Diplomatie

Huang Xia (ONU) : « La stabilité de la coalition au pouvoir en RDC est dans l’intérêt de la région »

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Mis à jour le 24 avril 2020 à 12h11
Huang Xia (Chine), envoyé spécial du Secrétaire général des Nations unies pour la région des Grands Lacs.

Huang Xia (Chine), envoyé spécial du Secrétaire général des Nations unies pour la région des Grands Lacs. © Vincent Fournier/JA

Coopération sécuritaire dans l’est de la RDC, impact du coronavirus sur la région, tensions politiques à Kinshasa, élections au Burundi… Un an après sa prise de fonction, l’envoyé spécial des Nations unies pour les Grands Lacs répond aux questions de Jeune Afrique.

Nommé en janvier 2019 pour remplacer l’Algérien Saïd Djinnit au poste d’envoyé spécial des Nations unies pour la région des Grands Lacs, Huang Xia est le premier diplomate chinois à occuper une fonction de ce niveau à l’ONU. Ce haut fonctionnaire de 58 ans, officiellement en poste depuis avril 2019, parfait francophone, a hérité d’une région en proie à de nombreux changements, notamment depuis l’arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi en République démocratique du Congo (RDC).

Entre l’insécurité dans l’Est du pays, les dégâts causés par la pandémie de coronavirus et la difficile coopération diplomatique et sécuritaire entre les voisins, les défis sont nombreux. Un an après sa prise de fonction et au lendemain de son appel, devant le Conseil de sécurité de l’ONU, à appuyer les pays des Grands Lacs en période de Covid-19, Huang Xia dresse pour Jeune Afrique un premier bilan de la situation.

Jeune Afrique : Quel bilan tirez-vous de l’accord-cadre d’Addis-Abeba, sept ans après sa signature et compte tenu de la persistance des groupes armés locaux et étrangers dans l’est de la RDC ?

Huang Xia : J’ai dressé il y a six mois, devant le Conseil de sécurité, une analyse plutôt optimiste sur la situation dans la région, notamment sur les questions de paix. Ce sentiment demeure. Au regard des progrès enregistrés au cours des dernières années, le bilan de l’accord-cadre est globalement bon.

Nous observons une dynamique positive depuis plus d’un an, notamment avec la transition paisible en RDC, ainsi que l’engagement du président Tshisekedi et des dirigeants de la région pour la paix, la sécurité et l’intégration économique. Bien sûr, des tensions subsistent dans la région. Mais il semble y avoir une volonté politique forte, comme on a pu le voir avec le règlement diplomatique d’un différend frontalier entre la RDC et la Zambie, en mars dernier.

Sans programme de désarmement, de démobilisation et de réintégration (DDR) efficace, ces efforts ne sont-ils pas vains ? On voit par exemple que de nombreux démobilisés retournent combattre en RDC.

C’est une situation inquiétante mais les pays des Grands Lacs font beaucoup d’efforts pour assurer une neutralisation plus efficace de ces groupes. Nous avons mis en place un mécanisme de réunion des chefs de renseignements des pays de la région qui leur a permis de s’accorder sur des mesures non militaires pour accompagner les effort en cours.

Pour l’ONU, l’analyse est claire : l’impunité est terminé

Il y aura notamment une nouvelle structure, un groupe de contact et de coordination pour renforcer la capacité d’accueil des programmes DDR et notamment le volet réintégration des combattants, qui demeure le maillon faible des efforts de neutralisation. Il faut assurer des perspective plus solides pour ces individus et prévoir des actions préventives en ciblant les réseaux de recrutement et leur circuit d’approvisionnement.

Les pays de la région ont un temps réfléchi à collaborer dans un état-major conjoint. Au regard de l’histoire de la présence d’armées étrangères en RDC, ce genre d’initiative vous semble-t-elle souhaitable ?

Les chefs militaires de la région se sont récemment réunis à Goma et il a plutôt été convenu de mettre en place un mécanisme d’échange d’informations pour optimiser les opérations. L’idée de créer un état-major conjoint, impulsée par la RDC, n’a pas de résultats concrets. Mais nous suivons l’évolution de ce projet.

En parallèle la société civile, des élus congolais et des experts internationaux alertent depuis un an sur la présence de présumés militaires rwandais dans l’est de la RDC. Ces derniers sont soupçonnés de travailler avec les FARDC dans la lutte contre les groupes rebelles. L’ONU s’est-elle penchée sur cette question ? 

Les autorités congolaises ont nié ces allégations même si beaucoup d’informations circulent à ce sujet. Nous pourrions demander à la RDC de se concerter avec ses voisins pour montrer la réalité des choses. Nous encourageons aussi la Conférence Internationale sur la Région des Grands Lacs (CIRGL) à enclencher son mécanisme de vérification pour nous informer sur ce qui se passe vraiment sur le terrain.

En RDC, plusieurs généraux sous sanctions ont fait l’objet d’audition ces derniers mois. Leur mise à l’écart est-elle la condition d’une meilleure collaboration avec la mission onusienne ?

