Tourisme

Au Maroc, une industrie touristique aux abois et obligée de « penser local »

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Une calèche vide passe sur la place déserte de Jamaa el-Fna, à Marrakech le 17 mars.

Une calèche vide passe sur la place déserte de Jamaa el-Fna, à Marrakech le 17 mars. © FADEL SENNA / AFP

Représentant 11 % du PIB et 5 % des emplois du pays, le secteur est à l’arrêt dans le royaume. Appelant à un soutien des pouvoirs publics pour passer la crise, les professionnels savent qu’ils vont devoir revoir leur offre pour se centrer sur la clientèle marocaine.

L’heure est grave et le sera durablement. Tel est le constat dressé par les acteurs du tourisme marocain, à savoir plus de 9 000 entreprises, dont 3 500 établissements d’hébergement classés. Quelques chiffres permettent de comprendre l’impact du Covid-19 sur le secteur. Avec la fermeture des frontières et l’arrêt des liaisons aériennes, le royaume a perdu plus de 5 millions de voyageurs pour les quatre premiers mois de cette année, soit près de 40 % du total des visiteurs (13 millions) accueillis en 2019.

Un coup d’arrêt à 3 milliards d’euros

Ce coup d’arrêt, symbolisé par la fermeture de tous les hôtels du pays depuis un mois (sauf ceux mis à disposition du personnel soignant et des forces de l’ordre), engendre des pertes considérables : 34 milliards de dirhams (environ 3 milliards d’euros), dont 15 milliards pour les seuls hôtels, selon la Confédération nationale du tourisme (CNT). Et les perspectives sont sombres pour mai et juin, période habituelle de démarrage de la haute saison, avec l’absence de réservations. Sur les trois prochaines années, la CNT estime la perte en devises à 138 milliards de dirhams.

Dans ce contexte, la ministre du Tourisme, Nadia Fettah, qui s’apprêtait à lancer une nouvelle stratégie pour améliorer les performances du secteur avant l’apparition du premier cas de Covid-19, a changé de braquet. L’ancienne directrice générale de Saham Finance, entrée au gouvernement il y a seulement six mois, multiplie depuis quatre semaines les vidéoconférences avec les différents acteurs du secteur. Objectif : définir les mesures à prendre à court terme, mais aussi la stratégie de long terme à adopter une fois la crise terminée.

Les professionnels s’accordent pour saluer la rapidité de réaction de l’exécutif

Si les professionnels s’accordent pour saluer la rapidité de réaction de l’exécutif, ils sont divisés quant à sa justesse. Alors que certains rejettent l’idée d’un plan de relance, malvenue au vu de la situation sanitaire, d’autres déplorent, au contraire, la faiblesse du soutien. Certes, les opérateurs bénéficient des dispositifs globaux mis en œuvre par le gouvernement, comme la suspension du paiement des charges sociales et le moratoire sur le remboursement des crédits bancaires. Mais c’est largement insuffisant, déclare à Jeune Afrique Lahcen Zelmat, le président de la Fédération nationale de l’industrie hôtelière (FNIH), qui réclame d’autres mesures.

500 000 emplois menacés

la Fédération attend notamment des subventions pour faire face aux pertes et la déclaration de la crise sanitaire comme cas de force majeure afin de permettre aux établissements de réduire les effectifs et/ou les salaires. « Pour le moment, nous avons maintenu les CDI et les CDD, et nous les rémunérons. Les travailleurs occasionnels ont, eux, été mis en arrêt de travail pour qu’ils bénéficient de l’indemnité perte d’emploi octroyée par l’État », explique Abdellatif Kabbaj, le président de la CNT et de la chaîne Kenzi Hôtels.

Une pratique qui n’est toutefois pas généralisée et qui ne devrait pas durer. Les opérateurs sollicités sont unanimes : des licenciements massifs interviendront dans les prochaines semaines. Au niveau national, ce sont plus de 500 000 emplois qui sont menacés, mettant en péril autant de familles.

Il va être difficile d’éviter la faillite d’un bon nombre d’hôtels et de structures touristiques

Pour faire face aux difficultés, les professionnels en appellent aussi au secteur bancaire. « La ruée vers les banques a déjà commencé et se poursuivra toute cette année au moins », confirme le patron d’une chaîne hôtelière souhaitant rester anonyme. Or les banques étaient réticentes à prêter au secteur avant la crise, ce qui laisse planer le doute sur leur volonté et leur capacité de répondre aux nouveaux et pressants besoins de trésorerie.

Pour plusieurs observateurs, quand bien même les crédits seraient au rendez-vous, il sera difficile d’éviter la faillite d’un bon nombre d’hôtels et de structures touristiques. Plus que la taille de l’entreprise, c’est son ratio d’endettement qui sera déterminant dans sa capacité à résister à la crise. Seules les mieux portantes parviendront à obtenir de la trésorerie, résume un analyste financier, qui, s’il table sur une hausse considérable de l’endettement, prédit aussi un bond des défaillances de paiement.

Une santé financière déjà fragile avant la crise

Car, avant la crise, la santé financière du secteur était déjà fragile, une situation qui ne peut désormais qu’empirer. Le cas de Risma – structure qui porte les hôtels gérés au Maroc sous la marque Accor et seul grand groupe hôtelier coté (donc qui publie régulièrement des informations financières) – est parlant. Selon des analystes financiers, le groupe, dont les responsables n’ont pas souhaité répondre à nos questions, devrait connaître l’une des pires périodes de son existence alors qu’il vient à peine de réduire son ratio d’endettement.

Résultat, le cours de son action a chuté de 50 % sur les deux derniers mois alors qu’il a plusieurs fois présenté des exercices déficitaires depuis 2009. Pour lui, comme pour toutes les autres entreprises, peu importe leur taille, il faudra que l’activité à venir génère suffisamment de recettes pour supporter les charges liées au surcroît d’endettement provoqué par la crise. « La priorité, pour ces prochains mois, sera d’équilibrer les finances tout en essayant de faire venir le plus de clients possible », résume ainsi Lahcen Azelmat, de la FNIH.

Il faut commencer à préparer la saison 2021 avec de gros moyens aussi bien étatiques que privés

« L’année 2020 étant compromise, il faut commencer à préparer la saison 2021 avec de gros moyens aussi bien étatiques que privés », avance Abdellatif Kabbaj, le patron de la CNT, qui table sur une reprise de l’activité timide et graduelle à partir d’avril 2021. « Nous n’aurons pas de touristes étrangers avant octobre ou novembre, dans le meilleur des cas, reprend le responsable. En attendant, il faut adapter le produit et les prix à la clientèle locale. » Une fois le déconfinement décrété et les déplacements de nouveau autorisés, les premiers touristes potentiels seront en effet nationaux. Le royaume chérifien n’est pas le seul pays dans ce cas. L’Espagne ou la Grèce sont dans la même situation.

Conscient du défi à relever, le ministère du Tourisme planche sur un plan d’action qui aurait pour objectif d’encourager le tourisme dans de nouvelles régions. Les opérateurs plaident, eux, pour la mise en place de deux enveloppes, l’une pour la relance du secteur, l’autre pour la promotion du tourisme dans le royaume. Autres propositions défendues par la CNT : revoir le calendrier des vacances scolaires pour étaler la saison et inciter les banques à octroyer des « crédits vacances » aux familles. Dans l’espoir de créer une bouffée d’air capable de relancer le secteur.

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