Culture

Décès du photographe Peter Beard, esthète aventurier

Peter Beard,à Miami, en 2001.

Peter Beard,à Miami, en 2001. © ROSE HARTMAN/STARFACE

Le célèbre photographe américain est mort à 82 ans dans des circonstances étrangement ressemblantes à sa trépidante existence, nimbée de mystère et d’obscurité. Tombé fou amoureux dès son adolescence de l’Afrique, l’auteur du culte « The End of the Game », n’aura eu de cesse de la représenter. Retour sur la vie et l’œuvre d’un esthète aventurier hanté par la mort et la violence.

Fin de partie pour le photographe américain Peter Beard : alors qu’il était porté disparu depuis la fin du mois de mars, son corps sans vie a été retrouvé dans les bois, au cœur du Camp Hero State Park de Montauk, à l’extrémité est de Long Island (États-Unis).

L’artiste de 82 ans, qui souffrait de démence et qui avait déjà été victime d’un accident vasculaire cérébral, était à l’image de la relation complexe qu’entretinrent bien des artistes occidentaux du XXe siècle avec l’Afrique en général : entre fascination et mépris, amour et racisme, fantasme et aveuglement.

« Peter Beard était avant tout une légende, et chaque légende comporte sa part de lumière et de romantisme et sa part d’obscurité et de mystère, affirme le photographe Philippe Guionie. L’un ne va pas sans l’autre. À ce titre, il s’inscrit dans la lignée des Rimbaud et Henry de Monfreid, autres passionnés et aventuriers du continent africain. En homme libre, il était inclassable. Aventurier, dandy, photographe, artiste, mondain, écologiste avant l’heure, il n’a cessé de donner à voir, notamment par ses œuvres d’une grande plasticité, à la fois la part animale de la Nature et la part animale de l’Homme dans son rapport à la Nature.»

Dandy

Le livre qui fit connaître Beard, paru en 1965 à la fin de la période coloniale, incarne tous ces paradoxes. The End of the Game, matrice de l’œuvre à venir, mélange photos, textes, carnets et notes diverses. C’est un livre qui parle de chasse et de nature sauvage, mais c’est surtout un livre qui évoque la mort à chaque page, en un noir et blanc tirant sur le sépia.

Dandy magnifique, séducteur impénitent, amateur de drogues et dilettante revendiqué, Peter Beard est né dans un cocon de soie

Le cliché qui l’ouvre dit beaucoup des intentions de l’auteur : un fœtus d’éléphant mort, à peine extrait du ventre de sa mère. La suite aussi. Les pages de The End of the Game sont jonchées de cadavres, rhinocéros, gazelles, zèbres et, bien entendu, éléphants. « Amoureux de l’Afrique », comme se qualifient beaucoup de Blancs tropicalisés, Peter Beard aura été une grand défenseur de la cause animale… tout en participant lui-même à de nombreux safaris de chasse au Kenya.

Dandy magnifique, séducteur impénitent, amateur de drogues et dilettante revendiqué, Peter Beard est né dans un cocon de soie le 22 janvier 1938, à New York. Fils d’Anson McCook Beard et de Roseanne Beard, le petit Peter n’aura jamais eu de soucis à se faire pour son avenir.

Son arrière-grand-père James J. Hill avait gagné son surnom de « bâtisseur d’empire » en pilotant la construction de la Great Northern Railway entre Saint-Paul et Seattle, au milieu du XIXe siècle. Le grand-père de sa mère était un magnat du tabac, Pierre Lorillard V. Quant à son père, c’était l’associé d’une maison de courtage de Wall Street, Delafield & Delafield. Autant dire que sa famille était plutôt plus aisée que la moyenne…

Tempérament peu consensuel

L’enfance de Peter Beard se déroule d’abord dans l’Alabama, puis dans l’Upper East Side et à Long Island. Le goût de la photographie lui vient très tôt, après que sa grand-mère lui a offert un appareil Voigtländer. Ses parents considèrent d’un œil un peu méprisant ce « loisir » et le poussent vers les études sérieuses qui conviennent à son rang, dont la Buckley School (New York) et la Pomfret School (Connecticut).

Dans le parc national de Tsavo, au Kenya, en 1965.

