Politique

[Édito] Coronavirus : l’Afrique face à la pandémie des fake news

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Par  François Soudan

François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Donald Trump, le président des Etats-Unis ; Tedros Ghebreyesus, le patron de l’OMS ; Xi Jinping, président de la Chine.

Donald Trump, le président des Etats-Unis ; Tedros Ghebreyesus, le patron de l’OMS ; Xi Jinping, président de la Chine. © Evan Vucci/AP/SIPA ; Salvatore Di Nolfi/AP/SIPA; Nyein Chan Naing/AP/SIPA ,

Depuis l’apparition de la pandémie de Covid-19, une épidémie d’informations contradictoires et de désinformation manipulée se propage aux quatre coins du globe. Si l’Afrique est jusqu’ici le continent le moins touché par le virus, elle ne résiste pas à la fièvre des fake news.

Moins d’un mois après avoir exprimé son « respect » à l’égard de son homologue chinois, Xi Jinping, pour « ses efforts » et « sa transparence » dans la gestion de l’épidémie de Covid-19, Donald Trump a donc décidé de punir l’Organisation mondiale de la santé (OMS), en la privant de la contribution annuelle des États-Unis, laquelle s’élève à près de 900 millions de dollars.

Le caractère irresponsable de ce caprice potentiellement meurtrier en plein cœur d’une pandémie dévastatrice n’échappant à personne, si ce n’est aux quelque 44 % d’Américains qui s’obstinent à approuver son action en cette fin avril, intéressons-nous à sa rationalité.

Ce qu’officiellement Donald Trump reproche au patron de l’OMS, l’Éthiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus, c’est son supposé « chinocentrisme » (sic), lequel l’aurait incité à relayer complaisamment le narratif de Pékin sur l’apparition et la propagation du virus, au point de transformer la WHO (World Health Organization, acronyme anglais de l’OMS) en une CHO (China Health Organization).

Certes, le directeur général de cette agence spécialisée de l’ONU a sans doute trop aisément avalisé et répercuté les explications chinoises initiales sur la nature, l’ampleur et le contrôle de la pandémie – y compris sur « l’absence de preuve » quant à la transmission humaine du virus. Le fait qu’il doive en partie son élection en 2017 au soutien de la Chine est sans doute l’une des clés de cette proximité.

Mais qui, de janvier à mars, n’a pas applaudi aux mesures prises par Xi Jinping, à commencer par Trump lui-même ? Et surtout qui, parmi les grands leaders occidentaux, n’a pas hésité, atermoyé, douté, qui ne s’est pas trompé, qui n’a pas à un moment ou à un autre dissimulé son impuissance sous le masque de vérités successives ?

C’est en réalité pour détourner l’attention de ses propres errements, avec en tête l’obsession de sa réélection en novembre, que le président américain fait à Tedros ce mauvais procès. Dire cela, c’est énoncer un truisme.

Une rumeur inarrêtable

Le premier Africain à diriger l’OMS est en réalité la victime collatérale de la formidable guerre médiatique à laquelle se livrent les dirigeants américain, chinois et russe sur fond de pandémie. Ce que Tedros lui-même appelle l’ « infodemic » – l’épidémie d’informations contradictoires – se mêle à la désinformation manipulée, pour en définitive contaminer la planète entière à l’instar du Covid-19. À cette différence près que, dans la jungle inextricable des réseaux sociaux, le seul geste barrière qui compte, à savoir le niveau d’éducation, est la chose la moins bien partagée au monde.

Prenons le cas de ce qui est sans doute la « fake news » la plus virale depuis deux ou trois mois : celle de la fabrication intentionnelle du virus en laboratoire pour nuire à « l’ennemi ». Relayée au plus haut niveau par Donald Trump, Xi Jinping et Vladimir Poutine, mais aussi par l’ancien Prix Nobel français Luc Montagnier, grand pourfendeur des vaccins, adepte des vertus multicuratives de la papaye fermentée et « inventeur » de la téléportation de l’ADN, cette thèse est d’autant plus perturbante qu’elle repose sur un fond de vraisemblance.

Cette thèse a été prise en charge par des écosystèmes de désinformations étatiques de plus en plus sophistiqués.

On peut effectivement créer de toutes pièces des virus en laboratoire, on peut même ressusciter des « espèces » virales disparues et l’accident fait partie du champ des possibles. Avant que les études de traçabilité du Covid-19 en démontrent l’origine naturelle, laquelle implique une responsabilité humaine fondamentale sur un tout autre terrain, celui de la destruction de la biodiversité, la célèbre « traqueuse de virus » chinoise Shi Zhengli, diplômée de l’université de Montpellier, a avoué ne pas avoir dormi pendant plusieurs nuits, angoissée à l’idée que l’agent infectieux ait pu s’échapper de sa collection du laboratoire de Wuhan, le P4.

On sait aujourd’hui qu’il n’en est rien. L’analyse des séquences et du patrimoine génétique du Covid-19 a établi sa présence, sous une forme homologue à 98 %, au sein des populations de chauve-souris. Il s’agit donc là d’un virus ainsi que la nature en crée depuis des millions d’années.

USA contre Chine : deux théories complotistes

Il n’empêche, la rumeur est devenue inarrêtable, comme à chaque épidémie mais à cette différence près qu’elle a été en quelque sorte prise en charge par des écosystèmes de désinformations étatiques de plus en plus sophistiqués.

À tout seigneur tout honneur : la matrice de ces théories du complot appliquées au domaine de la santé est de fabrication russe, ou plus exactement soviétique. Avant de se rétracter une fois la glasnost venue, le KGB a lancé au début des années 1980 une efficace campagne de fake news en 25 langues prétendant démontrer que le virus du sida avait été fabriqué par l’armée américaine pour décimer les Africains-Américains, puis les Noirs en général.

Trois décennies plus tard, le FSB (ex-KGB, au sein duquel Vladimir Poutine a servi pendant quinze ans) est à la manœuvre, tout comme quelques ministres libériens de l’époque, pour propager la thèse selon laquelle le virus Ebola aurait été volontairement inoculé par la CIA aux Africains afin de freiner leur accroissement démographique.

Dans la même veine, deux narratifs complotistes s’affrontent aujourd’hui, très largement repris sur les réseaux sociaux. Celui de Donald Trump et de Fox News, selon lequel le Covid-19 aurait été concocté dans le laboratoire P4 de Wuhan puis exporté vers les États-Unis afin de ruiner l’économie de ce pays.

Et celui du gouvernement chinois, relayé par les Russes, véhiculant la thèse selon laquelle le virus, fabriqué dans un laboratoire de l’US Army à Fort Detrick, dans le Maryland, aurait été sciemment disséminé à Wuhan en octobre 2019 par des agents de la CIA, lors d’une compétition internationale de sport militaire tenue dans cette ville. Objectif : miner l’économie chinoise.

Cette catégorie de fake news n’est évidemment pas la seule. Des variantes existent, sur fond d’antisémitisme, dans lesquelles les usual suspects Bill Gates et Georges Soros, ainsi que les multinationales pharmaceutiques et des télécommunications, jouent le rôle de Victor Frankenstein d’officine, assoiffé de profits. Dépourvues de relais au plus haut niveau des grandes puissances de ce monde, seules habilitées à délivrer aux vaticinations complotistes un label de crédibilité, elles ont cependant beaucoup moins d’impact.

En Afrique, un terreau propice

L’extraordinaire facilité avec laquelle ces théories pénètrent et influencent les réseaux sociaux du continent pourtant le moins touché jusqu’ici par la pandémie – l’Afrique – interroge. Les motifs de ce paradoxe sont de deux ordres. Le premier : les Africains sont, côté crédulité, des internautes comme les autres. À Rabat, Dakar ou Kinshasa, le conspirationnisme rend simple ce qui est compliqué aux yeux de publics peu diplômés et donc privés d’outils critiques, ces anticorps indispensables pour combattre le virus des fake news.

Adhérer à une théorie du complot efface le sentiment d’impuissance et de dépossession que confère un agent pathogène inconnu, au profit d’une fausse impression de contrôler, de savoir et d’être initié à la vérité cachée. Or, comme l’énonce le cruel effet Dunning-Kruger, moins on en sait sur un sujet, plus on a l’illusion d’être compétent pour en parler (et inversement). Ce qu’Achille Mbembe, analysant le lien entre thèses conspirationnistes et technologies numériques, appelle « la déraison et le crétinisme ».

Le continent aurait tout à gagner à s’extraire de ce narratif toxique et à développer son propre logiciel de réponse culturelle à la pandémie.

Mais à ces explications communes aux conséquences perverses de l’influence massive des réseaux sociaux s’ajoutent des spécificités culturelles propres au continent. La maladie, particulièrement en Afrique centrale, y est souvent perçue comme une faiblesse et lorsqu’elle est transmissible – ce qui est le cas du HIV ou du Covid-19 – comme une stigmatisation honteuse.

En témoigne cet avis diffusé en cette fin d’avril par un site congolais : « Suite au décès de sa sœur cadette le lundi 20 avril 2020 à l’hôpital de Makélékélé, M. […] précise que sa défunte sœur a succombé à une longue et pénible maladie chronique sans lien avec le Covid-19 comme les gens de mauvaise foi l’insinuent. Il est déplorable de spéculer sur la maladie ou la mort d’un tiers ».

Aux yeux de beaucoup d’Africains, mourir du coronavirus est une « mauvaise mort », synonyme de souffrances inutiles souvent loin de chez soi, d’altération de la lucidité et d’impuissance. Il faut en rechercher les raisons ailleurs, dans la malédiction, la sorcellerie, la vengeance, la punition et le monde nocturne. Le terreau dont se nourrissent les théories du complot est donc d’autant plus favorable à leur déploiement qu’elles prospèrent déjà, en Afrique, sur de multiples terrains.

Champ de bataille collatéral de la guerre de l’infox que se livrent la Chine et les États-Unis, lesquels connaissent leur pire crise bilatérale depuis l’établissement des relations diplomatiques en 1979, le continent aurait tout à gagner à s’extraire de ce narratif toxique et à développer son propre logiciel de réponse culturelle à la pandémie. Il n’est pas trop tard.

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