Archives

Qui menaçait le Paris-Dakar ?

| Écrit par Cherif Ouazani

Pour expliquer l’annulation de deux étapes du rallye, les organisateurs se contentent d’évoquer des « bandes armées difficilement contrôlables ».

Le Paris-Dakar fait une nouvelle fois parler de lui pour des raisons extrasportives. Les dixième et onzième étapes entre Néma, en Mauritanie, et Bobo-Dioulasso, au Burkina, en passant par Mopti au Mali, ont été annulées, le 10 janvier, par les organisateurs du rallye, pour des raisons de sécurité. « Nous avons été alertés par les autorités françaises et maliennes que certaines bandes armées difficilement contrôlables avaient été repérées à proximité du parcours », explique Gilbert Yserm, directeur général d’Amaury sport organisation (ASO).
Chaque année, le tracé de cette compétition de sport mécanique obéit autant à des critères géopolitiques qu’aux difficultés du parcours, principal attrait pour les pilotes et les constructeurs. La bruyante caravane est devenue au fil des ans le principal indicateur de stabilité politique pour les pays traversés. Elle vaut autant que les warning travel émis par les gouvernements occidentaux. Cela a commencé quand Thierry Sabine organisation (TSO, du nom du fondateur du rallye) a décidé, en 1989, de ne plus faire transiter la caravane par l’Algérie pour des raisons de sécurité. C’était la onzième édition, et les dix premières étaient passées par le désert algérien.
Gage de stabilité et de maîtrise dans la gestion des affaires sécuritaires, le passage du Paris-Dakar était devenu un enjeu pour les dirigeants africains qui dispensent facilités et protection aux compétiteurs pour « offrir » le spectacle du passage de la caravane à leurs populations. La société civile ne montrait pas le même enthousiasme. La multiplication des accidents et le nombre croissant de victimes renversées par des engins roulant à tombeau ouvert a soulevé bien des protestations et des demandes d’indemnisation – qui ont rarement abouti.
En 2000, les organisateurs veulent innover. Le Paris-Dakar devient Dakar-Le Caire. L’idée est brillante : profiter de la générosité libyenne – la Jamahiriya ayant un souci de respectabilité ne regarde pas trop à la dépense – et achever la course par un final grandiose au pied des pyramides de Guizeh. C’était compter sans le grain de sable de la menace terroriste. Le Quai d’Orsay, sur la base d’informations « précises, concordantes et vérifiées », demande aux organisateurs d’annuler les étapes prévues sur le territoire nigérien. Les autorités de Niamey protestent et tentent de rassurer : un dispositif de 2 000 hommes (près de la moitié des effectifs de l’armée nigérienne) est mis en place pour la protection des concurrents et des bivouacs.
Argument dérisoire face à un rapport de la CIA établi sur la base d’observations satellitaires et signalant des mouvements suspects de groupes armés entre le désert algérien et le massif du Ténéré. Le MI5 britannique, pour sa part, s’appuyant sur des conversations téléphoniques entre des militants islamistes dans les maquis algériens et leurs correspondants londoniens, fait état de la préparation d’une opération terroriste. La menace étant jugée sérieuse, un pont aérien est établi entre Niamey et Sebha, en Libye, pour les 360 véhicules de la caravane.
En 2001, le rallye a réalisé une autre « performance ». Il a failli réveiller les démons d’une guerre des Sables au Sahara occidental. Les indépendantistes du Polisario avaient menacé de reprendre leurs armes, rangées depuis 1991, si la caravane devait passer par « leur » capitale, Smara. Grâce à des pressions d’Alger, de Washington et de Lomé (Gnassingbé Eyadéma était alors président en exercice de la défunte Organisation de l’unité africaine), le Polisario fit machine arrière. L’itinéraire fut respecté, et Smara reçut la caravane.
L’annulation des étapes Néma-Mopti et Mopti-Bobo-Dioulasso en 2004 n’obéit-elle pas plutôt, cette fois, à des considérations sportives ? C’est ce qu’avancent quelques journalistes français qui suivent de près la compétition : l’arrivée de la neuvième étape, à Néma, a en effet été marquée par de nombreux abandons, notamment chez les motards. Les organisateurs reconnaissent que le tracé de cette édition est particulièrement difficile, mais ils soutiennent que leur décision est inspirée par un souci de sécurité. « Elle a été prise en concertation avec le ministère français des Affaires étrangères et les autorités maliennes. » Il faut préciser que le staff d’ASO est en contact permanent avec le Quai d’Orsay et les représentants des forces de sécurité des pays traversés. Échaudés par le précédent nigérien, les diplomates français restent prudents. « L’annulation relève de la seule responsabilité des organisateurs, affirme un porte-parole du Quai d’Orsay qui reconnaît néanmoins que le gouvernement a fait état de sérieuses menaces sur cette partie du parcours. » Pas de précisions supplémentaires sur la nature des menaces.
