Économie

Rémy Rioux (AFD) : « Face au Covid-19, la réactivité des dirigeants africains est impressionnante »

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Mis à jour le 23 avril 2020 à 16h53
Rémy Rioux, directeur général de l'AFD, le 15 janvier dernier, dans son bureau,à Paris.

Rémy Rioux, directeur général de l'AFD, le 15 janvier dernier, dans son bureau,à Paris. © Vincent Fournier/JA

Dans un entretien d’une grande densité, le directeur général de l’Agence française de développement analyse les ressorts de la crise à l’échelle du continent et fait le point sur les modalités de l’action de l’institution financière publique dans les années à venir.

Le 17 avril, l’Agence française de développement (AFD) a acté le financement de six premiers projets en réponse à la pandémie. Une trentaine sont actuellement à l’étude. Au total, elle prévoit de débloquer en urgence 1,2 milliard d’euros pour renforcer les systèmes sanitaires africains dans le cadre de son programme « Covid-19 – Santé en commun ».

Très bon connaisseur du continent, Rémy Rioux, reconduit l’an dernier à la tête de l’agence, bras armé de la France en matière d’aide au développement (14 milliards d’euros de budget en 2019), analyse pour Jeune Afrique les implications économiques d’une crise historique, qui met en évidence la fragilité des économies africaines – frappées également pour certaines par la chute des cours du pétrole – et nécessite une mobilisation générale.

Jeune Afrique : Une note récente du ministère français des Affaires étrangères a dressé un tableau apocalyptique des conséquences de la pandémie en Afrique. Plus globalement, le ministre Jean-Yves Le Drian a dit craindre que le monde d’après ne soit pire que celui d’avant. Partagez-vous cette inquiétude ?  

Rémy Rioux : Nous sommes confrontés à un événement historique. Cette crise inédite et globale d’emblée nécessite la mobilisation rapide et puissante de tous les acteurs, y compris celle de l’AFD. Évidemment, tout le monde est très inquiet au moment où l’épicentre de la crise va, selon l’OMS, se déplacer vers l’Afrique.

Heureusement, sur ce continent, il y a des facteurs qui peuvent être source d’espoir, comme l’âge moyen de la population, qui est de 20 ans, et le fait qu’un certain nombre de pathologies qui sont des facteurs aggravants – maladies cardio-vasculaires, diabète, obésité – y sont moins fréquentes. J’y ajoute une connaissance des virus et une expérience des risques épidémiologiques plus grandes que celle que nous avons en Europe.

Malheureusement les capacités moyennes des services de santé y sont moindres, et le pouvoir des États africains pour les équiper est faible. Par ailleurs, les maladies transmissibles comme le paludisme, la tuberculose, le VIH-sida, sont plus prévalentes. Les zones de conflits et les phénomènes migratoires peuvent aussi être des accélérateurs de la pandémie.

Comment jugez-vous la réaction des gouvernements africains ?

Il y a eu une prise de conscience très précoce, avant même que la crise n’arrive sur le continent. Et des décisions fortes, notamment en Afrique du Sud, au Sénégal, au Rwanda, en Côte d’Ivoire ou encore au Maroc.

Rendez-vous compte, aujourd’hui la ville de Lagos, avec ses 20 millions d’habitants, est confinée ! En Afrique du Sud, les autorités ont recruté 30 000 travailleurs sociaux pour faire de la prévention et essayer d’éviter la propagation du virus.

Ils ont impressionné par leur réactivité et leur coordination

La réaction s’organise aussi au niveau économique. L’Union africaine a désigné une task force d’une très grande crédibilité, composée de Ngozi Okonjo-Iweala, Donald Kaberuka, Trevor Manuel et Tidjane Thiam, pour négocier la réponse à la crise du Covid-19. Les chefs d’État et les ministres des Finances africains ont adressé très rapidement à la communauté internationale des demandes d’aide, signe d’une gouvernance efficace à l’échelle du continent tout entier. Ils ont impressionné par leur réactivité et leur coordination. C’est une crise totalement exogène au continent, et il est urgent d’agir pour s’opposer à la récession et à ses conséquences sociales.

 Tous les pays ne seront néanmoins pas affectés de la même manière ?

Effectivement. Certaines économies sont souvent moins insérées dans les chaînes de valeur internationales. Le FMI a par exemple dégradé les perspectives de croissance de la zone sahélienne de façon limitée, pour l’heure, ce qui, je pense, est un peu optimisme. Le Sénégal passe de 5 % à 3 % de croissance, et le Mali, de 5,1 % à 4,7 %. En comparaison, en France, les autorités anticipent une perte de l’ordre de 10 % du PIB en 2020.

Les pays africains les plus riches vont subir un impact économique peut-être comparable à celui que connaît l’Europe

Inversement, l’Afrique du Sud ou les pays du Maghreb, plus riches et reliés au reste du monde, vont subir un impact économique sans doute supérieur de par la durée et le caractère strict des confinements, peut-être comparable à celui que connaît l’Europe.

