenter de grands avantages, je pense que l’enthousiasme des gens pour ce traitement plaide en faveur d’une solution orale fabricable en grande quantité. D’ici à l’été, nous devrions avoir des solutions déployables autant dans les pays développés que dans les pays en développement.

Vous estimez entre 9 et 24 mois – probablement autour de 18 mois – le délai avant qu’un vaccin mondial à grande échelle puisse être mis en circulation. Comment serait-il acheminé aux pays africains ?

Le processus devrait permettre de mobiliser des fonds supplémentaires pour Gavi [l’Alliance mondiale pour les vaccins et l’immunisation, créée par la Fondation Gates en 2000], auprès des donateurs des pays riches qui soutiennent cette alliance, en collaboration avec ses partenaires, l’OMS et l’Unicef. Ils savent comment faire parvenir des vaccins aux pays concernés et comment les convaincre de les adopter, comme cela a pu être fait pour la méningite A ou la rougeole.

En fait, la méningite A est un bon exemple, puisqu’elle concerne toutes les classes d’âge, et pas seulement les enfants. L’idée est d’atteindre un nombre suffisant de personnes immunisées de sorte que lorsque le Covid-19 se manifeste à nouveau, une pandémie pourra être évitée.

Je ne sais pas si les pays riches conserveront une once de générosité en faveur des pays en développement

En 2015, vous plaidiez pour un système de santé mondial de diagnostic et de vaccination, et pour la création d’une « armée de personnels de santé » à cet effet. Et vous citiez une estimation de la Banque mondiale qui chiffrait à 3 000 milliards de dollars le coût d’une pandémie. Allons-nous voir maintenant des actions sérieuses pour la construction du système de santé mondial que vous avez décrit ?

Déjà, il est évident que le coût de la pandémie actuelle sera bien supérieur à 3 000 milliards de dollars. Les investissements nécessaires sont de deux ordres. Il s’agit, d’une part, de financer les outils et les plateformes de recherche sanitaires très rapidement. Cela représente un coût limité – quelques dizaines de milliards de dollars –, ce qui est peu par rapport aux potentiels dégâts économiques.

Le deuxième élément est la résilience des systèmes de santé dans les pays en développement. Cela touche à la fois au fardeau normal de la maladie, qui est très important, et à l’apparition d’une nouvelle épidémie. Et, dans ce cas, il s’agit d’une aide financière qui va des pays riches vers les pays en développement.

Et au vu des difficultés économiques auxquelles font face les pays riches, je ne sais pas s’ils conserveront une once de générosité en faveur des systèmes de santé des pays en développement. J’espère que oui, ce serait juste et cela nous aiderait à combattre au plus vite la prochaine épidémie, qui pourrait émerger tout aussi bien en Afrique qu’en Asie.

Le budget de l’OMS ne représente pas un millième de ce qui est dépensé en soins de santé aux États-Unis

Avez-vous essayé de convaincre le gouvernement américain de renoncer à la suspension du financement de l’OMS ?

En fait, l’OMS a un budget assez modeste. Et elle joue un rôle crucial dans cette pandémie, comme beaucoup de gouvernements. Certains pensent que l’OMS est financée pour fabriquer de nouveaux médicaments et de nouveaux vaccins, mais ce n’est pas le cas, elle dispose en fait d’un personnel relativement réduit. Son budget ne représente pas un millième de ce qui est dépensé en soins de santé aux États-Unis. Les gens s’attendent donc parfois à ce qu’elle ait des capacités qui dépassent ce pour quoi elle est réellement financée.

Rétrospectivement, il est facile de dire qu’elle aurait dû agir plus tôt ou différemment, mais je pense que l’OMS joue une sorte de rôle neutre et qu’elle a besoin de plus de ressources pour y parvenir. J’espère donc que les critiques américaines ne se traduiront pas par une diminution des fonds alloués à l’OMS, car nous avons plus que jamais besoin d’elle, et elle se montre très utile.

Sur de nombreuses questions – quel vaccin est le meilleur, quelles sont les thérapies les plus adaptées, comment allouer les fonds de la meilleure manière etc. –, l’OMS reste l’institution où tous les pays du monde peuvent se réunir et discuter des défis sanitaires. Et c’est très important.

Vous avez dit récemment que la situation actuelle « est comme une guerre mondiale, à ceci près que nous sommes tous du même côté ». Les forces nationalistes aujourd’hui à travers le monde semblent battre en brèche ce sentiment…

Après la Seconde Guerre mondiale, il y a eu d’énormes investissements dans des institutions mondiales à même de créer un forum de coopération. Résultat : depuis ce conflit, jamais aucune arme nucléaire n’a été utilisée, et aucune des grandes puissances ne se sont fait la guerre.

Dans la crise actuelle, il y a un peu de vide au niveau du leadership

Les institutions conçues pour éviter une troisième guerre mondiale ont relevé ce défi-là, et bien d’autres. C’est ainsi que l’OMS a été créée à une époque où les États-Unis considéraient leur leadership mondial comme une priorité. Cela a beaucoup aidé.

Dans la crise actuelle, il y a un peu de vide au niveau du leadership. Parce que les États-Unis se concentrent principalement sur la situation américaine. C’est pourquoi certains dirigeants européens examinent comment une collaboration peut se mettre en place. Je me suis donc entretenu avec Emmanuel Macron, Angela Merkel, Cyril Ramaphosa et d’autres personnes sur la manière dont nous pouvons mettre en place cette coopération. Nous avons donc besoin d’institutions mondiales pour les pandémies, le bioterrorisme, le changement climatique… Et j’espère que nous le comprendrons et que nous ne nous contenterons pas d’une vision nationaliste. Car ce sont des problèmes que même le pays le plus riche ne peut pas résoudre seul.

Les chiffres qui viennent du continent confirment-ils ou infirment-ils les hypothèses sur une moindre ou sur une plus forte vulnérabilité de l’Afrique face au Covid-19 ?

Au cours des prochains mois, nous devons faire de la veille pour connaître avec exactitude l’ampleur de la situation. Est-ce que les gens hésitent à venir se faire dépister ? Ou bien est-il si difficile d’accéder aux tests ? Je pense qu’au Nigeria, lorsque le directeur de cabinet du président a non seulement été infecté par le Covid-19, mais en est décédé, cela a été une sorte de signal d’alarme qui a fait prendre conscience qu’il s’agit d’un problème très sérieux, tragique. Tout comme au Royaume-Uni, lorsque le Premier ministre a été contaminé.

Les épidémies nous rendent dépendants des gouvernements

Il y a peut-être des facteurs qui peuvent aider l’Afrique à réduire la propagation. Mais, pour le moment, nous n’avons pas de preuve qu’il existe une grande différence dans la propagation de ce virus entre l’hémisphère Nord et l’hémisphère Sud. C’est l’une des choses que les scientifiques doivent encore mieux cerner. Les responsables politiques doivent aujourd’hui prendre des décisions à partir de données très limitées, en particulier en ce qui concerne cette épidémie en Afrique.

Beaucoup d’analystes voient dans cette crise certains aspects « positifs », en ce qui concerne le regard porté sur la mondialisation, le marché, le rôle des gouvernements…

Les épidémies nous rendent dépendants des gouvernements, de leur expertise et de leur capacité à anticiper ce type de défi et à réaliser les investissements de long terme nécessaires. De ce point de vue, la réalité est un peu décevante. J’espère que, au sortir de cette crise, les gens comprendront qu’un gouvernement, ce n’est pas seulement des responsables politiques, c’est aussi une expertise et des compétences approfondies.

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