Société

Coronavirus : la digitalisation à marche forcée en Algérie

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Mis à jour le 05 mai 2020 à 13h10
Le président Abdelmadjid Tebboune présidant un Conseil des ministres en visioconférence, le 19 avril.

Le président Abdelmadjid Tebboune présidant un Conseil des ministres en visioconférence, le 19 avril. © APS

Télétravail, achats sur internet, soutien scolaire en ligne, médecine 2.0… La pandémie de Covid-19 a accéléré la transformation numérique de l’Algérie, où les habitants sont confinés depuis plus d’un mois dans certaines wilayas.

Dans le grand bureau de la présidence orné de boiseries et de tapis, deux grands écrans ont été installés. À gauche, l’image du président. À droite, celle des membres du gouvernement. Ce 19 avril, pour la première fois dans l’histoire du pays, un président rassemble son Conseil des ministres en visioconférence. Une situation si inédite qu’Algérie presse service (APS), l’agence officielle, émet une dépêche. Le lendemain, la photo fait la une de plusieurs médias.

« Les nouveaux modes de travail ne sont plus une option, c’est désormais une nécessité », explique Yacine Oualid, ministre délégué chargé des start-up. La nomination de ce dernier, en janvier, atteste que le gouvernement avait pris conscience du besoin de digitalisation avant l’arrivée de la pandémie. La crise sanitaire contraint l’État à négocier son virage numérique à vitesse grand V.

Donner l’exemple

Depuis le début de la pandémie, ministères et administrations ont adopté le télétravail en s’appropriant les nouveaux outils numériques. Le ministère de la Santé s’est doté d’un logiciel d’aide à la décision pour lutter contre la propagation du virus. Quant au ministère de l’Industrie, il a investi dans un dispositif permettant de planifier l’approvisionnement en denrées alimentaires.

La semaine dernière, les équipes de Yacine Oualid ont, elles, rassemblé 120 start-up en visioconférence pour proposer des solutions face à la crise économique. « Nous sommes aussi là pour donner l’exemple, explique le jeune ministre. Avec la pandémie, nous sommes accueillis à bras ouverts par les autres ministères pour apporter notre savoir-faire et nos conseils. » Parmi les recommandations émises : la généralisation de l’e-paiement, maintes fois annoncée, maintes fois repoussée. « Cela existe depuis plusieurs années, reconnaît Yacine Oualid, mais les procédures administratives pour le mettre en place étaient fastidieuses. »

2020 sera l’année de l’e-paiement en Algérie

Les blocages ont été mis sur la table lors d’une rencontre avec les acteurs de l’e-paiement, et devraient, promet le benjamin du gouvernement d’Abdelaziz Djerad, être levés le plus rapidement possible : « Nous avons facilité les procédures, la certification se fait désormais en ligne. Avec un taux de pénétration de smartphones supérieur à ceux de certains pays européens, 2020 sera l’année de l’e-paiement en Algérie. » Et les entreprises promettent d’être au rendez-vous.

« C’est durant les crises que l’on apprend le plus. Le confinement contraint les Algériens à adopter une nouvelle façon de travailler : en équipe, mais depuis chez soi », constate Maya Bendimerad, fondatrice de Bendi Network, un cabinet de conseil en stratégie de communication publique. Elle-même a proposé le télétravail à ses équipes dès l’apparition des premiers cas du Covid-19 en Algérie. « Cela a donné lieu à des situations cocasses, s’amuse le chef d’entreprise. Au début, mes employés ne comprenaient pas la nécessité d’être opérationnel aux mêmes horaires que d’habitude, et en tenue correcte pendant les visioconférences. »

Avec ses clients, en revanche, peu de changement, ou presque : « Nous sommes familiers des outils 2.0, nous avions l’habitude de les utiliser avec nos interlocuteurs des autres wilayas ou de l’étranger. » La communicante espère que la pratique du télétravail se poursuivra après le confinement, ce qui désengorgerait les axes routiers et préserverait l’environnement.

La connexion internet, le souci majeur

« Alger est une ville infernale sur le plan du trafic. Chaque déplacement cause une perte de temps et beaucoup de stress », regrette-elle, espérant qu’un cadre légal sera établi au plus vite. « Il nous faut être accompagnés par des textes officiels, qui aujourd’hui n’existent pas, et par une connexion internet de meilleure qualité, qui reste un point noir pour les entreprises. » Même constat pour Meriem, cadre dirigeante d’une entreprise de retail : « Internet est le souci majeur. Pour l’heure nous faisons preuve de résilience et nous nous adaptons. »

Son équipe – huit personnes – est en télétravail depuis le 17 mars. Meriem a obtenu l’accord de ses actionnaires en quarante-huit heures à peine. Ses employés étaient déjà équipés techniquement. « Chacun dispose d’une station de travail mobile. Et chacun a l’habitude de suivre une task-list », se félicite-t-elle. Au bout d’un mois et demi, elle sent néanmoins qu’une « lassitude » s’installe : « La plus grande difficulté du télétravail, c’est l’absence de l’autre, l’absence de convivialité. Nous sommes dans une situation de stress pas tout à fait habituelle. »

Selon elle, son équipe sortira grandie de cette expérience. « C’est sûr qu’il y aura un avant et après, analyse Meriem. Le télétravail a permis une redéfinition des rôles. Je découvre des fonctions pivots que je ne soupçonnais pas avant. » Parmi les autres enseignements : la croissance exponentielle à venir de l’e-commerce. Le confinement a poussé les Algériens à effectuer en ligne une partie des achats de leurs produits de consommation. Tout comme l’entreprise de Meriem, d’autres start-up y voient un gisement de nouvelles opportunités.