Et il y a un troisième groupe constitué par les pays dont la majorité des revenus provient des hydrocarbures [Algérie, Angola, Nigeria, Mozambique et Afrique centrale], qui va subir un choc majeur et additionnel avec la chute du prix du baril. C’est très préoccupant.

Le FMI estime les besoins du continent à 114 milliards de dollars, quand l’ONU avance un chiffre de 200 milliards de dollars. Sur quelle hypothèse travaillez-vous ?

Je me fonde plutôt sur l’estimation des ministres africains des Finances, avec l’appui de la Commission économique pour l’Afrique des Nations unies, que dirige Vera Songwe. Elle se monte à 100 milliards de dollars cette année pour faire face à la crise et 100 milliards supplémentaires d’ici à deux ans pour accompagner la relance de l’économie.

Ces données macroéconomiques montrent l’ampleur du risque pour l’Afrique. Sans oublier qu’il faudra ensuite déployer ces moyens au niveau microéconomique, jusqu’aux populations. L’AFD est attentive à ces deux dimensions.

Le Club de Paris et le G20 ont annoncé un moratoire de deux ans sur le paiement de la dette. C’était indispensable ?

Cette décision est très importante. Elle va apporter un surplus de trésorerie aux États qui peut être immédiatement réalloué à des dépenses dans le domaine de la santé, comme le prévoit l’accord trouvé la semaine dernière. On parle de 12 milliards de dollars d’impact sur les créances publiques bilatérales et potentiellement de 8 milliards d’effort supplémentaire de la part des créanciers privés [banques, investisseurs], soit 20 milliards de dollars au total. C’est très significatif.

À titre de comparaison, l’aide publique au développement pour la santé est d’environ 26 milliards de dollars par an. Cela n’a pas été facile à obtenir, mais nous avons tous compris, je crois, que nous vivons dans un monde en commun.

Il faut renforcer le maillon le plus fragile d’où peut partir une vague ultérieure de la pandémie. Pour la première fois, la Chine s’est engagée dans cette discipline collective.

Il est indispensable que la Chine participe à ce cadre multilatéral puisqu’elle détient une part plus substantielle de la dette africaine

Il faudra bien sûr ajouter à ce moratoire les financements venus du FMI, de la Banque mondiale, de la Banque africaine de développement, de l’Europe et de ses États membres [regroupés en une « Team Europe »]….

Et j’espère que d’ici à la fin de l’année le FMI pourra débloquer une allocation exceptionnelle de « droits de tirage spéciaux ». On parle d’environ 500 milliards de dollars au total qui pourraient être injectés, dont environ 30 milliards pour l’Afrique. Mais, pour l’heure, les États-Unis y sont opposés.

Que dit Pékin sur ce sujet ? La Chine, l’un des principaux bailleurs de fonds du continent, s’est montrée réticente à aménager la dette des pays africains. 

Plus que dans les années 2000, il est indispensable que la Chine, qui est observateur au sein du Club de Paris, participe à ce cadre multilatéral puisqu’elle détient, au travers d’institutions publiques et privées, une part plus substantielle de la dette africaine. L’autre raison est qu’il sera compliqué de mener à bien cet effort si tous les créanciers n’y contribuent pas.

Quid des créanciers privés ?

L’Institut de la finance internationale [IIF], qui réunit banques, assurances et investisseurs internationaux, a annoncé la participation de ses membres au moratoire. La dette privée des pays africains est parfois trop lourde et trop chère, donc il est justifié qu’elle soit également renégociée, sans trop pénaliser les investisseurs qui ont fait le choix de l’Afrique.

Les travaux menés par l’Union africaine sont donc cruciaux. Plus l’endettement des États s’opérera dans un cadre transparent, plus ce mode de financement sera durable.

Croyez-vous, comme le président Macron ou le financier ivoiro-français Tidjane Thiam, que des annulations de dettes seront nécessaires ?

Le problème du financement des États africains préexistait à la crise. L’engagement très fort du président Macron a permis d’ouvrir le débat sur l’annulation. La dette publique africaine a beaucoup crû entre 1970 et le milieu des années 1990, jusqu’à 80 % du PIB.

C’est aux Africains de proposer un cadre de renégociation de la dette et d’en faire la demande

Un mouvement d’annulation a permis de ramener ces créances à moins de 30 % du PIB du continent en 2008. Puis, progressivement, l’Afrique s’est endettée de nouveau. Le bon emploi de ces moyens a d’ailleurs permis une forte croissance des économies. À la fin de 2019, la moyenne du niveau d’endettement était remontée à 58 % du PIB.

C’est aux Africains de proposer un cadre et d’en faire la demande. La France sera très étroitement associée à ces discussions. C’est le rôle de notre ministre Bruno Le Maire au sein du G20 et du Club de Paris, dont la direction du Trésor français assure la présidence et le secrétariat.