Sur la rivière Tiva, dans le nord Tsavo, au Kenya, en 1965. © Peter Beard

À la passion de la photographie, Peter Beard allie le goût de l’écriture. Ses carnets, qu’il noircit de notes, l’accompagnent partout. Et notamment en Afrique, où il se rend pour la première fois en 1955. Beard racontera l’anecdote à plusieurs reprises au cours de sa vie : pendant ce voyage, qui va changer le cours de son destin, il échappe à la charge d’un hippopotame en grimpant dans un arbre…

Mais, surtout, dans ce Kenya qui est encore sous le joug de l’administration coloniale, Beard rencontre les chasseurs adeptes du « big game », ce sport qui consiste à flinguer à la carabine éléphants, lions, buffles, rhinocéros et autres grands mammifères de la savane. S’il prend beaucoup de photos, il tue aussi.

L’appel de cette Afrique romantique finit par le détourner d’une carrière de cadre

À Yale, le fils de bonne famille commence à étudier la médecine, puis change d’orientation et choisit l’histoire de l’art, qui convient mieux à son tempérament peu consensuel. Comme le rapporte le New York Times, il aurait déclaré quelques années plus tard : « Il est vite devenu cruellement clair que les êtres humains étaient la maladie. » Diplômé en 1961, Peter Beard peut se permettre de voyager.

Réalité violente

Au Danemark, il rencontre Karen Blixen, l’autrice de Out of Africa – livre paru un an avant la naissance de Beard, en 1937, sous le nom de plume Isak Dinesen. L’appel de cette Afrique romantique finit par le détourner d’une carrière de cadre et, au début des années 1960, il retourne au Kenya pour travailler au sein du Tsavo National Park. Non loin de la « ferme africaine » de Karen Blixen, près des Ngong Hills, il achète le Hog Ranch, qui deviendra son point d’attache sur le continent.

C’est à cette période qu’il réalise une grande partie des images qui composeront son premier livre, The End of the Game. La mort, et surtout celle des éléphants ne trouvant pas assez de nourriture dans les réserves où ils sont confinés, est partout. Naturelle, ou de la main de l’homme.

Et déjà apparaît ce qui sera la marque de fabrique de l’artiste Peter Beard : un mélange d’images, de croquis, de notes, d’éléments récupérés de-ci de-là, comme des photos anciennes, des gravures, des feuilles… Les premières photographies de Beard sont vives, dynamiques, frontales. Elles décrivent une réalité violente, sans chercher à l’embellir. Certes, il propose quelques beaux portraits ou paysage, mais rien à voir avec une Afrique de carte postale.

Bientôt, Beard développe un style plus personnel qui le rendra célèbre et fera bien des émules parmi les « carnettistes » et autres auteurs de journaux de voyages. À partir de ses photographies, il crée des montages mêlant encre, peinture, feuilles mortes, extraits de magazines, notes personnelles. Parfois, il peint avec du sang d’animaux, qu’il récupère dans une boucherie, ou avec le sien propre (mais en plus petit quantité !).

Son succès, ses contacts et sa vie mondaine lui permettent aussi de photographier les plus belles femmes du monde pour des magazines de mode comme Elle ou Vogue. Il ne se contente d’ailleurs pas de les photographier, et l’histoire retiendra notamment ses amours avec l’actrice Candice Bergen ou avec la sœur cadette de Jacqueline Kennedy Onassis, Lee Raziwill.

Chasseur en pays colonisé et Casanova des tropiques, Peter Beard serait aujourd’hui sans nul doute cloué au pilori

Ses deux premiers mariages ne durent que trois ans (avec Minnie Cushing, entre 1967 et 1970, et avec la top-modèle Cheryl Tiegs, entre 1981 et 1983), et c’est finalement avec Nejma Khanum, épousée en 1986, qu’il finira sa vie. Chasseur en pays colonisé et Casanova des tropiques, Peter Beard traîne derrière lui une ribambelle d’anecdotes qui lui vaudraient aujourd’hui d’être cloué au pilori.

« Mi-Tarzan, mi-Byron »

Dans un excellent article de Vanity Fair de novembre 1996, où il est décrit comme « mi-Tarzan, mi-Byron », la journaliste Leslie Benetts raconte comment elle l’a vu sortir d’une tente après « quatre ou cinq » Éthiopiennes avec lesquelles il avait passé la nuit.

