Télécoms

En Guinée, le pari incertain d’une fibre optique publique

Fibres optiques (Illustration).

Fibres optiques (Illustration). © Gary H/Flickr/CC

Après six ans de travaux, le pays dispose d’une infrastructure publique de fibre optique à louer aux opérateurs privés. Conakry y croit, malgré les revers que ce modèle a rencontré dans d’autres États de la région.

« Nous sommes fin prêts pour lancer la commercialisation, mais l’épidémie de coronavirus nous retarde ». Depuis son bureau flambant neuf à Conakry, Sanoussy Dabo, directeur général de la Société guinéenne de gestion du backbone national (Sogeb), s’impatiente. Ce haut cadre de la fonction publique, ex-secrétaire général au ministère délégué du Budget, suit depuis 2014 les travaux d’un projet titanesque décidé en 2012 et dont les derniers tests concluants ont été effectués début avril.

Les deux boucles de fibre optique enterrées doivent permettre aux opérateurs télécoms Orange, MTN et Cellcom, ainsi qu’aux fournisseurs d’accès à internet comme Mouna ou Skyvision, d’acquérir de la capacité auprès de la Sogeb afin de proposer de l’internet fixe haut débit à leurs clients.

Une infrastructure à 238 millions de dollars

Le nouveau réseau court sur plus de 4 300 kilomètres et suit les grands axes routiers du pays : de Conakry à la région minière de Boké, en passant par Mamou – principal noeud du réseau – jusqu’à la région forestière de Nzérékoré et au-delà, dans le sud-est du pays. La Guinée compte l’un des plus faibles taux d’accès à internet du continent, avec 18 utilisateurs pour 100 habitants en 2017, selon l’Union internationale des télécommunications (IUT), contre près de 47 % en Côte d’Ivoire, 46 % au Sénégal et près de 65 % au Maroc, leader sur le continent.

L’infrastructure installée par le chinois Huawei a coûté 238 millions de dollars financés par un prêt concessionnel alloué en 2012 par la Banque d’exportation et d’importation de Chine (China Exim Bank). Il devra être remboursé d’ici trente ans à compter de 2021.

Jugé inconsidéré, voire absurde, par certains spécialistes du secteur, ce coût paraît raisonnable aux yeux d’un spécialiste qui a suivi le dossier de près. « Une grosse partie de l’enveloppe n’est pas dédiée directement à la construction des mètres linéaires du backbone. Le coût comprend également la construction du bâtiment de la Sogeb, l’interconnexion d’administrations dans un réseau fermé ou encore une partie safe city [vidéosurveillance, gestion de l’éclairage public, ndlr] », explique-t-il.

Recherche de partenaires

« En vitesse de croisière, nous devrions sécuriser entre 30 et 40 millions de dollars de revenus annuels, sachant que le remboursement du prêt s’élève à environ neuf millions de dollars par an après les charges », estime Sanoussy Dabo. « À terme, la Sogeb deviendra une régie pour l’État ne serait-ce que par les impôts et les dividendes qu’elle lui paiera », assure le dirigeant guinéen.

Encore faut-il que la Sogeb trouve de nouveaux actionnaires rapidement. « Conformément aux dispositions prévues par le cadre Ohada, l’État va se désengager au fur et à mesure du capital mais n’en sortira pas totalement », indique Sanoussy Dabo. Le fonds Africa50, dédié aux infrastructures et promu par la Banque africaine de développement et les États du continent, « est chargé de faire appel aux futurs actionnaires africains ou étrangers », poursuit ce membre du bureau politique du RPG, le parti présidentiel.

Dans la sous-région de l’Ouest comme en Afrique centrale, d’autres projets ayant adopté plus ou moins la logique de délégation de services publics sont aujourd’hui dans une impasse. « Au Bénin, le choix a été de nationaliser les actifs télécoms du pays et de les concéder à un gestionnaire délégué privé en contrepartie d’une redevance. Cela dure depuis trois ans et toujours rien, pas de délégataire, pas d’opération, pas de tarifs de gros », se désole un spécialiste français de la fibre optique.

Ce n’est pas le métier des gouvernements de gérer ni de commercialiser une telle infrastructure

De son côté, la Côte d’Ivoire qui a dépensé plus de 120 milliards de F CFA (190 millions d’euros) depuis 2001 dans l’installation de 7 000 kilomètres de fibre via l’Agence nationale du service universel des télécommunications – TIC (Ansut) attend toujours un délégataire afin de pouvoir définir ses prix et lancer les opérations.

Financé par la Banque mondiale, le Central African Backbone (CAB), qui relie Libreville à Brazzaville a coûté 13 milliards de F CFA mais n’a pas été entretenu du côté congolais faute de contrat de délégation rédigé dans les règles de l’art.

« Ce n’est pas le métier des gouvernements de gérer ni de commercialiser une telle infrastructure », tempête le dirigeant d’un cabinet de conseil spécialisé. « Quand un pays choisit de construire un réseau entier avant de le commercialiser, l’objectif est de louer aux opérateurs les zones où le trafic est le plus important et de garder à la charge de l’État celles financièrement inintéressantes, comme relevant de l’aménagement numérique du territoire. Le tout étant de le faire à un prix abordable », explique un autre expert du secteur.

Travers d’un modèle privé

Pour l’heure, le catalogue des prix proposés par la Sogeb aux opérateurs est examiné par l’Autorité de régulation des postes et télécommunications (ARTP). Il sera rendu public dès que l’institution l’aura validé.

Mais si une partie du backbone n’est pas rentable, pourquoi les pouvoirs publics guinéens ont-ils opté pour une infrastructure publique plutôt que de se tourner vers le régulateur pour inciter les opérateurs à déployer des réseaux privés ? « Ils auraient conçus leur propre backbone et auraient créé une entente illicite qui n’est pas favorable aux utilisateurs », anticipe Sanoussy Dabo.

Pour l’expert, choisir le modèle privé n’est pas non plus la panacée : « Dans ce cas de figure, il faut disposer d’un régulateur fort capable d’imposer aux opérateurs privés le déploiement du réseau dans des zones qui ne sont pas financièrement intéressantes puis les forcer à dégrouper auprès de réseaux publics locaux », explique-t-il.

Un « intérêt certain » des actionnaires potentiels

Un argument qui rejoint celui de la Banque africaine de développement, autre sponsor du CAB en Afrique centrale, pour qui « les opérateurs historiques ont tendance à être politiquement puissants, et ils résistent généralement à la mise en œuvre des principes de [dégroupement] ». Les réticences de Maroc Telecom à « dégrouper » ses infrastructures, malgré les demandes incessantes de son concurrent Inwi, ont entraîné une amende de 3,3 milliards de dirhams en février 2020, ainsi qu’une injonction à libéraliser l’accès à son réseau.

Le débat sur la propriété publique ou privée des réseaux de fibre est d’ailleurs loin d’être tranché, dans un pays comme les États-Unis, où des centaines de villes sont propriétaires des infrastructures de connexion haut débit. « Stockholm, contrairement à New York, a décidé il y a vingt ans […] de construire des lignes de fibre optique neutres et les a louées à des opérateurs privés. Résultat : une concurrence intense, des prix bas et une couverture universelle », rappelle Susan Crawford, professeur à Harvard et ancienne conseillère du président Obama.

Loin des polémiques et des incertitudes sur le modèle suivi, Sanoussy Dabo se montre lui particulièrement confiant. « La demande est pressante de la part des opérateurs. Et maintenant que la commercialisation est imminente, l’intérêt des actionnaires commence à s’exprimer », assure le directeur général de la Sogeb.

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