Justice

Algérie : l’exil américain de l’ancien ministre Chakib Khelil menacé ?

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Chakib Khelil, en 2010.

Chakib Khelil, en 2010. © Hans Punz/AP/SIPA

Un document de la justice américaine met en cause l’ex-ministre algérien de l’Énergie, exilé aux États-Unis, dans une affaire de corruption internationale. Et pourrait permettre à la justice algérienne de finalement obtenir son extradition.

L’exil aux États-Unis de l’ancien ministre algérien de l’Énergie, Chakib Khelil, est-il menacé maintenant qu’un document officiel de la justice américaine le met directement en cause dans une affaire de corruption internationale ?

Les juges instructeurs de la Cour suprême algérienne, qui ont déjà inculpé Khelil notamment pour « blanchiment d’argent, transfert de biens obtenus par des faits de corruption, abus de fonction volontaire » (il a ensuite été blanchi, NDLR), disposent désormais d’un argument supplémentaire pour réclamer son extradition.

Le 17 avril dernier, à l’issue d’une enquête qui aura duré six ans, la SEC (Securities and Exchange Commission, le gendarme de la Bourse américaine) et la compagnie pétrolière italienne ENI ont conclu un accord à l’amiable au terme duquel cette dernière accepte de payer 24,5 millions de dollars de dommages et intérêts pour éviter des poursuites judiciaires sur le sol américain.

Cette enquête de la SEC visait sept contrats de huit milliards d’euros obtenus par Saipem (filiale d’ENI) auprès du groupe algérien Sonatrach entre 2007 et 2010, période durant laquelle Chakib Khelil dirigeait encore le ministère de l’Énergie.

Sociétés écrans

Pour faciliter l’obtention de ces marchés, il avait alors imposé aux Italiens comme intermédiaire Farid Bedjaoui, un homme d’affaires qu’il présentait, selon le document de la SEC, comme son « assistant personnel » ou encore comme « son propre fils ».  En échange de ces services, Saipem a ainsi versé 198 millions d’euros de commissions à Farid Bedjaoui via la société écran de celui-ci, Pearl Partners, domiciliée à Hong-Kong.

Certes, Chakib Khelil n’a pas été nommément cité par le gendarme de la Bourse américaine, mais les termes avec lesquels il est désigné ne laisse aucun doute sur son intérêt à imposer Farid Bedjaoui comme facilitateur entre Saipem et Sonatrach.

« L’intermédiaire a redirigé au moins une partie de cet argent, par le biais de sociétés écrans à des fonctionnaires algériens ou à leurs délégués, y compris le ministre de l’Énergie de l’époque », écrit le mémorandum de la SEC.

Ami d’enfance de Bouteflika

C’est la première fois qu’un organisme fédéral américain implique directement Chakib Khelil dans cette affaire de corruption, pour laquelle il a été inculpé en Algérie en 2013 avant qu’il ne soit blanchi en 2017 par la justice de l’ancien régime.

L’intérêt de la justice américaine pour l’ami d’enfance du président déchu Abdelaziz Bouteflika n’est pas nouveau. Le FBI a collaboré auparavant avec des enquêteurs algériens pour identifier les biens et les avoirs de la famille Khelil aux États-Unis. Toutefois, ce travail en commun a cessé à l’été 2013 sur ordre du frère de l’ex-chef de l’État, Saïd Bouteflika, qui purge actuellement une peine de 15 ans de prison.

Les protections en haut lieu dont bénéficiait Khelil ayant disparu avec la chute de l’ancien régime, les juges de la Cour suprême pourraient solliciter des magistrats américains dans le cadre d’une commission rogatoire internationale.

Services non honorés

Il faut croire que le modus operandi des circuits de corruption décrits par les commissaires de la SEC dans le cadre de ces contrats à huit milliards d’euros enfoncent encore davantage Khelil et son protégé Bedjaoui, qui s’est réfugié aux Émirats pour échapper à un mandat d’arrêt international.

En vertu de la convention signée le 17 octobre 2007 entre Saipem et Farid Bedjaoui, ce dernier s’était engagé à aider la filiale d’ENI à identifier et à évaluer les opportunités d’affaires en Algérie, l’assister dans les processus d’appel d’offres, développer des stratégies pour l’acquisition de contrats et fournir des conseils et une assistance dans le cadre de leur exécution.

Or, aucun de ces services ou engagement n’a été honoré par Bedjaoui, conclut la SEC. En fait, l’intermédiaire n’était absolument pas outillé pour fournir les services de consultation requis dans un secteur aussi complexe et stratégique que celui de l’énergie. Farid Bedjaoui ne possédait pas de bureaux ou de personnel en Algérie. Son business se limitait à un « bureau virtuel » à Genève, composé d’une seule personne, ajoute la SEC.

Selon les témoignages recueillis par Jeune Afrique, Farid Bedjaoui ne s’est jamais rendu en Algérie entre 2007 et 2010, date à laquelle il a fait décrocher ces contrats à Saipem. Les négociations entre Bedjaoui, Chakib Khelil et les dirigeants de la filiale se déroulaient dans les suites des hôtels George V et California, à Paris, ou à l’hôtel Bulgari de Milan, où l’ancien ministre algérien avait ses habitudes.

Nouveau mandat d’arrêt ?

En fuite aux États-Unis depuis avril 2019, Chakib Khelil, 80 ans, ne dispose pas de la nationalité américaine, qui pourrait le protéger contre une éventuelle extradition vers l’Algérie. Pour que celle-ci puisse aboutir, il faudrait d’abord que la justice algérienne engage officiellement une procédure auprès de la justice américaine pour le faire extrader. Le mandat d’arrêt qui avait été lancé en août 2013 contre lui par un juge d’Alger avait été annulé sur ordre de la présidence.

Si un nouveau mandat est susceptible d’être lancé avant la fin de l’année, le processus judiciaire sera suffisamment long pour laisser à Khelil le temps de bétonner sa défense. L’homme, qui dispose de moyens financiers conséquents, a déjà fait montre de pugnacité pour défendre sa peau.

Pour s’opposer à une demande d’entraide formulée par la justice algérienne en Suisse en 2013, afin d’obtenir les documents relatifs aux cinq comptes bancaires que Khelil détenait avec son épouse, celui-ci s’est attaché les services de Patrick Hunziker, connu pour être l’avocat des riches et puissants, notamment la famille de l’ancien dictateur du Nigeria, Sani Abacha.

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