Energie

Qui est Mitrelli, le discret groupe israélien qui pousse ses pions en Côte d’Ivoire ?

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Mis à jour le 24 avril 2020 à 17h07
Signature du contrat pour les études et les travaux de réalisation de systèmes hydrauliques entre la Côte d'Ivoire et Owini, filiale du groupe Mitrelli , le 3 avril, à Abidjan.

Signature du contrat pour les études et les travaux de réalisation de systèmes hydrauliques entre la Côte d'Ivoire et Owini, filiale du groupe Mitrelli , le 3 avril, à Abidjan. © Ministère de l'Hydraulique

Présent en Angola depuis les années 1980, le conglomérat privé israélien a récemment décroché un contrat de près de 150 millions d’euros en Côte d’Ivoire. Peu disert sur son business model, il nourrit de fortes ambitions en Afrique de l’Ouest.

C’est une première pour Mitrelli. Le 13 avril, le groupe israélien et sa filiale spécialisée dans l’eau, Owini, ont décroché un contrat de 98,3 milliards de F CFA (149 millions d’euros) avec le ministre ivoirien de l’Hydraulique, Laurent Tchagba. Organisée au siège du ministère avec des participants masqués pour cause de Covid-19, la cérémonie de signature a scellé un projet d’extension de l’alimentation en eau potable dans le pays. Ciblant l’approvisionnement de 95 sous-préfectures, le contrat « clé en main » comprend la construction de châteaux d’eau et de réseaux de distribution. Owini est accompagné par le cabinet Taylor Wessing, dont le département droit public et projets, à Paris, est dirigée par Sophie Pignon, une ancienne de Bird & Bird.

Le marché signé à la mi-avril illustre la volotaylnté du groupe de sortir de son terrain historique, l’Angola, pour se développer en Afrique de l’Ouest, notamment au Sénégal, où il a ouvert un bureau en juin 2019, un an après la création, en avril 2018, de Mitrelli Côte d’Ivoire.

Un contrat à l’origine d’un contentieux en Israël

Salué à Abidjan, le nouveau contrat est pourtant à l’origine d’un contentieux en Israël. L’homme d’affaires franco-israélien Hubert Haddad, réputé pour ses connexions dans les milieux dirigeants, notamment au sein de l’exécutif ivoirien, a assigné devant un tribunal de Tel-Aviv les deux fondateurs de Mitrelli : Haim Taib, aux commandes du groupe, et Eytan Stibbe, cocréateur et aujourd’hui patron du fonds d’investissement Vital Capital.

Révélée par le quotidien israélien Haaretz en novembre 2019, l’existence du différend a été confirmée à Jeune Afrique par Hubert Haddad. « Ils n’auraient pas été reçus au plus haut niveau sans mon intermédiaire », souligne l’homme d’affaires. Hubert Haddad, qui explique avoir négocié une rémunération en tant que partenaire du projet, dénonce la volonté de Haim Taib de l’écarter désormais du contrat. Ce dernier, qui pilote ses affaires depuis Londres et se présente comme l’unique patron de Mitrelli, ne s’est pas exprimé sur le sujet.

 Contactée par Jeune Afrique, Eva Peled, vice-présidente de Mitrelli depuis 2011, voit dans la démarche de Haddad la tentative de « s’associer à un succès qui ne lui appartient pas ». Rappelant qu’elle se rendait en Côte d’Ivoire une fois par mois depuis 2016 et jusqu’aux interdictions de déplacements liées au Covid-19, elle met en avant l’énergie déployée pour analyser les besoins ivoiriens et se faire connaître auprès des acteurs clés. Pour l’heure, les avocats des différentes parties sont en discussion, a indiqué pour sa part Hubert Haddad.

Déjà présent au Ghana et au Congo-Brazzaville, il prospecte en RDC, au Rwanda et au Nigeria

Ces dernières années, Mitrelli n’a pas caché son ambition de sortir de son bastion angolais. Haim Taib multiplie les contacts alors que sa firme a déjà réalisé un programme de maisons abordables au Ghana (via sa filiale Kora). Au Congo-Brazzaville, outre un programme immobilier, la firme revendique le marché de la création du système national de cadastre. Des missions de prospection sont menées également en RDC (où investit Vital Capital), au Rwanda et au Nigeria, trois pays où les discussions n’en sont cependant qu’au stade préliminaire.

Les avancées les plus tangibles sont en Afrique de l’Ouest. Après le contrat tout juste signé, d’autres projets devraient suivre en Côte d’Ivoire, notamment dans la santé et l’éducation. Mitrelli planche également sur la réalisation de six centres de formation professionnelle au Sénégal. Pour l’heure, ses bureaux se partagent entre l’Angola, Chypre, Israël et la Suisse.

Fourniture de matériel militaire au MPLA de dos Santos durant la guerre civile

Peu connu sur le continent, Mitrelli a une histoire particulière sur laquelle ses cadres s’épanchent rarement. Selon la presse israélienne, tout commence dans les années 1980, lorsque trois anciens pilotes de l’armée de l’air – Roy Ben Yami, Ami Lustig et le déjà mentionné Eytan Stibbe – fondent la société LR Group. Engagée en Angola, alors en pleine guerre civile, l’entreprise se développe en fournissant armes, équipements et formation militaire au camp soutenu par le bloc de l’Est et l’URSS, à savoir le MPLA de José Eduardo dos Santos.

Au retour de la paix, à partir de 2002, LR Group se diversifie, investissant dans l’agriculture, l’eau, l’énergie, les infrastructures, les télécoms et la santé. Ces activités sont réunies dans une filiale, Mitrelli, qui, au tournant des années 2010 et après un divorce entre les trois associés fondateurs, passe sous le contrôle d’Eytan Stibbe et de Haim Taib, jusqu’ici directeur des opérations de LR Group en Angola.

Une philosophie mêlant investissement et philanthropie

Ce dernier imprime sa marque sur les activités à travers une philosophie mêlant investissement et philanthropie. Président du groupe, Haim Taib est également le créateur de la Fondation Menomadin, qui revendique un fonds d’impact social et des actions de bienfaisance. « Lorsque nous nous engageons dans un pays, c’est à travers des projets de long terme et en soutenant les communautés locales », assure Eva Peled. Illustration en Angola, reprend-elle, où le groupe dispose des mêmes équipes depuis son arrivée dans le pays.

Mitrelli y est actif dans les secteurs de l’eau, de l’agriculture, de la santé, des télécoms et de l’informatique. Outre l’ouverture d’un centre médical de pointe en 2015 dans la capitale (le Luanda Medical Center), le groupe gère une exploitation agricole de 9 000 hectares (Aldeia Nova, [« nouveau village »]) produisant œufs, lait, yaourts, et met en œuvre un programme d’accès à l’eau potable en milieu rural (« Agua para todos » [« eau pour tous »]), prévoyant l’équipement de près de 200 municipalités. Il est aussi connu pour sa Fundação Arte e Cultura (Fondation Art et Culture), qui anime un réseau de librairies, une maison de la musique et des actions à destination des enfants des rues et des populations vulnérables.

Sur ses activités lucratives, Mitrelli demeure toutefois très discret. Il ne communique pas son chiffre d’affaires, et son site internet, sur lequel ne figure aucun rapport d’activités, ne détaille pas ses projets. Même flou sur son business model, le groupe indiquant seulement que, dans 90 % des cas, ses clients sont des États. « Nous avons une expertise dans l’élaboration et la gestion de projets clés en main, complexes techniquement et adaptés aux besoins particuliers d’un pays, voire d’une région », fait valoir Eva Peled.

 1 500 employés et douze filiales spécialisées

C’est le cas avec le projet angolais « Agua para todos », qui suppose la réalisation de mini-réseaux d’eau dans des localités isolées et distantes les unes des autres. Pour la plupart de ses projets, Mitrelli apporte le financement, recourant à l’Agence israélienne de crédit export (Ashra), mais aussi à des banques commerciales et à des investisseurs israéliens, européens ou internationaux.

Comptant actuellement 1 500 employés – 80 % de personnels locaux et 20 % d’expatriés –, le groupe rassemble douze filiales, chacune spécialisée dans un domaine. Owini agit dans le secteur de l’eau, Promed dans celui de la santé, Focus dans l’éducation, Agricultiva dans le secteur agricole, Kora dans l’immobilier… « Cela permet d’avoir un haut niveau de compétences techniques en même temps qu’une agilité dans l’exécution, chaque filiale ayant sa propre direction et ses propres équipes », met en avant Eva Peled.

Une situation qui permet aussi de laisser planer le doute sur l’intégration ou non de certaines activités dans le giron de Mitrelli. Une autre entité spécialisée dans les systèmes informatiques et de sécurité, HSLI, a été pointée du doigt ces dernières années pour son manque de transparence dans l’obtention et l’exécution de contrats de surveillance maritime et terrestre en Haïti et au Nigeria. Si cette entreprise est présentée comme une filiale de Mitrelli par plusieurs médias, cette information n’a été ni confirmée ni infirmée par le groupe.

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