« Vous n’étiez pas trop serrés, demande-t-elle ? C’était très confortable, répond-il, avant d’ajouter : c’est un tel gaspillage, le sommeil ! » Bien des années plus tard, en 2013, l’une de ses incartades sera rapportée par le New York Post : après une nuit bien arrosée, l’artiste serait rentré chez lui en compagnie de deux prostituées russes. Sa femme n’aurait guère apprécié la situation…

Reste que l’anecdote la plus célèbre concerne Zara Mohamed Abdulmajid, c’est-à-dire la top-modèle somalienne Iman, qui fut l’épouse du musicien David Bowie. Au milieu des années 1970, Peter Beard la remarque dans une rue de Nairobi – il enjolivera plus tard le récit à sa manière en disant que c’était dans la brousse, auprès d’un troupeau de vaches – alors qu’elle est étudiante en sciences politiques, sa famille ayant fui les troubles en Somalie. Frappé par sa beauté, il la présente à l’agence Wilhelmina Models et, dès 1976, elle pose pour le magazine Vogue

Dans la destruction complète de sa maison, il perdit vingt années d’archives, et des œuvres de Picasso, Warhol et Bacon partirent en fumée avec les siennes

Le portrait de l’esthète-aventurier qui fréquentait l’écrivain Truman Capote, les peintres Salvador Dali, Andy Warhol et Francis Bacon (lequel l’aurait peint plus de trente fois !), les Rolling Stones et Grace Jones ne serait pas complet s’il ne comptait quelques drames.

Apparaître nu dans le film d’avant-garde d’Adolfas Mekas, Hallelujah the Hills !, en 1963 n’en fut pas un, Beard aimait à exhiber sa plastique parfaite. En revanche, la destruction complète de sa maison de Montauk en 1977 fut un terrible drame : il y perdit vingt années d’archives, et des œuvres de Picasso, Warhol et Bacon partirent en fumée avec les siennes.

Controverses

Dix-neuf ans plus tard, en 1996, alors qu’il photographie un troupeau d’éléphants, une femelle le charge, lui donne un coup de défense, l’écrase au sol à coups de tête. Côtes et pelvis brisés, Beard arrive en sang à l’hôpital de Nairobi. Son cœur lâche. Puis repart. Il survivra miraculeusement.

Plus tard viendra le temps des controverses et d’une vieillesse un peu aigre, entre propos homophobes et commentaires racistes du type « les Africains sont les seuls racistes que je connaisse, et c’est parce qu’ils sont primitifs », prononcés lors d’une interview au New York Magazine en 2003.

Sa vie, comme son œuvre, incarnent une époque révolue où misogynie gaillarde et célébration de la féminité pouvaient s’accorder, où l’amour de l’Afrique pouvait allait de pair avec un forme de racisme paternaliste

Auteur de plusieurs livres (dont Zara’s Tales: From Hog Ranch – Perilous Escapades in Equatorial Africa pour sa fille Zara), producteur de quelques films, Peter Beard a été exposé un peu partout dans le monde, et notamment au Centre international de la photographie de New York en 1977 et au Centre international de la photographie de Paris en 1996.

Sa vie, comme son œuvre, incarnent une époque révolue où machisme colonial et défense de l’environnement pouvaient faire bon ménage, où misogynie gaillarde et célébration de la féminité pouvaient s’accorder. Une époque où l’amour de l’Afrique pouvait allait de pair avec un forme de racisme paternaliste.

« Beard était inclassable parce que libre, ajoute le photographe Philippe Guionie, très bon connaisseur du continent. Et, comme tous les hommes libres, il a séduit autant qu’il a suscité le courroux et la suspicion. Sa passion pour l’Afrique est évidente, sincère, brutale, animale, bestiale, fantasmée, sans frontières. Ses œuvres plastiques, où les couleurs explosent, dessinent les contours d’une Afrique à mi-chemin entre réalité et fiction. L’Afrique de Peter Beard a-t-elle vraiment existé ? Existe-t-elle encore ? Peter Beard est mort seul, en homme libre, mais sa légende ne vient en fait que de commencer. »

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