Société

[Tribune] Cotonou au temps du coronavirus

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Par  Florent Couao-Zotti

Florent Couao-Zotti est un écrivain béninois.

Cotonou (photo d'illustration).

Cotonou (photo d'illustration). © Jacques Torregano/Jeune Afrique/2017.

L’écrivain béninois Florent Couao-Zotti chronique l’irruption de l’épidémie de coronavirus dans le quotidien de la capitale économique, Cotonou.

Le ciel est couleur rouille en cet après-midi finissant. Cotonou, si bruyante d’habitude, semble tétanisée, partagée entre l’envie, pour certains de ses habitants, d’aller se barricader chez eux, et le désir, pour d’autres, de se rabattre dans leurs villages. Là-bas, vivre la sérénité et la sécurité en ces temps de Covid-19 paraît, pour eux, la solution idéale.

Les taxis-motos, les rares véhicules qui s’aventurent sur les artères principales, eux, ne semblent rien craindre de la maladie annoncée. Les masques accrochés au cou, ils font vrombir leurs deux-roues ou klaxonnent à volonté pour attirer l’attention des clients. Certains, fatigués, se retrouvent autour d’un kiosque à journaux où les titres à la une des quotidiens font l’objet de commentaires exaltés.

Les zems se comptent sur les doigts d’une seule main, mais restent toujours aussi passionnés par l’actualité : le Covid-19

Ici, le rituel est presque immuable depuis plus de dix ans. Les conducteurs de taxi-moto y tiennent rendez-vous pour décrypter les titres de l’actualité au même moment où une radio locale, CAPP FM, rediffuse la revue de presse de son animateur vedette.

Ce jour-là, les zems se comptent sur les doigts d’une seule main, mais restent toujours aussi passionnés par l’actualité : le Covid-19. Le journaliste déclare : « Coronavirus a semé la panique hier à l’aéroport de Cotonou. Selon La Nouvelle tribune, « Un Chinois qui était venu du Cameroun faisait la queue pour les formalités de police. Il a été pris d’une toux et a lâché presque son poumon dans un ‘atchoum’ explosif. Les gens, autour de lui, se sont évaporés comme des nuages. Plus de peur que de mal, car renseignement pris, le Chinois n’en était pas un, c’était un Malgache ».

Bagarre

Au même moment, une jeune femme, vendeuse de tapioca coco, s’arrête. Elle a l’habitude de venir servir les tontons qui, ici, aiment bien se délecter de sa bouillie. Quelqu’un s’empresse de l’aider à poser sur son escabeau la bassine allongée qu’elle a sur la tête. Elle porte un masque qui altère sa voix déjà fluette.

« Pour combien ? demande-t-elle au tonton qui l’a aidée.

– Ce qui suffirait pour remplir un costaud comme moi, répond l’homme.

– Mais je ne sais combien il te faut.

– Regarde-moi bien, mignonne, un célibataire privé de câlins pendant ces temps pourris a besoin d’aller se vider un peu chez les chéries d’occasion. Ou bien, tu vas m’aider à éliminer ce trop-plein ? »

En le disant, il risque ses doigts dans le corsage de la jeune femme. Mais à peine l’a-t-il touchée que sa tempe gauche résonne d’un bruit sourd. C’était une gifle, administrée par un zem, petit comme un tabouret, mais nerveux comme une guêpe. Il n’a pas apprécié que son collègue traite ainsi sa fiancée.

Le temps de calmer sa douleur, l’autre se jette sur lui. Les deux roulent par terre, échangent des coups, pendant que trois de leurs collègues tentent de les séparer. Le bruit attire aussitôt la police républicaine qui patrouille dans les parages. Au nombre de trois, ils débarquent de leur pick-up, munis de matraques, et commencent à frapper dans le tas. Un fou, qui observe la scène, explose de rire : « Huit buts à zéro, commente-t-il. Le corona a fait huit victimes contre zéro attaque ! »

Marabout

Plus loin, à Sainte-Rita, quartier populaire de la capitale, un vendeur de brochettes de mouton grillé souffle sur les braises de son fourneau. D’habitude, les clients font la queue devant lui. Mais depuis la fermeture du bar à côté duquel il est installé, son étal reste désert. La carcasse de son mouton, recyclée depuis deux semaines, est maintenant bonne à jeter.

Mais il a une solution : son cousin, un marabout, s’est joint à lui. La tête enturbannée, celui-ci est assis sur un banc et, chapelet en main, propose la guérison du Covid-19 par des séances de prière. Sur une pancarte fixée au sol, on peut lire : « Ici guérison rapide Corona par Alpha 100 %. »

Curieux, je m’approche de lui, toussotant comme un vrai malade.

« Que Dieu ait pitié de toi, me dit-il dès que je lui confie mon tourment. Vingt mille francs pour tout, prières et bénédiction. »

Après discussion, il m’emmène dans le bar fermé, dans un petit espace aménagé où est étalée une natte. Je m’assois en tailleur en face de lui.

« Allah Akhbar, commence-t-il en fixant l’index sur mon front. Tu es déjà guéri, mon frère et… »

Aussitôt, une femme arrive. Grosse, l’écume à la bouche, elle a en main une spatule qu’elle pointe vers mon interlocuteur.

« Maintenant que tu as fui de la maison pour ne pas donner la popote, tu te déguises en marabout pour escroquer les gens. Mais je dirai à tout le monde qui tu es ! »

Ça sent le roussi. Je me lève aussitôt. Tandis que des cris s’élèvent entre les deux, je gagne la rue et hèle un zem qui passe. Je m’assois sur la croupe de la moto et, avant que je ne lui précise ma direction, il me donne un masque.

« J’ai le mien, lui dis-je, tu ne vois pas ?

– Excuse-moi, tonton, c’est un réflexe.

– Mais c’est très bien de filer des masques aux clients. Ça doit te coûter cher.

– Pas du tout, tonton, c’est le même masque pour eux tous. Où allons-nous déjà ? »

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