La décision des organisateurs a provoqué la consternation à Mopti, Venise du désert, passage obligé des amoureux du pays dogon, halte clé pour les voyageurs fascinés par la Mosquée de Djenné et pour les habitués de Tombouctou. Qui peut constituer une menace sur le Paris-Dakar dans cette partie du Sahel ? Trois hypothèses sont possibles : les putschistes « résiduels » du coup d’État avorté en juin 2003 à Nouakchott, les trafiquants d’armes et de tabac opérant dans la région et, enfin, le Groupe salafiste pour la prédication et le combat d’Amara Saifi, alias Abderrezak el Para, auteur du kidnapping de touristes européens dans le désert algérien en février 2003.
Une partie des putschistes mauritaniens s’est réfugiée chez les tribus nomadant à cheval sur la frontière entre le Mali et la Mauritanie. Sous l’appellation de « Cavaliers de la libération de Mauritanie », ils se sont organisés pour renverser le régime en place. Les opérations annoncées en sont toujours au stade virtuel. Mais il n’y a pas de fumée sans feu. Les autorités mauritaniennes ont d’ailleurs demandé et obtenu du Pentagone l’envoi de militaires et d’officiers américains pour encadrer et former les gardes-frontières dans la région de Néma.
L’itinéraire des deux étapes annulées est surnommé la route du tabac « frelaté », parce que c’est par là que transitent les cigarettes américaines contrefaites écoulées sur le marché nord-africain. Ce produit est vendu dix fois moins cher, et sa commercialisation rapporte à ses commanditaires des centaines de millions de dollars par an. Les contrebandiers sont souvent accrochés par les services des douanes des États du Sahel, voire du Maghreb. Cependant, mieux armés, et surtout mieux équipés (les véhicules des douaniers ne peuvent rivaliser avec les puissants 4×4 des trafiquants), ils échappent facilement aux tentatives de neutralisation. Ils ont déjà sévi par le passé contre le Paris-Dakar. En 1999, ils avaient braqué un groupe de retardataires de la caravane. Une cinquantaine de personnes avaient été soulagées de leurs papiers, objets de valeur et de l’argent qu’elles avaient sur elles.
Mais la menace la plus sérieuse qui pouvait planer sur le Paris-Dakar est celle du GSPC, dont une partie des troupes s’est réfugiée au Sahel depuis l’affaire du kidnapping de touristes européens dans le désert algérien. Créé en 1998, le GSPC est le principal mouvement armé islamiste à s’opposer au pouvoir algérien. Ses liens avec el-Qaïda ont été établis avant les événements du 11 septembre 2001. Jusqu’en 2002, l’aile sudiste du GSPC était dirigée par Mokhtar Belmokhtar, alias Laouer (« le Borgne »), dont le nom avait déjà été cité par la DGSE et la CIA lors de l’annulation des étapes nigériennes en 2000.
Cet ancien militant du Front islamique du salut (FIS) a opté pour l’insurrection armée dès l’interruption du processus électoral en 1991. Le désert n’a pas de secret pour cet originaire de Ghardaïa. Très vite, il devient un émir du Sahel, se déplaçant avec une garde prétorienne entre Illizi, en Algérie, Agadez ou Arlit au Niger et Kidal au Mali. Il tisse des relations avec les tribus touarègues et organise des caches pour les fugitifs d’el-Qaïda fuyant un Afghanistan devenu inhospitalier. En février 2003, il prend en otages trente-deux touristes européens, mais gère mal la situation, estiment ses chefs du GSPC. L’armée algérienne est, en effet, intervenue pour libérer une partie des otages et a réussi à éliminer sept ravisseurs. Abderrezak el Para, grande figure du mouvement, est dépêché pour suppléer Belmokhtar, sommé de regagner le Nord algérien. El Para prend langue avec les autorités allemandes (plusieurs otages viennent d’Allemagne), négocie un couloir de sortie pour quitter l’Algérie et conduit ses otages dans l’Adrar des Iforas. Après la libération, contre rançon, des captifs, Abderrezak el Para et son impressionnante armada (une soixantaine d’hommes armés et plusieurs dizaines de véhicules tout-terrain) s’installent dans la région de Kidal.
Kidal est très loin de Mopti. Pourtant, selon un officier du renseignement algérien qui confirme que ses services n’ont pas été consultés à propos de l’annulation des deux étapes, « s’il y avait menace, cela ne pouvait venir que des nôtres ». Une manière de désigner le GSPC et d’absoudre les mutins mauritaniens ainsi que les contrebandiers.
Qu’elle ait été réelle ou non, qu’il s’agisse de brigands ou de terroristes, la menace ayant provoqué l’annulation des deux étapes du rallye montre à quel point la sécurité est difficile à assurer aussi bien pour un pays comme le Mali, qui ne dispose d’aucune couverture aérienne, que pour l’Algérie, qui a d’autres chats à fouetter.

Newsletter :
déjà 250 000 inscrits !

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3092_600x855 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte