Économie

Dominique Strauss-Kahn : « Pourquoi les Occidentaux créeraient-ils de la monnaie et pas les Africains ? »

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Mis à jour le 24 avril 2020 à 12h26
Dominique Strauss-Kahn, le 22 mai 2019, à Paris

Dominique Strauss-Kahn, le 22 mai 2019, à Paris © Vincent Fournier pour JA

L’ancien directeur général du FMI détaille les mesures qui devraient être adoptées pour affronter la crise liée au coronavirus, dont la suspension de la dette institutionnelle africaine et l’utilisation des Droits de tirage spéciaux par le FMI.

Rare dans les médias ces dernières années, l’ancien ministre de l’Économie et ex-cadre du Parti socialiste français a multiplié les interventions pour partager son analyse de la situation et ses recommandations, alors que la pandémie du Covid-19 plonge l’économie mondiale dans une profonde crise.

Aux commandes de l’institution internationale lors de la crise de 2008-2009, celui qui a l’oreille de plusieurs chefs d’État et aussi, selon la presse française, celle de la « Macronie », a répondu aux questions de JA.

Le président français Emmanuel Macron a appelé à une annulation massive de la dette africaine. Vous aussi ? 

La démarche va dans le bon sens, c’est évident, mais annuler une dette ne se fait pas en un claquement de doigts. Ce type de procédure prend du temps. On l’a vu avec l’initiative PPTE [Pays pauvres très endettés], que j’avais moi-même en partie conduite lorsque je dirigeais le FMI. Là, on est dans l’urgence. C’est pour cela que la solution du moratoire est sans doute plus adaptée à la situation actuelle, même si cela n’empêche pas de réfléchir à la question de l’annulation.

La suspension partielle du service de la dette des pays les plus pauvres, décidée le 15 avril par les ministres des Finances du G20, vous satisfait-elle ?

Cette décision est importante ne serait-ce que parce que, ce jour-là, tout le monde était d’accord, y compris les Saoudiens. À ce titre, on peut dire que l’on a fait un pas en avant. Est-ce que cela suffit ? La réponse est non. Rien n’a été décidé par exemple en matière de droits de tirage spéciaux [DTS], alors que l’on sait que c’est un levier sur lequel on peut jouer pour aider les pays en difficulté – il avait été très utilisé, et avec beaucoup de succès, pendant la crise de 2008-2009.

Le problème, c’est que les Américains, qui sont très hostiles au multilatéralisme, y sont opposés et pourraient empêcher l’émission de nouveaux DTS. Mais on pourrait imaginer que le FMI utilise les DTS dont il dispose déjà pour aider exclusivement l’Afrique. Il s’agirait d’une distribution de DTS ciblée sur les pays qui en ont le plus besoin, particulièrement en Afrique.

Lors de la crise des subprimes, l’Administration américaine était plus conciliante

Concrètement, quel est l’intérêt des DTS ? 

Les DTS sont un instrument monétaire : les pays qui en bénéficient peuvent les échanger contre des devises. Ainsi, un pays qui reçoit 100 DTS peut s’adresser à la BCE [Banque centrale européenne], à la FED [la Réserve fédérale américaine] ou encore à la Bank of England et demander la conversion de ces DTS en euros, en dollars ou en livres sterling. Et les banques centrales ne peuvent pas leur dire non. C’est un moyen qui a été utilisé pendant la crise des subprimes pour fournir des liquidités à l’ensemble de la planète. Mais l’Administration américaine de l’époque était plus conciliante, tandis qu’aujourd’hui il est vraisemblable que Donald Trump refusera.

Cela permettrait-il de renflouer les États africains ?

Bien sûr, et sans même qu’ils aient à s’endetter puisqu’il ne s’agit pas d’un prêt qu’il faut rembourser. En outre, cela améliorerait la situation des changes et permettrait de financer des importations, notamment en matière sanitaire et alimentaire.

Il faudrait négocier avec les créanciers privés une restructuration de la dette

Ce n’est pas de l’endettement, mais c’est en quelque sorte une création monétaire…

C’est effectivement la critique que l’on adresse traditionnellement aux DTS, mais la situation de crise impose de l’accepter. Au demeurant, je ne vois pas pourquoi la FED ou la BCE peuvent créer de la monnaie pour soutenir leurs économies et pas les Africains.

Le moratoire décidé par le G20 concerne la dette institutionnelle. Quid de la dette détenue par des privés ? 

Ce point est très compliqué. Il faudrait négocier avec ces créanciers une restructuration de la dette alors que, pour eux aussi, la période est difficile. Leurs capacités sont limitées, et c’est la raison pour laquelle il faut agir sur le troisième pilier qu’est la dette intérieure.

Comment ? 

Les solutions techniques sont relativement simples. Elles passent par la conversion de cette dette intérieure en une dette moins chère, à une maturité plus longue, par l’intermédiaire de la BCEAO en Afrique de l’Ouest et de la Beac en Afrique centrale. Je suis pour ma part partisan de cette solution, qui me paraît absolument nécessaire.

Rien ne doit remettre en cause la réforme engagée du franc CFA

Mais la question de la dette intérieure n’est-elle pas plus compliquée en Afrique centrale, où la plupart des pays sont producteurs de pétrole et donc fortement touchés par l’effondrement des cours ? 

C’est pour cela que le débat est lancé en Afrique de l’Ouest et pas encore en Afrique centrale. Commençons donc par faire aboutir le processus en Afrique de l’Ouest, puis on tentera de l’étendre.

Une réforme du franc CFA avait été annoncée à la fin de 2019 par la France et l’Uemoa. La crise actuelle peut-elle remettre en cause ce projet ?   

Je ne crois pas. Il n’y a pas de raison que la crise remette en cause un projet qui visait à donner aux Africains une plus grande maîtrise de leur monnaie et à leur permettre de garder, s’ils le souhaitent, l’euro comme garantie.

En 2008, vous étiez le directeur général du FMI. En quoi la crise actuelle est-elle comparable à celle de 2008 ? 

Toutes deux ont en commun de concerner l’ensemble de la planète et posent des problèmes économiques et financiers majeurs. Mais les différences sont considérables, ne serait-ce que parce que la crise de 2008-2009 était exclusivement économique et financière, même si elle a eu un coût humain certain, en matière de chômage et de pauvreté par exemple. La crise engendrée par le coronavirus, elle, est d’abord sanitaire, puis économique. On peut même dire qu’elle a des conséquences économiques extrêmement lourdes alors même que son volet sanitaire est loin d’être résolu.

Il n’est pas moralement acceptable de refuser des fonds aux pays les plus endettés

Il y a une autre différence très importante : en 2008, le multilatéralisme était beaucoup plus fort. Parmi tous les chefs d’État avec lesquels j’ai eu l’occasion de travailler à cette époque, il y avait une vraie volonté de travailler ensemble. On répétait qu’une crise globale demandait des solutions globales. Aujourd’hui, c’est très différent, à l’échelle mondiale et même à l’intérieure de l’Europe par exemple. On a une très grande difficulté à concevoir des solutions collectives.

Peut-on, en situation exceptionnelle, continuer d’appliquer les règles traditionnelles ?

À situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles. Il faut inventer de nouvelles procédures, par exemple pour garantir un meilleur contrôle des fonds mis à la disposition des pays les plus endettés. En la matière, la pratique courante est de dire « vous êtes trop endettés, on ne vous prête plus ».

Mais dans la crise actuelle, et sachant les énormes difficultés que va engendrer le ralentissement économique mondial, ce n’est pas moralement acceptable. Alors il faut innover, faire en sorte que des pays très endettés, comme le Congo ou le Gabon, puissent au moins bénéficier de la FCR [Facilité de crédit rapide], tout en contrôlant mieux l’utilisation qui va être faite de ces nouveaux prêts. Comme l’a dit Kristalina Georgieva, la directrice générale du FMI : « Il faut que vous puissiez dépenser ce dont vous avez besoin, mais gardez les reçus » !

 

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