Pour l’ONU, l’analyse est claire : l’impunité est terminé. Que ce soit pour des acteurs étatiques ou des groupes rebelles, les crimes commis ne resteront pas impunis. Je salue donc les procédures judiciaires lancées dans la région contre ces chefs militaires. C’est un effort à poursuivre au niveau international.

Des soldats des Forces armées de la RDC, lors d'une opération contre les rebelles rwandais des FDLR, en février 2015 dans le Sud-Kivu.

Des soldats des Forces armées de la RDC, lors d'une opération contre les rebelles rwandais des FDLR, en février 2015 dans le Sud-Kivu. © MONUSCO/Abel Kavanagh

La tension entre le Rwanda et l’Ouganda semble redescendue mais de nombreux points restent en suspens, comme le soutien présumé à certains groupes rebelles. Le risque d’escalade est-il définitivement éloigné ? 

Ce processus se poursuit et a connu de nombreux progrès depuis la signature du mémorandum de Luanda, comme la mise en place d’une commission ad hoc de suivi de cet accord, la libération de détenus et un calendrier de désescalade. C’est une démarche positive pour ces pays de s’approprier eux-mêmes le règlement des problèmes la région. Il faut saluer le rôle qu’ont joué les président Tshisekedi et Lourenço.

Différentes données très compliquées, à tous les niveaux, expliquent cette tension entre le Rwanda et l’Ouganda. Mais comme je l’ai évoqué au cours d’échanges avec eux, les présidents Paul Kagame et Yoweri Museveni ont néanmoins besoin d’une situation apaisée. Malgré les tensions, je pense qu’ils partagent cette analyse.

Vous semblez satisfait de l’avancée de la situation politique en RDC. Pourtant, les tensions continuent d’apparaître au sein de la coalition au pouvoir et celle-ci semble toujours fragile…

Selon moi, Félix Tshisekedi fait tout pour que la collaboration l’emporte. Il a une nouvelle fois rencontré Joseph Kabila cette semaine et je crois qu’il s’agissait d’échanges de qualité. Dans les deux camps, des voix ne cessent de s’élever pour préconiser une réconciliation et une meilleure collaboration. La stabilité de cette coalition est dans l’intérêt de la RDC et de la région.

En RDC, plusieurs enquêtes sont en cours sur de possibles détournements de fonds impliquant certains membres à la présidence. Est-ce dommageable ou bénéfique pour l’image du nouveau président ? 

En mai dernier, nous avions organisé une conférence régionale sur la bonne gouvernance et la justice. Cette déclaration de Nairobi préconise la lutte contre l’impunité. Tant que les États travaillent dans ce sens pour assurer une meilleure gouvernance, la communauté internationale se doit de soutenir ces initiatives.

Les pays de la région doivent-ils coordonner leurs stratégies face au coronavirus ? Certains pays, comme le Burundi ou la Tanzanie, n’appliquent pour l’instant aucune mesure de confinement. 

Chaque pays a mis au point un dispositif en fonction de sa propre réalité. À ce stade, je vois que les pays de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) et de la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC) ont organisé des réunions pour coordonner leurs actions. C’est en mettant en place une coopération plus efficace que les pays des Grands Lacs surmonteront cette crise. Mais ces pays ont des moyens assez faibles au regard de la gravité des défis. Il est temps pour les acteurs internationaux de se mobiliser. Le moratoire d’un an sur la dette africaine, décidé par le G20, est une bonne décision. Mais elle ne doit pas être la seule.

Certains chefs d’État, comme Emmanuel Macron, ont évoqué l’annulation de la dette. La perspective vous semble-t-elle crédible ?

Que ce soit au sein de l’ONU ou en dehors, des institutions travaillent sur ce volet. Elles sont mieux placées que moi pour faire des propositions. Le moratoire est déjà un geste très important. Mais, sur cette base, y aura-t-il d’autres mesures plus fortes à prendre ? Un bailleur comme la France a fait un geste fort, et ce sont des exemples à suivre.

La Chine est l’un des principaux bailleurs de fonds du continent mais s’est montrée plutôt réticente à l’idée d’aménager la dette des pays africains. En tant qu’ancien diplomate chinois, estimez-vous qu’elle doit jouer un rôle plus important ? 

J’ai changé de costume et je suis désormais responsable devant le Secrétaire général de l’ONU, qui s’adresse à tous les pays qui ont les moyens. C’est à tous ces acteurs de se mobiliser pour comprendre les difficultés des pays en développement.

La campagne électorale s’ouvre lundi au Burundi. Des ONG dénoncent depuis plusieurs mois des arrestations dans l’opposition. L’ONU elle même a déjà évoqué un climat dangereux. N’y a-t-il pas lieu de s’alarmer ? 

Un processus électoral inclusif et transparent est dans l’intérêt du Burundi et de la région. Nous aurions ainsi un nouvel acteur plus dynamique pour travailler sur la paix et la sécurité. Il nous reste encore un mois pour encourager les autorités burundaises à faire le nécessaire pour assurer un processus électoral crédible.

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