Histoire

Guerre d’Algérie : la France ouvre de nouvelles archives, en catimini

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Mis à jour le 04 mai 2020 à 15h28
Capture de Yacef Saadi, chef militaire des réseaux FLN de la zone autonome d'Alger, le 24 septembre 1957.

Capture de Yacef Saadi, chef militaire des réseaux FLN de la zone autonome d'Alger, le 24 septembre 1957. © AFP

Annoncée par Emmanuel Macron en septembre 2018, l’ouverture d’une centaine d’archives sur les « disparus » de la guerre d’Algérie a été publiée au Journal officiel français le 12 avril, en toute discrétion.

C’est un peu en catimini, un dimanche, alors que la population du pays était confinée depuis un mois et surtout préoccupée par la crise sanitaire, que la France a franchi, à la mi-avril, une nouvelle étape en matière d’ouverture des archives de la guerre d’Algérie.

Le geste, un arrêté publié au Journal officiel le 12 avril, était tellement discret qu’il a fallu que le journal de la gendarmerie L’Essor le relève quelques jours plus tard pour que la nouvelle devienne enfin réellement publique. De quoi s’agit-il précisément ? Il sera désormais possible, apparaît-il, de consulter une centaine de dossiers d’archives sur les disparus de la guerre d’Algérie conservés aux Archives nationales.

Sachant à quel point les archives sensibles concernant cette guerre ont toujours été difficiles d’accès et à quel point le nombre des disparus pendant son déroulement, principalement du côté algérien, est énorme, on ne peut que se féliciter de cette avancée très significative qui va faciliter le travail des historiens et, dans une moindre mesure, les recherches des familles sur le sort de proches disparus. On peut cependant relativiser l’importance de l’événement, même si sa portée symbolique n’est certes pas négligeable.

Quelles révélations ?

D’abord, on peut s’étonner qu’il ait fallu un tel temps pour que ce pas soit franchi alors qu’on avait annoncé il y a presque deux ans la décision de principe. C’est en effet en septembre 2018, au moment où il avait reconnu « la responsabilité de l’État français » dans la disparition du mathématicien pro-indépendantiste Maurice Audin, enlevé et torturé puis exécuté par l’armée française, que le président Macron avait promis la toute prochaine ouverture des archives encore inaccessibles sur les disparus.

Il s’agit pour l’essentiel de dossiers d’enquête sur la réalité de la répression et de la torture pendant la Bataille d’Alger.

Faut-il, pour expliquer ce délai, incriminer les lourdeurs de l’administration des Archives nationales chargée de la conservation des documents ou, ce qui est plus probable, imaginer les réticences des militaires français face à la mise au jour d’un passé peu glorieux qui accompagnera nécessairement la consultation d’informations mettant en cause leurs pratiques ?

On peut douter que que la mise à disposition du public de ces documents aboutisse à des révélations spectaculaires. Il s’agit pour l’essentiel des dossiers établis par la « Commission de sauvegarde des droits et des libertés individuels » créée en mai 1957 par le président du Conseil socialiste, Guy Mollet, et qui sera réactivée plus tard par le général de Gaulle. Celle-ci avait a priori pour mission de mener une enquête sur la réalité de la répression par les militaires et sur l’existence de tortures et de disparitions pendant la Bataille d’Alger.

Cela à la suite du scandale qu’avait provoqué la révélation par quelques organes de presse, sur la base de témoignages accablants, des méthodes pour le moins expéditives des parachutistes du général Massu. Chargés de « rétablir l’ordre » dans la capitale de l’Algérie, ils avaient entrepris de mettre fin par tous les moyens, y compris les plus barbares, à l’implantation du FLN et aux actions de ses commandos dirigés par Yacef Saâdi. Or, vu ce que l’on a appris au fil du temps, on n’ignore plus grand chose sur cette dérive meurtrière des militaires de l’armée coloniale.

Dès cette époque, d’ailleurs, un responsable français soucieux d’éthique, le procureur Paul Teitgen, évaluait à près de 4000 le nombre de « disparus » – on employait déjà pudiquement ce mot pour évoquer d’évidents assassinats pendant ou après les interrogatoires – parmi les quelque 20 000 « suspects » passés entre les mains des paras pendant la Bataille d’Alger.

Recherche de la vérité

De toute façon, il est peu probable que les dossiers ouverts fournissent beaucoup de détails précis sur les « disparus » et sur les conditions de leur « disparition ». Quand on agit hors de la légalité, au nom d’une justice parallèle, on ne laisse pas de traces. Et quand on se livre à des exécutions sommaires, cela ne résulte pas d’ordres écrits explicites.

Toute avancée permettant d’ouvrir des archives jusque-là interdites d’accès est essentielle.

Or les archives, par définition, sont des écrits. Et les travaux d’une commission, fût-elle la plus honnête et la mieux instruite par des témoignages qui ne sont pas tous des faux témoignages et par des plaintes qui sont le plus souvent fondées, ne peuvent guère éclairer des cas particuliers, même si on attend avec intérêt de lire les « matériaux » qui lui ont permis de remplir sa mission. S’ajoute à cela que rien ne dit que les archives qui seront disponibles n’ont pas été expurgées en 1962, à la fin de la guerre, voire avant.

Il n’en reste pas moins que toute avancée permettant d’ouvrir des archives jusque-là interdites d’accès est essentielle. Car chaque étape franchie permet d’espérer passer bientôt à l’étape suivante en donnant accès à de nouveaux documents encore inaccessibles en France.

Et pourquoi pas un jour en Algérie ? La guerre reste un sujet tellement sensible et tellement propice encore à la diffusion de fausses informations et de récits fantasmatiques des deux côtés de la Méditerranée que toute initiative conduisant à faciliter la recherche de la vérité est la bienvenue. Reste surtout à attendre maintenant ce que pourront trouver les chercheurs travaillant sur la guerre d’Algérie dans les cartons des Archives nationales enfin disponibles.

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