La pandémie de Covid-19 met en suspens les marches du Hirak en Algérie.

La pandémie de Covid-19 met en suspens les marches du Hirak en Algérie. © Anis Belghoul/AP/SIPA

Afin de limiter les déplacements des personnes, l’entreprise de VTC Yassir a converti son application “Yassir food”, destinée à la livraison de repas, en un service de livraison pour tous types de produits : alimentaires, cosmétiques, droguerie, etc. « Nos livreurs ont été formés au respect rigoureux des mesures d’hygiène. Ils portent tous un masque et disposent de gel hydroalcoolique », assure Mahdi Yettou, directeur général de Yassir. Les nouveaux services ont été bien reçus par les utilisateurs : « Cela leur facilite la vie pendant cette période difficile. »

Imadrassa, première plateforme de soutien scolaire dans le pays, voit ses chiffres s’envoler. À l’origine, le site donnait accès à quantité de cours et d’exercices. Depuis le 23 avril, il propose aussi, en direct, des cours de soutien en mathématiques. La première vidéo a atteint les 250 000 vues en vingt-quatre heures. De quoi donner des idées à son cofondateur, Kamel Haddar : « Je réfléchis à mettre cette méthode en place de façon régulière. L’arrivée du paiement électronique va booster ces usages. »

Haddar est aussi derrière Temtem, une entreprise de VTC qui s’est diversifiée à la faveur de la crise. « Notre vision de départ, c’était de créer une seule application avec plusieurs services de livraison de courses, de restauration, d’habillement, mais aussi de la conciergerie, comme la plomberie ou le bricolage, explique le trentenaire. En somme, tout ce dont on peut avoir besoin au quotidien. » Là aussi, le confinement a accéléré la cadence. « Cela a fait monter la pression pour sortir nos services. Nous avons commencé par la livraison de denrées alimentaires avec Temtem One », explique Haddar.

Médecine 2.0

Tout comme son concurrent Yassir, la start-up propose aussi la téléconsultation médicale. Les utilisateurs peuvent bénéficier d’un avis médical sans surcharger des salles d’attente propices à la propagation de l’épidémie. La santé, sans doute le secteur qui a embrassé la digitalisation de la façon la plus soudaine… Ludmia Embarek, psychologue à Alger, a fermé son cabinet dès le début du confinement « pour des raisons sanitaires évidentes », et s’est convertie à la consultation vidéo : ses patients ont souhaité poursuivre leur thérapie malgré les restrictions de circulation.

« L’une de mes patientes venait de perdre son père du Covid-19, raconte la thérapeuthe. Elle était également atteinte, ainsi que sa mère et sa sœur. J’ai immédiatement décidé de reprendre mon activité. » Chaque jour, elle se met en condition, dans son fauteuil habituel, pour recevoir ses patients virtuellement. Ludmia Embarek constate que, « en règle générale, les personnes qui réclament les consultations à distance sont à l’aise avec la technologie et se situent dans une tranche d’âge assez jeune. »

Des personnes portant des masques se tiennent à l'extérieur d'une clinique, à Alger, le 26 février 2020.

Des personnes portant des masques se tiennent à l'extérieur d'une clinique, à Alger, le 26 février 2020. © Anis Belghoul/AP/SIPA

Outre la fracture générationnelle, la psychologue voit d’autres limites à ce nouvel usage, comme le manque d’intimité dont souffrent certains chez eux. « Une de mes patientes était forcée de faire la consultation dans sa voiture, faute d’un endroit où s’isoler chez elle, regrette Ludmia Embarek. Je sais aussi que certains ont besoin de cette poignée de main. Symboliquement, c’est important. » Et de reprendre : « La thérapie, ce n’est pas un rendez-vous chez le coiffeur. Il s’y joue des choses. L’effort de se déplacer malgré les contraintes fait aussi partie de la thérapie. Il y a souvent des actes manqués, les gens qui se perdent, qui ne trouvent pas où se garer… »

Poursuivra-t-elle la téléconsultation après le confinement ? Oui, assure la thérapeuthe, car « si la consultation vidéo va moins loin qu’une thérapie classique, c’est mieux que rien. Elle permet d’apporter un soutien psychologique aux personnes qui en ont le plus besoin, à ceux qui n’osent pas franchir le pas ou qui ont un problème d’éloignement géographique ou de transport. Je ne vais pas les priver de la possibilité de consulter. »

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