Remy Rioux (France), directeur general de l'Agence française de developpement (AFD), dans son bureau a Paris, le 15.01.2020. Vincent Fournier/JA

Remy Rioux (France), directeur general de l'Agence française de developpement (AFD), dans son bureau a Paris, le 15.01.2020. Vincent Fournier/JA © Vincent Fournier/JA

Mais attention, on ne financera pas l’Afrique qu’avec des dons ! Il faudra qu’elle continue à s’endetter pour avoir accès à des volumes financiers commensurables à ses besoins. Pour y parvenir, il faudra un cadre international transparent et collectif et plus de recettes fiscales. En Afrique centrale, les États lèvent l’équivalent de 18 % du PIB seulement, contre 50 % en France. Cela limite fortement la capacité d’endettement.

Beaucoup d’argent va être mobilisé pour surmonter la crise. Faut-il s’inquiéter des risques de mauvaise gestion de ces fonds ?

Il faut éviter que la machine ne s’effondre. Cette crise est extérieure à l’Afrique. La maladie est née en Asie et s’est propagée ensuite sur le continent. La chute du prix des produits pétroliers s’explique par la rivalité entre l’Arabie saoudite, la Russie et les États-Unis. Les touristes ne viennent plus. Les capitaux se retirent.

De grâce, faisons de l’économie, pas de la morale. Je suis persuadé que la désignation des quatre envoyés spéciaux de l’Union africaine est un signal fort qui va permettre un débat apaisé sur ces questions.

Les banques publiques de développement africaines ont aussi un rôle crucial à jouer

Une fois les obstacles macroéconomiques surmontés, il faudra bien sûr veiller à l’utilisation efficace des fonds. Et les innovations comme les paiements et les transferts de fonds par smartphones, les cartes de crédit familiales, peuvent y aider.

Les banques publiques de développement africaines ont aussi un rôle crucial à jouer pour que les liquidités nouvelles se transforment en projets concrets et arrivent jusqu’aux bénéficiaires.

Plusieurs voix, comme celle de Jean-Michel Severino, ancien DG de l’AFD, appellent à ne pas oublier le secteur privé, en particulier les PME. Partagez-vous son inquiétude ? 

Tout à fait. De nombreux clients de notre filiale Proparco, dévolue au secteur privé, s’adressent à elle en ce moment même pour obtenir de l’appui. Il est essentiel que ce tissu d’entreprises soit préservé.

Comme en France avec l’action de Bpifrance, les banques publiques doivent pouvoir déployer en Afrique des prêts garantis par les États, voire investir en fonds propres pour éviter des crises de liquidité ou, pire, de solvabilité des entreprises. Il faudrait mobiliser très rapidement une partie de l’aide pour de tels mécanismes.

Ce défi sera d’autant plus grand que les banques publiques et privées vont aussi voir leur bilan se dégrader et que le financement des entreprises sur le continent était déjà défaillant avant la crise. C’est urgent.

Le chinois Jack Ma, fondateur d’Alibaba, a immédiatement apporté son aide au continent et l’a fait savoir. Le secteur privé français, présent en Afrique, est-il au rendez-vous ?

Dans une crise, le premier mouvement consiste à mesurer son étendue et à s’assurer que vos activités sont sous contrôle. Mais il faut une deuxième étape, davantage tournée vers les marchés étrangers, vers vos clients, vos fournisseurs. Effectivement, il faut que cela se voit et se dise, à partir d’actions concrètes. Les entreprises françaises n’ont peut-être pas livré de masques, mais toutes se préoccupent de leurs investissements en Afrique, de leurs salariés, et vont le faire savoir.

L’AFD entend débloquer 1,2 milliard d’euros à court terme. Quand ces fonds seront-ils disponibles ?

Notre programme, à la demande du président Macron et du ministre Jean-Yves Le Drian, appelé « Covid-19 – Santé en commun », mobilise 150 millions d’euros de dons et une capacité de prêts de plus de 1 milliard, principalement centrés sur l’Afrique. Ces financements doivent être déployés d’ici à l’été.

La crise sanitaire impose d’être agile et que l’on apporte des financements en urgence

Nous passons par nos partenaires et augmentons souvent des lignes de financement existantes. Nous appuierons par exemple le réseau d’alerte de la Commission de l’océan Indien, les cinq instituts Pasteur d’Afrique, l’Institut de recherche pour le développement (IRD), les hôpitaux publics de Kinshasa… Une trentaine de projets sont déjà dans notre pipeline et seront rapidement mis en œuvre.

Y a-t-il un risque que l’on réalloue dans l’urgence à la lutte contre le Covid-19 des fonds initialement destinés à d’autres causes, elles aussi importantes ?

C’est un risque, bien sûr, et nous devons être vigilants et responsables. Il faut continuer à lutter contre le changement climatique, à préserver la biodiversité, à promouvoir l’égalité femmes-hommes ou à faciliter l’accès pour tous à une éducation de qualité. Néanmoins, la crise sanitaire impose d’être agile et que l’on apporte des financements en urgence pour renforcer les systèmes de santé.

Et puis la fermeture des liaisons aériennes, les interruptions des chaînes d’approvisionnement ne nous permettront sans doute pas d’exécuter nos programmes comme nous l’avions prévu cette année. Alors nous n’allons pas geler de l’argent dans des projets que nous ne pouvons pas mener à bien dans l’immédiat. À terme, le problème de l’additionnalité peut se poser. C’est moins vrai dans l’immédiat.

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